Gare aux li­bé­raux !

Les po­li­ti­ciens n’en ont que pour elle. À Qué­bec, on cherche com­ment la faire payer da­van­tage. Au fé­dé­ral, à l’ap­proche des élec­tions, on est plu­tôt en mode séduction.

L’actualité - - LA UNE - PAR ALEC CAS­TON­GUAY

ILS ont pris une pe­tite pause au tour­nant des an­nées 2000, quand l’éco­no­mie rou­lait à fond de train. Mais la crise bour­sière de 2008 et la ré­ces­sion qui a sui­vi ont ra­me­né les mots « classe moyenne » dans le vo­ca­bu­laire des po­li­ti­ciens, au­tant à Qué­bec qu’à Ottawa. Main­te­nant, les élus ne semblent plus vou­loir s’en pas­ser. Et la ten­dance res­te­ra forte dans un ave­nir pré­vi­sible.

Or, il y a ce­ci de pra­tique dans ce concept élas­tique : tout le monde s’iden­ti­fie à la classe moyenne, des moins nan­tis aux gens plus for­tu­nés. Par­ti­cu­liè­re­ment au Qué­bec, où l’on ne sou­haite pas trop sor­tir du lot. « Quand le po­li­ti­cien dit “classe moyenne”, tout le monde se re­con­naît ! C’est très pra­tique », dit Ma­thieu Arès, pro­fes­seur d’éco­no­mie po­li­tique à l’Uni­ver­si­té de Sherbrooke.

Il n’existe pas de consen­sus au­tour d’une dé­fi­ni­tion de la classe moyenne, qui est da­van­tage un concept po­li­tique qu’éco­no­mique. Dans une étude ré­cente, Fran­çois De­lorme, Su­zie St-Cer­ny et Luc Godbout, de l’Uni­ver­si­té de Sherbrooke, ont ten­té de la cer­ner. Se­lon eux, en 2010, 46,7 % des mé­nages qué­bé­cois en fai­saient par­tie, si on tient compte du sa­laire après im­pôts, trans­ferts et cré­dits d’im­pôt.

Par exemple, le re­ve­nu an­nuel mé­dian du mé­nage qué­bé­cois avec deux en­fants était alors de 95 794 dol­lars. Ce qui si­gni­fie que 50 % des mé­nages gagnent plus et 50 % touchent moins. Les mé­nages qui gagnent entre 75 %

Tout le monde s’iden­ti­fie à la classe moyenne, par­ti­cu­liè­re­ment au Qué­bec, où l’on ne sou­haite pas sor­tir du lot.

et 150 % du re­ve­nu mé­dian, soit entre 72 000 et 144 000 dol­lars, font par­tie de la classe moyenne.

Si cette ap­pel­la­tion a tou­jours été re­la­ti­ve­ment po­pu­laire, « on l’en­tend da­van­tage ac­tuel­le­ment », convient Ma­thieu Arès.

D’abord, parce que les po­li­ti­ciens ont de moins en moins de temps pour cap­ter l’at­ten­tion. Leurs ci­ta­tions re­trans­mises à la ra­dio ou à la té­lé­vi­sion ne durent que de 10 à 12 se­condes en moyenne. Les mes­sages sur les ré­seaux so­ciaux — 140 ca­rac­tères sur Twit­ter, c’est court ! — doivent être bien ré­su­més.

En­suite, la si­tua­tion éco­no­mique dif­fi­cile des der­nières an­nées a ra­me­né à l’avant-scène les dé­bats sur le sort de cette classe de la so­cié­té. Les re­ve­nus d’em­ploi ont peu bou­gé de­puis 35 ans, mais des pro­grammes comme les gar­de­ries au rabais, l’as­su­rance mé­di­ca­ments ou la hausse du sa­laire mi­ni­mum ont éle­vé le re­ve­nu dis­po­nible d’une par­tie de la classe moyenne, comme le dé­montrent les cher­cheurs de l’Uni­ver­si­té de Sherbrooke. « Le fi­let so­cial fonc­tionne au Ca­na­da et au Qué­bec, ajoute Ma­thieu Arès. La re­dis­tri­bu­tion de la ri­chesse n’est pas par­faite, mais elle existe. »

Ce­pen­dant, la crois­sance étant au ra­len­ti, la ri­chesse col­lec­tive ne gros­sit plus aus­si ra­pi­de­ment, ce qui pro­voque des ti­raille­ments et des choix dif­fi­ciles. « La base du contrat so­cial, c’est l’équi­té. Entre les tra­vailleurs et entre les génération­s. Le monde change et il faut re­nou­ve­ler ce contrat so­cial », af­firme Al­ban D’Amours, an­cien pré­sident du Mou­ve­ment Des­jar­dins.

Le gou­ver­ne­ment du Qué­bec, coin­cé fi­nan­ciè­re­ment, est en train de re­dé­fi­nir son rôle dans la so­cié­té, et donc dans la vie de la classe moyenne : ré­forme des ré­gimes de re­traite des em­ployés mu­ni­ci­paux, ré­vi­sion de la contri­bu­tion des pa­rents aux ser­vices de garde, mo­di­fi­ca­tion du pro­gramme de pro­créa­tion as­sis­tée… La pré­ca­ri­té des fi­nances pu­bliques force à mettre un frein aux dé­penses et à cher­cher des moyens d’en­gran­ger de nou­veaux re­ve­nus.

« Le gou­ver­ne­ment a be­soin de l’ar­gent de la classe moyenne, mais il cherche aus­si à la pro­té­ger pour ne pas qu’elle souffre trop, car son poids pèse lourd aux élec­tions. C’est le pa­ra­doxe », ex­plique Ma­thieu Arès. C’est pour­quoi Qué­bec de­mande aus­si aux en­tre­prises de four­nir leur part, en di­mi­nuant leurs cré­dits d’im­pôt de près d’un mil­liard de dol­lars par an.

À Ottawa, la « classe moyenne » est aus­si à l’hon­neur, mais dans un tout autre re­gistre : ce­lui de la séduction. Les dé­fi­cits bud­gé­taires ont fait place aux sur­plus à l’ap­proche des élec­tions fé­dé­rales. Quelles me­sures pro­po­ser pour at­ti­rer son vote ?

Jus­tin Tru­deau a fait de l’aide à cette classe l’épine dor­sale de sa fu­ture pla­te­forme élec­to­rale, avec l’édu­ca­tion et les in­fra­struc­tures comme axes prin­ci­paux.

Le NPD de Tho­mas Mul­cair la vise éga­le­ment, même s’il rem­place par­fois dans ses in­ter­ven­tions « classe moyenne » par « tra­vailleurs » ou « fa­milles ». De plus gé­né­reux trans­ferts aux pro­vinces en san­té, un ser­vice na­tio­nal de garde au rabais et une hausse du sa­laire mi­ni­mum fé­dé­ral sont no­tam­ment au me­nu.

Dans le camp de Ste­phen Har­per, on sou­haite dé­pen­ser les sur­plus dif­fé­rem­ment. La classe moyenne vou­drait des baisses d’im­pôt — frac­tion­ne­ment du re­ve­nu pour la classe moyenne su­pé­rieure et cré­dit pour l’ac­ti­vi­té phy­sique des en­fants — et une di­mi­nu­tion de la dette de l’État, es­time le pre­mier mi­nistre.

Que ce soit pour la sé­duire, la pro­té­ger ou lui sou­ti­rer en­core quelques dol­lars, la « classe moyenne » n’est pas près de dis­pa­raître du dis­cours des élus.

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