Swin­guez votre com­pa­gnie !

De la pop dans la Mai­son sym­pho­nique. Des acrobates au théâtre. Tous les mé­langes sont per­mis. Ex­pé­ri­men­ta­tion d’ar­tistes ou quête de nou­veaux pu­blics ?

L’actualité - - CULTURE - PAR TRIS­TAN MA­LA­VOY

Qu’ont en com­mun Ma­rieMai, Simple Plan et Les Trois Ac­cords ? Ils ont tous par­ta­gé la scène avec l’Or­chestre sym­pho­nique de Mon­tréal. Et en fé­vrier, l’OSM re­met ça en s’as­so­ciant, le temps de trois concerts, avec la sen­sa­tion pop bri­tan­nique Mika. Ce ren­dez-vous s’ajoute à la longue liste d’ex­pé­ri­men­ta­tions pro­po­sées par l’Or­chestre, et s’ins­crit dans une ten­dance gé­né­rale ob­ser­vée dans le mi­lieu des arts : le croi­se­ment des genres.

N’en dé­plaise au cri­tique du quo­ti­dien La Presse Claude Gin­gras, qui pour­fend chaque fois qu’il en a l’oc­ca­sion ces gestes d’ou­ver­ture à d’autres genres mu­si­caux, l’OSM as­sure rem­plir ain­si un de ses man­dats. « Ces ren­contres POP ne re­pré­sentent que cinq ou six concerts sur la cen­taine que donne an­nuel­le­ment l’OSM, pré­cise Ma­de­leine Ca­reau, chef de la di­rec­tion de l’Or­chestre. Notre mis­sion en ma­tière d’in­ter­pré­ta­tion du ré­per­toire n’est pas en pé­ril ! Mais nous consi­dé­rons que l’OSM, qui est sub­ven­tion­né, ap­par­tient à tous les Qué­bé­cois. Il est alors nor­mal de pro­po­ser au grand pu­blic des ren­dez-vous qui l’in­ter­pellent. »

Mais que vaut, sur le plan artistique, cette ou­ver­ture à l’art po­pu­laire d’au­jourd’hui ? « Il y a main­te­nant un vé­ri­table échange, ob­serve Ma­de­leine Ca­reau. Et ça, c’est nou­veau. Le chef Si­mon Le­clerc, as­so­cié à la sé­rie POP, pro­cède à une ré­or­ches­tra­tion com­plète. Nous avons ex­clu les ins­tru­ments élec­triques et la bat­te­rie. C’est vrai­ment l’OSM qui prend en charge l’ac­com­pa­gne­ment. Le ré­sul­tat est su­perbe et nos mu­si­ciens adorent ça, ils disent que ça les nour­rit eux aus­si. »

Sa­lade com­po­sée

L’OSM n’est pas le seul à mé­lan­ger les in­gré­dients. Au der­nier ga­la de l’ADISQ, on a vu An­gèle Du­beau et l’en­semble La Pie­tà

Ja­mais les ar­tistes qué­bé­cois n’ont au­tant fré­quen­té les zones li­mi­trophes.

dia­lo­guer avec le rap de Ko­riass. La com­pa­gnie de danse mont­réa­laise Ten­tacle Tribe, qui fai­sait un ta­bac à la Place des Arts fin oc­tobre, in­tègre quant à elle la ges­tuelle hip-hop à ses cho­ré­gra­phies contem­po­raines.

Dans le champ du cirque, on as­siste à de plus en plus d’in­ter­ac­tions entre des lan­gages au­tre­fois fer­més les uns aux autres. La pro­duc­tion Acrobates, de la com­pa­gnie fran­çaise Le Mon­fort, pré­sen­tée l’été der­nier au fes­ti­val Mon­tréal com­plè­te­ment cirque, in­tègre de fa­çon très dy­na­mique le ci­né­ma : les in­ter­prètes font des pi­rouettes à même les images pro­je­tées sur un plan in­cli­né. Le nou­veau spec­tacle de la po­pu­laire troupe qué­bé­coise Les 7 doigts de la main, Cuisine et

confes­sions, fait une grande place à l’art cu­li­naire. On y voit les ar­tistes créer des ef­fets vi­suels avec de la fa­rine en sus­pen­sion dans l’air, pré­pa­rer des pâtes en pro­lon­geant de fa­çon spec­ta­cu­laire les gestes du cui­si­nier… Cer­tains ta­bleaux ne sont d’ailleurs pas sans rap­pe­ler Poé­sie, sand­wichs et autres soirs qui penchent, créa­tion de Loui Mauf­fette pré­sen­tée chaque an­née au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de la lit­té­ra­ture (FIL), qui mêle al­lè­gre­ment, au­tour d’une table de banquet, théâtre, lit­té­ra­ture, chan­son et danse.

Sans comp­ter toutes les ma­ni­fes­ta­tions pré­sen­tées dans des en­droits non tra­di­tion­nels — que dire de Paul-An­dré For­tier, qui com­bine art cho­ré­gra­phique et spec­tacle de rue en dan­sant dans des es­paces pu­blics ? Ja­mais nos ar­tistes n’ont au­tant fré­quen­té les zones li­mi­trophes.

Mou­ve­ment col­lec­tif

La ten­dance ac­tuelle à l’hy­bri­da­tion s’ac­com­pagne sou­vent d’une ten­dance à la réunion, à la créa­tion en « gang » . Cer­tains y voient la consé­quence des rap­ports vir­tuels, qui pro­voquent l’en­vie d’une proxi­mi­té réelle. D’autres y voient le ré­flexe d’un mi­lieu sous-fi­nan­cé qui en a as­sez d’être éco­nome et trouve des moyens, coûte que coûte, de se re­nou­ve­ler, d’en­thou­sias­mer.

« J’ai be­soin de faire une place dans mes pro­jets à la voix des autres », dit l’au­teur et met­teur en scène Olivier Choi­nière, lau­réat 2014 du prix Si­mi­no­vitch, consi­dé­ré comme la plus haute dis­tinc­tion en théâtre au Ca­na­da. « Je ne trou­ve­rais pas per­ti­nent au­jourd’hui d’in­ven­ter seul dans mon coin et d’of­frir en­suite un pro­duit fi­ni au pu­blic », pour­suit le créa­teur de la pièce 26 lettres : Abé­cé­daire des mots en perte de sens, une sorte de choeur pour écri­vains qu’il a ima­gi­né, où 26 au­teurs viennent pré­sen­ter un texte qui met en ques­tion le sens d’un mot qui leur a été at­tri­bué.

Pour Choi­nière, ce dia­logue avec d’autres au­teurs, comme le fait d’amal­ga­mer les genres ar­tis­tiques, pro­voque un re­nou­vel­le­ment sa­lu­taire de la no­tion de spec­tacle. « Dans le contexte ac­tuel, fi­nan­ciè­re­ment dif­fi­cile, le dan­ger est de cé­der à la ten­ta­tion d’être trop pru­dents, de ne rien re­mettre en ques­tion. Ça me donne en­vie de faire le contraire ! L’idée n’est pas de bous­cu­ler pour bous­cu­ler ; c’est de conti­nuer à ré­flé­chir et à in­ven­ter. »

Comme di­sait Coc­teau: «Le tact dans l’au­dace, c’est de sa­voir jus­qu’où on peut al­ler trop loin. »

Le rap­peur Ko­riass et la vio­lo­niste An­gèle Du­beau dans un éton­nant duo au Ga­la de l’ADISQ, en oc­tobre der­nier.

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