Le conseiller

L’Ukraine a en­fin une chance de ré­in­ven­ter son gou­ver­ne­ment. Un avo­cat for­mé à Mon­tréal, Da­niel Bi­lak, est de la par­tie.

L’actualité - - MONDE -

Dans sa longue his­toire, l’Ukraine n’a ja­mais eu d’ins­ti­tu­tions vé­ri­ta­ble­ment à elle. « Elle a tou­jours été do­mi­née par des puis­sances étran­gères », me dit l’avo­cat Da­niel Bi­lak, To­ron­tois qui ré­side en Ukraine de­puis une ving­taine d’an­nées. La seule ins­ti­tu­tion à avoir du pou­voir était l’Église, et c’était dans les pe­tites villes et les villages. « Un peu comme dans le Qué­bec d’an­tan ! » ajoute l’avo­cat, as­so­cié dans un ca­bi­net d’avo­cats de la ca­pi­tale ukrai­nienne.

L’État dont ont hé­ri­té les Ukrai­niens après les ma­ni­fes­ta­tions qui ont chas­sé le pré­sident Vik­tor Ia­nou­ko­vitch du pou­voir, en fé­vrier 2014, reste mar­qué par l’ex­pé­rience so­vié­tique, qui a pour­tant pris fin en 1991. « L’Ukraine a un sé­rieux pro­blème de gou­ver­nance », tranche Da­niel Bi­lak.

À son bu­reau de Kiev, sis entre la my­thique ca­thé­drale Sainte-Sophie et le ves­tige de for­te­resse qu’est la Porte do­rée, le ju­riste de 54 ans, for­mé à l’Uni­ver­si­té McGill, vient en quelques phrases de ré­su­mer l’his­toire de l’État ukrai­nien.

Cer­taines des ré­formes dont rêvent la ma­jo­ri­té des Ukrai­niens, no­tam­ment dans les sec­teurs de la jus­tice et de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, sont en par­tie l’oeuvre de Da­niel Bi­lak : dé­cen­tra­li­sa­tion de l’État, dé­po­li­ti­sa­tion des juges à la solde du ré­gime, al­lè­ge­ment d’une bu­reau­cra­tie ten­ta­cu­laire…

Da­niel Bi­lak a en ef­fet été im­pli­qué dans les nom­breuses ten­ta­tives de ré­formes qu’a connues l’Ukraine de­puis 1991. Il a no­tam­ment été chef de ca­bi­net de deux mi­nistres de la Jus­tice, conseiller de la pre­mière mi­nistre aux tresses blondes, Iou­lia Ti­mo­chen­ko, puis du pré­sident is­su de la ré­vo­lu­tion orange, en 2004, Vik­tor Ioucht­chen­ko.

« De grâce, ne me blâ­mez pas, j’ai vrai­ment es­sayé », a dé­cla­ré avec hu­mour l’avo­cat, en mars der­nier, alors qu’il était ve­nu té­moi­gner de la si­tua­tion en Ukraine de­vant la com­mis­sion des Af­faires étran­gères, à Ot­ta­wa.

Les ré­formes ont été une longue suite d’échecs. L’État, ex­trê­me­ment cen­tra­li­sé, sort tout droit de l’ère so­vié­tique, ex­plique Da­niel Bi­lak. « La bu­reau­cra­tie est énorme. Im­pos­sible de faire abou­tir quoi que ce soit. » Sans comp­ter la cor­rup­tion : Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal classe l’Ukraine au 142e rang mon­dial, ex æquo avec l’Ouganda…

Plus vaste pays du conti­nent eu­ro­péen après la Rus­sie, l’Ukraine est le gre­nier à blé de l’Eu­rope. Mal­gré ces im­menses res­sources, les 45 mil­lions d’ha­bi­tants sont loin de pro­fi­ter du plein po­ten­tiel qu’offre le pays. Un in­dice par­mi d’autres : le PIB par ha­bi­tant ne dé­passe pas 4 000 dol­lars. Dans la Po­logne voi­sine, que les ré­for­mistes ukrai­niens prennent sou­vent en exemple, il est au-des­sus de 15 000 dol­lars.

Les ma­ni­fes­ta­tions qui ont pous­sé le pré­sident Vik­tor Ia­nou­ko­vitch vers la sor­tie, au dé­but de 2014, donnent au pays une chance de me­ner des ré­formes am­bi­tieuses pour, entre autres, enrayer la cor­rup­tion et mo­der­ni­ser l’État. Da­niel Bi­lak tente de convaincre des mi­nistres d’al­ler de l’avant. Et il est op­ti­miste. « Le gou­ver­ne­ment craint la po­pu­la­tion comme ja­mais au­pa­ra­vant, as­sure-t-il. Les gens veulent des ré­sul­tats. »

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