LA TÉ­LÉ, LA­BO­RA­TOIRE MO­RAL

Par Da­vid Des­jar­dins

L’actualité - - CHAMP LIBRE - The Wal­king Dead

ai pas­sé cet hi­ver pé­ni­ble­ment cryo­gé­nique ta­pi dans le sous-sol. Mon vé­lo an­cré sur son sup­port d’en­traî­ne­ment, le re­gard ri­vé sur l’écran de mon or­di­na­teur por­table, j’ai ava­lé les heures d’ef­fort en me ga­vant de films, mais sur­tout de sé­ries té­lé. Un ré­gime com­po­sé le jour de deux sai­sons de l’ex­cellent The Shield, une tren­taine d’épi­sodes de Suits, la der­nière de The Killing, tout Da­mages, Weeds… Pour chan­ger, le soir, j’ali­gnais les House of Cards, Lu­ther, Ho­me­land, Les re­ve­nants, 19-2…

Et puis, ça m’est tom­bé des­sus pen­dant que je pé­da­lais de­vant la qua­trième sai­son de l’apo­ca­lyp­tique TheWal­king Dead. Presque toutes ces sé­ries re­posent sur la même idée : le com­pro­mis mo­ral.

Jus­qu’où peut-on éti­rer l’élas­tique de l’éthique si c’est pour une bonne cause ? Com­ment dé­fi­nit-on ce qui est juste, et cette dé­fi­ni­tion change-t-elle se­lon le contexte (fin du monde, meur­trier à tra­quer, ter­ro­ristes en ca­vale) ? La né­ces­si­té d’as­su­rer la sur­vie du groupe donne-t-elle la per­mis­sion de vio­ler les règles, de jus­ti­fier l’injustifia­ble ?

Comme moi, le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie de l’Uni­ver­si­té La­val Jo­ce­lyn Ma­clure avait lu l’af­fir­ma­tion du po­pu­laire phi­lo­sophe al­le­mand Mar­kus Ga­briel, qui pré­tend que les té­lé­sé­ries sont les oeuvres qui captent le mieux l’es­prit du temps. C’est beau­coup en rai­son de leur forme, qui per­met, un peu comme la lit­té­ra­ture, de son­der l’âme des per­son­nages, de di­la­ter le récit pour qu’en trans­pire leur hu­ma­ni­té.

« Les té­lé­sé­ries nous cap­tivent, car elles sont des dra­ma­ti­sa­tions de nos propres tri­bu­la­tions mo­rales et exis­ten­tielles », me dit Jo­ce­lyn Ma­clure. Mais si les sé­ries sont le plus ef­fi­cace mi­roir de nos so­cié­tés, que disent-elles de nous col­lec­ti­ve­ment, si­non une ambivalenc­e an­xio­gène et un ti­raille­ment per­ma­nent entre les gestes de pro­tec­tion que nous com­mande la peur et nos idéaux de jus­tice ?

Se­lon Ma­clure, ces fic­tions sont un peu des la­bo­ra­toires. Des ap­pli­ca­tions moins théo­riques de pré­ceptes qui, eux, le sont. J’adore l’idée. Dans la sé­rie té­lé­vi­sée d’hor­reur TheWal­king Dead, le zom­bie peut de­ve­nir un ter­ro­riste mé­ta­pho­rique. Mais il peut aus­si nous pla­cer de­vant l’éven­tua­li­té sou­dai­ne­ment plus tan­gible d’une si­tua­tion de sur­vie où les beaux prin­cipes qui sont le ci­ment de la ci­vi­li­sa­tion foutent le camp en même temps qu’elle.

« La ten­ta­tion du mal et la vo­lon­té du bien se cô­toient chez La­bo­ra­toire hu­main fic­tif, (14 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs en moyenne par épi­sode) nous force à sou­te­nir le re­gard du pire,

mon­trant com­ment la dif­fi­cul­té à

vivre en col­lec­ti­vi­té, la part d’ombre et la bru­ta­li­té peuvent avoir

rai­son de la ci­vi­li­sa­tion en temps de

crise. la plu­part d’entre nous, de fa­çon très dif­fé­rente, ex­pose Ma­clure. On aime pen­ser que nous avons une na­ture mo­rale — un ca­rac­tère — stable et in­va­riable, mais nous sommes très sen­sibles aux cir­cons­tances : le contexte peut in­ci­ter à trans­gres­ser des règles mo­rales que l’on re­con­naît pour­tant comme es­sen­tielles à la jus­tice. Le prof de chi­mie qui cui­sine de la meth dans Brea­king Bad [ Le chi­miste], la mère de fa­mille dans Weeds qui vend de la drogue, la good wife, dans la sé­rie du même nom, qui ignore sa conscience pour mieux pro­mou­voir sa car­rière… Les per­son­nages des té­lé­sé­ries exem­pli­fient sou­vent cette ambivalenc­e. »

Très po­pu­laire de­puis le 11 sep­tembre 2001, le thème de la cause qui jus­ti­fie l’en­torse mo­rale, lé­gale, trouve dé­sor­mais écho dans nos ac­tua­li­tés. Pen­sons au pro­jet de loi an­ti­ter­ro­riste C-51, qui ac­cor­de­rait plus de pou­voirs aux forces de sé­cu­ri­té. Son­geons aus­si aux ré­vé­la­tions d’Ed­ward Snow­den sur l’es­pion­nage des Ca­na­diens…

Reste qu’au fi­nal ce que disent ces sé­ries sur la so­cié­té dans la­quelle nous vi­vons, c’est une quête de sens dans un monde sans Dieu, où les règles éthiques sont de­ve­nues floues. Et donc, la dif­fi­cul­té à y né­go­cier l’em­pla­ce­ment de la fron­tière entre la vio­lence né­ces­saire et la bar­ba­rie, entre l’au­to­dé­fense et la ma­ni­pu­la­tion par la peur.

Ces his­toires qui se passent à toutes les époques ra­content les tri­bu­la­tions de col­lec­ti­vi­tés bien réelles, aux re­pères fuyants, et qui se cherchent dans un no man’s land entre le bien et le mal.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.