LES PAR­TIS PO­LI­TIQUES VOUS ES­PIONNENT

Ar­més d’ou­tils tech­nos plus puis­sants que ja­mais, les par­tis po­li­tiques peuvent main­te­nant s’ache­ter une vic­toire élec­to­rale grâce à la mine d’in­for­ma­tions per­son­nelles dont ils dis­posent sur les élec­teurs. Notre jour­na­liste les a vus à l’oeuvre.

L’actualité - - L’ACTUALITÉ - par Alec Cas­ton­guay • illustrati­on de Sé­bas­tien Thi­bault

Ar­més d’ou­tils tech­nos plus puis­sants que ja­mais, les par­tis po­li­tiques peuvent main­te­nant s’ache­ter une vic­toire élec­to­rale grâce à la mine d’in­for­ma­tions per­son­nelles dont ils dis­posent sur les élec­teurs. Notre jour­na­liste les a vus à l’oeuvre.

L’ arme secrète qui a per­mis aux li­bé­raux de Phi­lippe Couillard d’ar­ra­cher la cir­cons­crip­tion de La Prai­rie à la Coa­li­tion Ave­nir Qué­bec est un ca­hier à an­neaux blanc de 100 pages, rem­pli de chiffres et de ta­bleaux co­lo­rés. L’avo­cat Jean Mas­son le garde comme un tré­sor dans un ti­roir ver­rouillé de son bu­reau, au centre-ville de Montréal.

Ce vieux rou­tier de la po­li­tique, or­ga­ni­sa­teur de­puis les an­nées 1970, di­ri­geait le projet-pi­lote du Par­ti li­bé­ral du Qué­bec (PLQ) dans La Prai­rie lors de la der­nière élec­tion gé­né­rale, en avril 2014. « C’est ce qui nous a fait ga­gner », dit-il en dé­po­sant le ca­hier de­vant moi. « C’est la ma­nière mo­derne de faire de la po­li­tique. Dans une course ser­rée, ça fait toute la dif­fé­rence. »

La cir­cons­crip­tion se­mi-urbaine de La Prai­rie, sur la Rive- Sud, près de Montréal, au pied du pont Ho­no­ré-Mer­cier, n’avait pas élu un li­bé­ral de­puis une dé­cen­nie, pré­fé­rant l’Ac­tion dé­mo­cra­tique du Qué­bec en 2007, le Par­ti qué­bé­cois en 2008 et la Coa­li­tion Ave­nir Qué­bec en 2012.

« En 2014, on n’avait pas vrai­ment d’or­ga­ni­sa­tion sur le ter­rain, et notre can­di­dat, Richard Mer­li­ni, n’était pas une ve­dette », ex­plique Jean Mas­son. Une cir­cons­crip­tion par­faite pour tes­ter ce qu’on sur­nom­mait à l’in­terne « le projet géo­dé­mo­gra­phie» : l’uti­li­sa­tion de don­nées per­son­nelles des élec­teurs afin de mieux ci­bler le mes­sage.

Le PLQ s’ac­cro­chait ain­si, à sa fa­çon, à la lo­co­mo­tive des dé­mo­crates de Ba­rack Oba­ma, en voie de ré­vo­lu­tion­ner la ma­nière de faire de la po­li­tique dans le monde. En 2008 et 2012, des jeunes bran­chés de la Si­li­con Val­ley ont trans­for­mé la ba­taille élec­to­rale amé­ri­caine : leurs lo­gi­ciels de bases de don­nées hy­per-per­for­mants ont per­mis de réunir, di­gé­rer et mettre à pro­fit la masse d’in­for­ma­tions exis­tantes sur les élec­teurs.

Dans le do­maine spor­tif, les di­rec­teurs gé­né­raux parlent de sta­tis­tiques avan­cées pour dé­crire ces ou­tils, qui ont dé­cu­plé les fa­çons d’ana­ly­ser les per­for­mances d’un joueur ou d’une équipe. En po­li­tique, les stra­tèges uti­lisent l’ex­pres­sion an­glaise « big da­ta », vu la quan­ti­té im­pres­sion­nante de don­nées ras­sem­blées, pro­ve­nant d’une mul­ti­tude de sources.

En cette ère nu­mé­rique, Mon­sieur et Ma­dame Toutle-monde laissent des traces par­tout. Chaque fois qu’ils pu­blient une photo sur Fa­ce­book, signent une pé­ti­tion, de­mandent une informatio­n en ligne à un or­ga­nisme ou à leur mu­ni­ci­pa­li­té, re­gardent un film sur Net­flix, achètent un livre sur Ama­zon, s’ins­crivent à un cours, uti­lisent leur carte d’au­to­bus, font un don… l’informatio­n s’en­re­gistre quelque part.

Dans les pays oc­ci­den­taux, les bases de don­nées pri­vées et pu­bliques ont en­re­gis­tré plus d’in­for­ma­tions sur les gens de­puis deux ans que pen­dant les 500 der­nières an­nées, es­time Ga­ry King, qui di­rige l’Ins­ti­tut de la science so­ciale quan­ti­ta­tive de l’Uni­ver­si­té Har­vard. « Mais la vraie ré­vo­lu­tion n’est pas la quan­ti­té [de don­nées], c’est que nous puis­sions en faire quelque chose », dit-il.

Les par­tis po­li­tiques tentent d’en ti­rer pro­fit. À la ma­nière des cartes de fi­dé­li­té, qui ac­cu­mulent des points lors de chaque achat et qui per­mettent aux phar­ma­cies ou grandes chaînes de dé­tail de connaître les goûts et les ha­bi­tudes des consom­ma­teurs (Vous ache­tez des couches ? Vous avez des en­fants. Du cho­co­lat ? Vous ai­mez les des­serts) et d’en­voyer des ra­bais ci­blés par la poste ou par cour­riel.

Au Ca­na­da, où les lois sur la pro­tec­tion de la vie pri­vée sont plus strictes qu’aux États-Unis, les en­tre­prises et les or­ga­nismes ne peuvent vendre à une autre en­tre­prise ou à un par­ti po­li­tique des in­for­ma­tions per­son­nelles de leurs clients sans le consen­te­ment de ceux-ci. Mais les sources de­meurent nom­breuses : Sta­tis­tique Ca­na­da, Ins­ti­tut de la sta­tis­tique du Qué­bec, re­cen­se­ments, listes électorale­s, son­dages, etc.

En po­li­tique, mieux un par­ti connaît les élec­teurs d’une ré­gion, plus il est en me­sure de mo­du­ler son mes­sage en fonc­tion de leurs champs d’in­té­rêt, et ce, quar­tier par quar­tier, rue par rue, mai­son par mai­son. C’est la fu­sion entre la mo­bi­li­sa­tion po­li­tique et le mar­ke­ting ci­blé des en­tre­prises.

Dans La Prai­rie, le PLQ a ache­té ce mar­ke­ting po­li­tique d’En­vi­ro­nics Ana­ly­tics, une di­vi­sion de la mai­son de sondage to­ron­toise En­vi­ro­nics. En fé­vrier 2014, trois se­maines avant le dé­clen­che­ment des élec­tions par Pau­line Marois, les don­nées réunies dans le gros ca­hier ont four­ni ce que

Jean Mas­son ap­pelle sa « carte rou­tière du com­té », la­quelle lui a per­mis « d’al­ler où c’est payant sans perdre de temps ».

À l’in­té­rieur du dos­sier se trouve une mine de ren­sei­gne­ments sur les élec­teurs de la cir­cons­crip­tion : noms, adresses, âges, em­plois, valeurs, centres d’in­té­rêt… On y compte 60 pro­fils so­cio­dé­mo­gra­phiques, 40 fran­co­phones et 20 an­glo­phones : « jeunes fa­milles », « couples d’âge mûr sans en­fants », « tra­vailleurs âgés », « re­trai­tés », « étu­diants », « jeunes bo­hèmes », « en­tre­pre­neurs dé­ci­dés », etc. Sur une carte, En­vi­ro­nics a at­tri­bué à chaque code pos­tal le pro­fil de la ma­jo­ri­té des ré­si­dants du­dit code pos­tal. Puis, il a su­per­po­sé sur la carte les ré­sul­tats de l’élec­tion de 2012 par bu­reaux de scru­tin. Ce qui per­met de sa­voir com­ment cha­cun des pro­fils a vo­té, et où se si­tue le po­ten­tiel de crois­sance du par­ti.

Les zones vertes ont dé­jà un pro­fil li­bé­ral. Le PLQ y consa­cre­ra peu d’éner­gie — juste as­sez pour main­te­nir ses ap­puis. Les zones bleues, for­te­ment pé­quistes, n’au­ront pas sou­vent la vi­site des bénévoles li­bé­raux. « Ç’au­rait été une perte de temps, alors que le temps est comp­té en campagne élec­to­rale », dit Jean Mas­son.

La vraie ba­taille se dé­rou­le­ra dans les zones rouges, dont plu­sieurs sont au centre de la cir­cons­crip­tion, dans Can­diac. Des sec­teurs fa­vo­rables à la CAQ, mais où de nom­breux élec­teurs sont sus­cep­tibles de bas­cu­ler chez les li­bé­raux. Ces « jeunes fa­milles ca­quistes » ont un re­ve­nu an­nuel moyen de 153 000 dol­lars, une au­to (87 %), sont pro­prios (93 %). Leurs membres sont nés au Qué­bec (90 %), 39 % ont un di­plôme uni­ver­si­taire, 68 % ont des en­fants de moins de 14 ans, etc.

« Je com­mence à sa­voir à qui je parle, mais j’ai be­soin de plus pour ca­li­brer mon mes­sage », ex­plique Jean Mas­son. Il tourne des pages, jus­qu’à la sec­tion sur les valeurs et les pré­oc­cu­pa­tions des « jeunes fa­milles ca­quistes ».

Ces élec­teurs ont une opi­nion po­si­tive des PME et des grandes en­tre­prises, croient moins à l’in­ter­ven­tion de l’État

L’ uti­li­sa­tion que font les par­tis des bases de don­nées est une « zone grise » qui « me­nace la dé­mo­cra­tie », dit un spé­cia­liste.

que la moyenne qué­bé­coise, ne sont pas in­quiets pour leur ave­nir, ac­ceptent de prendre des risques, se pré­oc­cupent moins de la ques­tion na­tio­nale, ne sont pas croyants, sont ou­verts sur le monde, n’ont pas une iden­ti­té ré­gio­nale forte, sont conscients des pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux… et n’aiment pas ré­pondre à des étran­gers à la porte !

Le PLQ uti­li­se­ra donc le té­lé­phone pour les contac­ter, et met­tra l’ac­cent sur les élé­ments de sa pla­te­forme élec­to­rale qui font vi­brer une corde sen­sible chez eux. « In­utile de leur par­ler de san­té, ça ne vient pas en tête de leurs pré­oc­cu­pa­tions », dit Jean Mas­son.

Quatre jours avant le scru­tin, lorsque la ca­ra­vane élec­to­rale de Phi­lippe Couillard fait un ar­rêt dans La Prai­rie, les mé­dias lo­caux et les sym­pa­thi­sants ont droit, sans le sa­voir, à un mes­sage sur me­sure pour les « jeunes fa­milles ca­quistes ». Le chef li­bé­ral range sa rhé­to­rique sur le ré­fé­ren­dum pé­quiste et parle d’éco­no­mie : « Le Qué­bec a be­soin de quatre an­nées de sta­bi­li­té afin de créer des em­plois, d’ai­der nos PME, de gar­der les taxes basses. »

Le 7 avril 2014, le PLQ l’em­por­tait par 435 voix (1,3 %), coif­fant de peu la CAQ et le PQ. Les gains pro­ve­naient en ma­jo­ri­té des zones de Can­diac où le par­ti avait dé­ployé ses ef­forts.

Cette fine connais­sance du ter­rain per­met aux po­li­ti­ciens de s’adap­ter à la mon­tée de l’in­di­vi­dua­lisme. Le ci­toyen est de­ve­nu un consom­ma­teur qui s’at­tend à re­ce­voir une offre per­son­na­li­sée. L’élec­teur, dont l’al­lé­geance est de plus en plus vo­la­tile, choi­sit son par­ti en fonc­tion de ce qu’il y a pour lui, concrè­te­ment, dans les en­ga­ge­ments d’une campagne.

Lors­qu’un par­ti pos­sède un pro­fil so­cio­dé­mo­gra­phique pré­cis des élec­teurs à convaincre, il peut en­suite ache­ter de la pu­bli­ci­té ci­blée sur Fa­ce­book et Twit­ter. Car les géants des ré­seaux so­ciaux font eux aus­si le pro­fi­lage de leurs uti­li­sa­teurs, et savent où ils vivent grâce à l’adresse IP.

Le tra­vail d’En­vi­ro­nics dans La Prai­rie au­rait coû­té entre 7 000 et 10 000 dol­lars. « On ne peut pas le faire dans les 125 cir­cons­crip­tions, ce se­rait trop cher et trop exi­geant pour les bénévoles, qui doivent adap­ter leur dis­cours d’un sec­teur à l’autre du com­té, dit Jean Mas­son. Et ce ne se­rait pas utile. Je n’ai pas be­soin d’en sa­voir au­tant dans un com­té li­bé­ral comme Ou­tre­mont, ou en­core dans un en­droit où je suis cer­tain de perdre. C’est un ou­til pour les ba­tailles ser­rées », ex­plique-t-il.

En­vi­ro­nics a af­fi­né son ex­per­tise ailleurs au Ca­na­da, où l’uti­li­sa­tion des don­nées per­son­nelles à des fins de mar­ke­ting po­li­tique est plus avan­cée qu’au Qué­bec. « On est en re­tard sur le fé­dé­ral, pas de doute », dit Jo­sée Lé­vesque, qui était or­ga­ni­sa­trice en chef de la campagne du PLQ en 2014.

Les élec­tions fé­dé­rales du 19 oc­tobre pro­chain se­ront les pre­mières où le pro­fi­lage des élec­teurs se­ra plei­ne­ment ac­tif au pays. De­puis le scru­tin de 2011, le Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da (PLC) et le Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique (NPD) ont dé­pen­sé des sommes co­los­sales — et em­bau­ché de nom­breux spé­cia­listes — afin de rat­tra­per le Par­ti conser­va­teur (PC), qui jouis­sait d’une avance dans ce do­maine de­puis quelques an­nées.

Les par­tis se livrent une rude ba­taille par bases de don­nées in­ter­po­sées pour dé­fendre leurs sièges vul­né­rables ou conqué­rir de nou­veaux ter­ri­toires par une faible marge. Il y a quatre ans, 53 cir­cons­crip­tions sur les 308 se sont dé­ci­dées par un écart de 5 % ou moins ! « L’informatio­n so­cio­dé­mo­gra­phique pré­cise, de qua­li­té, peut faire pen­cher la ba­lance entre un gou­ver­ne­ment ma­jo­ri­taire ou mi­no­ri­taire », dit An­drew Bre­win, di­rec­teur na­tio­nal des don­nées au NPD, poste créé en sep­tembre 2014 pour su­per­vi­ser les 15 ana­lystes à temps plein du par­ti.

À Ot­ta­wa, l’ac­cu­mu­la­tion des don­nées et l’ana­lyse sont sur­tout réa­li­sées à l’in­terne. Les par­tis uti­lisent les sources d’in­for­ma­tions ou­vertes, comme le re­cen­se­ment, le re­gistre na­tio­nal des élec­teurs et ce­lui des dons. Ils ajoutent les ré­sul­tats de leurs son­dages in­ternes, de leurs pé­ti­tions en ligne, des cartes-ré­ponses des élec­teurs (ces cartes que votre dé­pu­té ajoute à ses en­vois pour que vous puis­siez lui pos­ter vos com­men­taires sans frais), les don­nées col­lec­tées par les bénévoles lors des ac­ti­vi­tés de porte-à-porte, des ap­pels té­lé­pho­niques, etc.

Pour ac­cé­lé­rer la ver­sion ca­na­dienne de la ré­vo­lu­tion po­li­tique nu­mé­rique, le NPD et le PLC ont re­te­nu les ser­vices de consul­tants amé­ri­cains qui ont gra­vi­té dans l’or­bite d’Oba­ma. Les troupes de Tho­mas Mul­cair font ap­pel de­puis 2013 à Je­re­my Bird, qui fut di­rec­teur na­tio­nal de la mo­bi­li­sa­tion pour la campagne de Ba­rack Oba­ma en 2012. « On tra­vaille à amé­lio­rer les ou­tils tech­no­lo­giques pour que le mes­sage du NPD se rende à ses sym­pa­thi­sants le plus ef­fi­ca­ce­ment pos­sible », dit Je­re­my Bird de­puis le siège so­cial de son en­tre­prise, 270 Stra­te­gies, à Chi­ca­go. Le NPD s’est construit une nou­velle base de don­nées, Po­pu­lous, qui su­bi­ra son bap­tême du feu élec­to­ral en oc­tobre.

Les li­bé­raux fé­dé­raux, eux, ont ache­té le lo­gi­ciel mis au point par les dé­mo­crates amé­ri­cains, NGP Van, de Bos­ton, qu’ils ont re­bap­ti­sé Li­bé­ra­liste. C’est Mi­chael Igna­tieff qui a né­go­cié cette en­tente ex­clu­sive à la fin de 2009, alors qu’il était chef du PLC.

Li­bé­ra­liste est la Ca­dillac des bases de don­nées, l’une des plus avan­cées au monde. Elle per­met de gé­rer les

dons, les bénévoles, les ac­ti­vi­tés, les en­vois de cour­riels, le re­cru­te­ment des membres. Mais en­core faut-il qu’on y in­tègre des don­nées...

Au dé­part, il n’y avait rien dans la ver­sion ca­na­dienne. « C’était une Ca­dillac qui n’avan­çait pas ! » lance en ri­go­lant Pa­blo Ro­dri­guez, co­pré­sident de la campagne 2015 du PLC au Qué­bec et can­di­dat dans Ho­no­ré-Mer­cier. « Une base de don­nées, c’est aus­si bon que ce que vous met­tez de­dans. »

La course au lea­der­ship du PLC, en 2012-2013, a per­mis d’y intégrer du conte­nu. Le par­ti a ré­col­té des don­nées sur les 295 000 per­sonnes qui se sont ins­crites afin d’avoir le droit de vote. Près de 10 000 d’entre elles sont de­ve­nues des bénévoles as­si­dus. Le par­ti a en­suite ti­ré pro­fit de la po­pu­la­ri­té de Jus­tin Tru­deau, re­cueillant des noms et des ren­sei­gne­ments lors de chaque ras­sem­ble­ment du chef — et lors de cha­cune des in­ves­ti­tures des can­di­dats dans les cir­cons­crip­tions.

Sous l’im­pul­sion des consul­tants amé­ri­cains, les par­tis fé­dé­raux ont mul­ti­plié les opé­ra­tions po­li­tiques entre les élec­tions, ce qui était plu­tôt rare au Ca­na­da. Ain­si, les 23 et 24 mai der­niers, près de 3 500 bénévoles li­bé­raux sont al­lés à la ren­contre des élec­teurs dans 190 cir­cons­crip­tions lors d’une « fin de se­maine d’ac­tion po­li­tique ».

En ce sa­me­di de mai, dans Vau­dreuil-Sou­langes, à l’ouest de Montréal, une tren­taine de bénévoles de tous les âges sont ras­sem­blés au­tour d’un ca­fé, le temps d’une courte for­ma­tion avant d’ar­pen­ter les rues. Le can­di­dat à l’élec­tion d’oc­tobre pro­chain, Peter Schiefke, cède les com­mandes à Bri­gitte Le­gault, qui a été di­rec­trice des opé­ra­tions au Qué­bec pour le PLC en 2011 (avant de ral­lier la CAQ comme or­ga­ni­sa­trice en chef ). Elle re­vient don­ner un coup de main au PLC en cette fin de se­maine fort oc­cu­pée.

Les bénévoles té­lé­chargent sur leurs cel­lu­laires l’ap­pli­ca­tion de Li­bé­ra­liste, afin d’en­trer les ré­ponses des élec­teurs, qui se­ront ver­sées en temps réel dans la base de don­nées. Fi­ni les feuilles de pa­pier à noir­cir et à trans­crire. « Le gain de temps est énorme », dit Bri­gitte Le­gault. Par groupes de deux ou trois, ils ins­crivent leur code, en­voyé par la di­rec­tion du par­ti. S’af­fichent alors à l’écran un iti­né­raire, avec les noms des élec­teurs à chaque porte où frap­per, et un ca­ne­vas de ques­tions pour gui­der les équipes. Les adresses où un don au Par­ti conser­va­teur ou au Bloc qué­bé­cois a été en­re­gis­tré ré­cem­ment peuvent être sup­pri­mées afin d’uti­li­ser au mieux le temps des bénévoles.

À 100 jours du vote, les 104 000 élec­teurs de Vau­dreuil-Sou­langes n’ont pas tous la tête à la po­li­tique. « Il y a beau­coup d’in­dé­cis, alors l’opé- ra­tion ne vise pas à dé­ter­mi­ner qui sont nos par­ti­sans. Nous vou­lons sa­voir quels en­jeux touchent les gens, quelles sont leurs pré­oc­cu­pa­tions, pour re­ve­nir avec un mes­sage plus pré­cis lors de la campagne », dit Bri­gitte Le­gault. Idéa­le­ment, une adresse cour­riel ou un nu­mé­ro de té­lé­phone mo­bile est ajou­té dans la base de don­nées pour fa­ci­li­ter l’en­voi d’in­for­ma­tions ou la sol­li­ci­ta­tion de dons.

D’un océan à l’autre, cette fin de se­maine au­ra per­mis au PLC d’at­teindre 200 000 Ca­na­diens. De­puis oc­tobre 2014, ces opé­ra­tions de porte-à-porte ou d’ap­pels té­lé­pho­niques ont tou­ché 1,6 mil­lion d’élec­teurs ! « Les bénévoles, c’est très im­por­tant pour réussir la col­lecte d’in­for­ma­tions. Rien ne rem­place le contact hu­main », dit Oli­vier Du­ches­neau, porte-pa­role du PLC. Même une porte cla­quée au nez d’un bé­né­vole est une informatio­n utile !

Les dé­pu­tés et can­di­dats du NPD mo­bi­lisent eux aus­si les bénévoles sur dif­fé­rents su­jets : frais ban­caires, abolition du Sé­nat, en­vi­ron­ne­ment… Ou en­core au­tour d’en­jeux plus lo­caux, comme sur la Rive-Sud, où le péage sur le pont qui rem­pla­ce­ra Cham­plain a été au coeur de plu­sieurs opé­ra­tions du dé­pu­té Hoang Mai, dans Brossard–La Prai­rie.

En oc­tobre der­nier, quelques jours après que Tho­mas Mul­cair se fut en­ga­gé à créer un sys­tème de gar­de­rie à prix ré­duit par­tout au Ca­na­da, le NPD a ex­tir­pé de sa base de don­nées les cir­cons­crip­tions où les mé­nages paient le plus cher en frais de garde. Des cen­taines de bénévoles se sont ren­dus dans les ban­lieues de To­ron­to pour ex­pli­quer cette pro­messe à des pa­rents at­ten­tifs. Le NPD a éga­le­ment en­voyé des cour­riels et des mes­sages vi­déos aux élec­teurs qui s’étaient dits préoccupés par ce su­jet lors de pré­cé­dentes opé­ra­tions sur le ter­rain.

« Les gens disent que la po­li­tique ne les in­té­resse pas, mais les en­jeux concrets les in­té­ressent beau­coup ! » constate Re­bec­ca Blai­kie, qui di­rige la campagne du NPD au Qué­bec.

Au Bloc qué­bé­cois, faute de moyens de­puis la dé­bâcle élec­to­rale de 2011, le par­ti a pris du re­tard par rap­port aux autres for­ma­tions fé­dé­rales. N’em­pêche, les pro­gram­meurs bénévoles sou­ve­rai­nistes ont mis au point un nou­veau lo­gi­ciel, qui per­met de dé­cor­ti­quer plus ra­pi­de­ment et plus fa­ci­le­ment les don­nées, afin d’ai­der les or­ga­ni­sa­teurs dans les cir­cons­crip­tions à ci­bler les élec­teurs ré­cep­tifs au mes­sage du Bloc. Il est tes­té pour la pre­mière fois dans la pré­sente campagne.

Con­trai­re­ment aux par­tis fé­dé­raux, les for­ma­tions qué­bé­coises ne peuvent

em­ma­ga­si­ner toutes ces don­nées sur leurs ser­veurs : leurs lo­gi­ciels sont désuets. C’est ce qui a for­cé le PLQ à confier le tra­vail en sous-trai­tance à En­vi­ro­nics dans La Prai­rie. « Notre sys­tème date de 1996. Il fau­drait tout re­prendre de zé­ro », dit Jo­sée Lé­vesque, or­ga­ni­sa­trice en chef du PLQ lors de la der­nière campagne élec­to­rale. Elle a créé un co­mi­té pour ex­plo­rer les pos­si­bi­li­tés avant les pro­chaines élec­tions, en 2018. « Les gens ont moins de temps à consa­crer à la po­li­tique, alors il faut amé­lio­rer les ou­tils pour les at­teindre plus ef­fi­ca­ce­ment », af­firme-t-elle.

Alain Lu­pien, qui a di­ri­gé la course au lea­der­ship de Pierre Karl Pé­la­deau, a fait de la mo­der­ni­sa­tion des lo­gi­ciels du PQ une prio­ri­té. « Il faut une meilleure qua­li­té de don­nées. On doit en sa­voir plus sur les pré­oc­cu­pa­tions des gens, sur ce qui les mo­tive. Tout le monde s’en va vers ça », dit-il.

Par­tie de zé­ro en 2011, la CAQ a pu construire sa base de don­nées avec une in­fra­struc­ture plus mo­derne que celle de ses ad­ver­saires. Par contre, la créa­tion ré­cente du par­ti a pour ef­fet qu’il ne compte pas un aus­si long his­to­rique de membres, bénévoles et do­na­teurs. Pour com­pen­ser, la for­ma­tion a me­né des cam­pagnes ci­blées, afin de re­pé­rer des élec­teurs fa­vo­rables à son mes­sage.

Au prin­temps 2013, la CAQ a créé Taxes­co­laire.com, où les gens sont in­vi­tés à dé­non­cer, en rem­plis­sant le for­mu­laire sur le site, la hausse des taxes sco­laires dans leur ré­gion. En quelques se­maines, des mil­liers de Qué­bé­cois ont par­ti­ci­pé, ce qui a per­mis à la CAQ de ré­col­ter des don­nées pré­cieuses sur les taxes sco­laires, mais aus­si sur les élec­teurs mo­bi­li­sés par le su­jet.

Le par­ti a uti­li­sé les in­for­ma­tions les plus per­cu­tantes pour po­ser des ques­tions au gou­ver­ne­ment Marois à l’As­sem­blée na­tio­nale. Les cir­cons­crip­tions de la ré­gion de Qué­bec, de la Mau­ri­cie et des ban­lieues de Montréal ayant ré­pon­du en plus grand nombre, « ça nous a don­né une idée des en­droits où ce su­jet était por­teur pour nous », ex­plique Bri­gitte Le­gault, qui était alors conseillèr­e du chef à la CAQ. Le par­ti a en­suite pu sol­li­ci­ter ces élec­teurs, dont cer­tains sont de­ve­nus membres ou ont fait un don.

La CAQ a tou­te­fois man­qué de temps pour maxi­mi­ser l’uti­li­sa­tion de ces in­for­ma­tions lors de l’élec­tion de 2014. « Notre ana­lyse n’était pas as­sez fine, dit Bri­gitte Le­gault. Avec les élec­tions à date fixe, la pla­ni­fi­ca­tion se­ra plus fa­cile. »

Le pre­mier stra­tège ca­na­dien à per­ce­voir la ré­vo­lu­tion à ve­nir des bases de don­nées au­ra été Tom Fla­na­gan, à l’époque où il était chef de ca­bi­net de Ste­phen Har­per. Dans son livre la jour­na­liste du

Star Su­san De­la­court ra­conte qu’au tour­nant des an­nées 2000 Fla­na­gan a été im­pres­sion­né par la quan­ti­té d’in­for­ma­tions que pos­sé­dait le Re­form Par­ty — de­ve­nu l’Al­liance ca­na­dienne — sur ses membres et do­na­teurs, des ren­sei­gne­ments ac­cu­mu­lés de­puis 1987. Ceux-ci per­met­taient au par­ti de sol­li­ci­ter — très ef­fi­ca­ce­ment — de pe­tits dons en uti­li­sant des su­jets d’ac­tua­li­té : re­gistre des armes à feu, ré­forme du Sé­nat, avor­te­ment, etc.

Après la fu­sion de l’Al­liance ca­na­dienne et du Par­ti pro­gres­siste-conser­va­teur, en 2003, Tom Fla­na­gan ren­contre Mi­chael Da­vis, pré­sident de l’agence de té­lé­mar­ke­ting Res­pon­sive Mar­ke­ting Group (RMG). Da­vis fait ac­cep­ter à Fla­na­gan l’idée de créer une im­mense base de don­nées en fu­sion­nant les in­for­ma­tions des deux par­tis.

Ste­phen Har­per ap­prouve le projet. De cette al­liance avec RMG naît le Consti­tuent Informatio­n Ma­na­ge­ment Sys­tem (CIMS). Les pre­mières an­nées, le Par­ti conser­va­teur dé­pense au­tant pour bâ­tir ce CIMS qu’il le fait en pu­bli­ci­té. Les bénévoles conser­va­teurs sont for­més pour re­mar­quer le moindre dé­tail lors­qu’ils font du porte-à-porte — jouets d’en­fants dans le sa­lon, au­to­col­lant de course NAS­CAR sur le pa­re­choc de la voi­ture, etc. —, afin de ver­ser l’informatio­n dans la base de don­nées.

À la fin de 2007, le dé­pu­té on­ta­rien Garth Tur­ner quitte le PC, exas­pé­ré par la stricte dis­ci­pline de Ste­phen Har­per et par cer­taines pra­tiques, no­tam­ment con­cer­nant le CIMS. Les dé­pu­tés ont l’obli­ga­tion d’y ins­crire toutes les in­ter­ac­tions avec la po­pu­la­tion, même celles qui touchent leur tra­vail par­le­men­taire, ce que Garth Tur­ner trouve im­mo­ral. « Des mil­lions de Ca­na­diens pen­saient trai­ter avec leur élu sur une base non par­ti­sane, à pro­pos d’un su­jet im­por­tant dans leur cir­cons­crip­tion, mais se sont re­trou­vés fi­chés dans la base de don­nées du par­ti. Ils sont vic­times d’une brèche dans la pro­tec­tion de leur vie pri­vée », dit-il.

En 2012, des membres de la com­mu­nau­té gaie et les­bienne ont été stu­pé­faits de re­ce­voir un cour­riel du mi­nistre Jason Ken­ney van­tant les ac­tions de son par­ti pour ai­der

D es gais et les­biennes ont été stu­pé­faits de re­ce­voir un cour­riel du mi­nistre Jason Ken­ney van­tant les ac­tions de son par­ti pour ai­der les ho­mo­sexuels d’Iran...

les ho­mo­sexuels vic­times de ré­pres­sion en Iran. Com­ment le PC a-t-il su qu’ils étaient gais ? La liste de noms était tirée d’une pé­ti­tion re­çue à son bu­reau de cir­cons­crip­tion en 2011. Le mi­nistre a ain­si uti­li­sé une informatio­n que les ci­toyens des­ti­naient au gou­ver­ne­ment. Une si­tua­tion qui ne manque pas d’ironie lors­qu’on sait que le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a abo­li le for­mu­laire long du re­cen­se­ment en 2010 pour, di­sait-il, pro­té­ger la vie pri­vée... Le PC n’a pas ré­pon­du à nos de­mandes d’entrevue sur l’uti­li­sa­tion des bases de don­nées en po­li­tique.

Se­lon Co­lin Ben­nett, l’un des au­teurs de l’étude com­man­dée en 2012 par la com­mis­saire fé­dé­rale à la vie pri­vée d’alors, Jen­ni­fer Stod­dart, l’uti­li­sa­tion que font les par­tis des bases de don­nées est une « zone grise » qui « me­nace la san­té de la dé­mo­cra­tie ». « Le manque d’at­ten­tion ac­cor­dée à la pro­tec­tion des in­for­ma­tions per­son­nelles peut éro­der la confiance dé­jà faible des ci­toyens en­vers les par­tis po­li­tiques », a-t-il écrit en 2013 dans le ma­ga­zine Po­li­cy Op­tions.

Le di­rec­teur gé­né­ral des élec­tions, Marc May­rand, qua­li­fie de « trou noir » l’uti­li­sa­tion des bases de don­nées par les par­tis et sou­haite un en­ca­dre­ment plus strict.

Les di­ri­geants des par­tis re­la­ti­visent tou­te­fois l’image d’un « Big Bro­ther ». « Il faut bien faire les choses et res­pec­ter un haut ni­veau d’éthique, af­firme Oli­vier Du­ches­neau, porte-pa­role du PLC. On ne col­lecte que les in­for­ma­tions que les ci­toyens veulent bien nous don­ner. Et on interdit aux dé­pu­tés de mé­lan­ger leur tra­vail par­le­men­taire et ce­lui fait pour le par­ti. »

Le NPD dit éga­le­ment suivre des prin­cipes di­rec­teurs, et donne à ses bénévoles un ac­cès res­treint aux in­for­ma­tions per­son­nelles des élec­teurs.

N’y a-t-il pas aus­si le risque qu’une seg­men­ta­tion à ou­trance du mes­sage re­laie au se­cond plan le cô­té ras­sem­bleur de la po­li­tique ? Après tout, le mar­ke­ting com­mer­cial ci­blé qui a ins­pi­ré les par­tis consiste à don­ner aux consom­ma­teurs ce qu’ils veulent, pas né­ces­sai­re­ment ce dont ils ont be­soin. Un par­ti po­li­tique — comme un gou­ver­ne­ment — doit trou­ver l’équi­libre entre le sou­hait des élec­teurs et l’in­té­rêt pu­blic, le­quel ne consiste pas uni­que­ment à leur faire plai­sir.

Les stra­tèges po­li­tiques se disent conscients de la mince ligne qui sé­pare les deux ob­jec­tifs. Mais ils sou­lignent que la pla­te­forme élec­to­rale d’un par­ti n’a ja­mais plu aux élec­teurs dans son en­tiè­re­té. Ces der­niers font tou­jours des com­pro­mis. Rien n’est par­fai­te­ment ras­sem­bleur.

« Il faut par­ler à ceux qui sont près de nos po­si­tions, mais aus­si à ceux qui sont ré­ti­cents, ex­plique An­drew Bre­win, du NPD. C’est le seul moyen de faire croître nos ap­puis. Si nous nous étions conten­tés de par­ler seule­ment à notre base au Qué­bec en 2011, nous n’au­rions ja­mais fait dé­col­ler la vague orange ! La seg­men­ta­tion du mes­sage a une li­mite. »

Se­lon le consul­tant amé­ri­cain Je­re­my Bird, l’uti­li­sa­tion des bases de don­nées change la ma­nière de faire de la po­li­tique, mais l’ob­jec­tif de­meure le même. « Vous pou­vez avoir toutes les don­nées au monde, si le par­ti n’est pas ac­tif sur le ter­rain pour mo­bi­li­ser les élec­teurs, s’il n’in­vente pas des po­li­tiques pu­bliques at­trayantes, ça ne sert à rien. »

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.