SO­CIÉ­TÉ

LE SEXE DANS TOUS SES ÉTATS

L’actualité - - L’ACTUALITÉ - Par Ca­the­rine Du­bé

Amis avec bé­né­fices ou par­te­naires ro­man­tiques ? Les jeunes tentent des mo­dèles neufs. Sommes-nous à l’aube d’une nou­velle ré­vo­lu­tion sexuelle ?

Notre so­cié­té a élu le bon­heur in­di­vi­duel comme prin­ci­pal cri­tère pour ju­ger de la réus­site. Le couple, d’ac­cord. Mais à condi­tion qu’il serve une cause plus grande, la réa­li­sa­tion de soi.

M ag­da Sa­bri­na Ar­bour ne sait plus com­ment se dé­fi­nir. À 23 ans, après avoir fré­quen­té plu­sieurs gar­çons — dont un pen­dant plus de quatre ans —, elle en a eu as­sez du mo­dèle « standard » du couple, hé­té­ro­sexuel et mo­no­game. « Hé­té­ro­flexible ? C’est peut-être ce qui me dé­fi­nit le mieux pour le mo­ment », dit la jeune femme en glis­sant les doigts dans ses che­veux, qu’elle a ré­cem­ment fait cou­per à la gar­çonne. « De­puis que je pose sur les femmes le même re­gard que sur les hommes, c’est fou à quel point ça m’ar­rive sou­vent de les trou­ver at­ti­rantes. C’est trou­blant ! »

Cette grande châ­taine fi­li­forme porte dé­sor­mais des vê­te­ments qui pour­raient aus­si bien sor­tir de la pen­de­rie d’un gars, à l’ex­cep­tion des boucles d’oreilles, dé­li­cates spi­rales de bois po­li qui en­cadrent son vi­sage fin.

« Je veux avoir la li­ber­té d’être qui je suis, ne pas me can­ton­ner dans un rôle, alors que d’autres mo­dèles sont pos­sibles. En ce mo­ment, je ne vois pas com­ment je pour­rais trou­ver un homme qui me per­met­trait d’être comme j’ai en­vie d’être, com­plè­te­ment », ex­plique cette étu­diante en tra­vail so­cial qui mé­dite de­puis quelque temps sur la ques­tion des rôles so­ciaux et sexuels. Des en­fants, une mai­son ? Pas sûr que ce soit pour elle. L’ex­clu­si­vi­té ? Elle se de­mande pour­quoi on y ac­corde une telle im­por­tance. « Tout ça, ce sont des construc­tions so­ciales », dit-elle.

La jeune gé­né­ra­tion, à qui on a ré­pé­té qu’elle était maître de son des­tin, cham­boule tout sur son pas­sage, de­puis le monde du tra­vail — où elle re­met en ques­tion la hié­rar­chie et les mé­thodes — jus­qu’aux rap­ports so­ciaux — qu’elle trans­forme à coups de tex­tos et de comptes Ins­ta­gram. Les re­la­tions amou­reuses n’y échappent pas.

Se­rions-nous à l’aube d’une nou­velle ré­vo­lu­tion sexuelle ? « J’ai­me­rais vous dire oui, s’ex­clame en sou­riant Mar­tin Blais, pro­fes­seur au Dé­par­te­ment de sexologie de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Montréal. Mais c’est peut-être sim­ple­ment l’ef­fet d’une so­cié­té qui, de­puis dé­jà plu­sieurs dé­cen­nies, a élu le bon­heur in­di­vi­duel comme prin­ci­pal cri­tère pour ju­ger de la réus­site. » Le couple, d’ac­cord, mais à condi­tion qu’il serve une cause plus grande, la réa­li­sa­tion de soi.

Ce n’est pas un ha­sard si les ar­tistes de l’heure jouent avec les codes de l’iden­ti­té sexuelle ; pen­sons au chan­teur belge Stro­mae, qui ap­pa­raît mi-homme, mi-femme dans le vi­déo­clip Tous

les mêmes, ou à Ch­ris­tine and the Queens, sa­crée ar­tiste fé­mi­nine fran­çaise de l’an­née aux Vic­toires de la mu­sique 2015, une blonde dé­li­cate en cos­tume mas­cu­lin qui parle avec au­tant d’ai­sance de sa bi­sexua­li­té que de ses in­fluences mu­si­cales.

Le site de ren­contres amé­ri­cain OkCu­pid re­flète dé­sor­mais tout le spectre des pos­sibles, puisque la case « orien­ta­tion sexuelle » offre 12 op­tions, dont hé­té­ro­flexible, en ques­tionne- ment, pan­sexuel (at­ti­ré par la per­son­na­li­té, peu im­porte le sexe ou le genre) et sa­pio­sexuel (ex­ci­té par l’in­tel­li­gence).

La case pour dé­crire son propre genre com­prend quant à elle… 22 pos­si­bi­li­tés : homme, femme, agenre, trans­genre, homme trans­sexuel, femme trans­sexuelle, genre fluide, etc.

« Les plus jeunes gé­né­ra­tions sont nées avec des mes­sages qu’elles ont in­té­grés en gran­dis­sant : le droit de faire des choix pour soi et le res­pect de la di­ver­si­té, ga­ran­ti par la Charte des droits et li­ber­tés, dit Mar­tin Blais. Elles se donnent le droit d’ex­pé­ri­men­ter dans le do­maine de la sexua­li­té, de ne pas se dé­fi­nir par les ca­té­go­ries tra­di­tion­nelles. » Le cher­cheur voit bien les chan­ge­ments en cours dans les ré­sul­tats de l’Étude des par­cours re­la­tion­nels in­times et sexuels (ÉPRIS), qu’il com­pile avec ses col­lègues.

Dans le cadre de cette étude, 6 000 Ca­na­diens, prin­ci­pa­le­ment des jeunes Qué­bé­cois dans la ving­taine (très nom­breux à ré­pondre au ques­tion­naire en ligne), ont ac­cep­té de dé­voi­ler le sta­tut de la ou des per­sonnes avec qui ils ont eu leurs plus ré­centes re­la­tions sexuelles, dans le but d’ai­der les cher­cheurs à com­prendre com­ment l’amour se vit de nos jours.

Si le couple de­meure en­core le mo­dèle le plus ré­pan­du (70 % des jeunes in­ter­ro­gés étaient en couple), d’autres confi­gu­ra­tions amou­reuses ou sexuelles émergent. Il y a bien sûr l’« ami de baise », ap­pe­lé en ren­fort au

be­soin, mais aus­si ce que les jeunes ap­pellent l’« ami avec bé­né­fices », avec qui ils par­tagent des ac­ti­vi­tés so­ciales et, à l’oc­ca­sion seule­ment, leur lit. Les « par­te­naires ro­man­tiques sans en­ga­ge­ment » sont quant à eux ré­vé­la­teurs de notre époque : ils par­tagent une in­ti­mi­té phy­sique et af­fec­tive, mais ne se doivent rien.

Sur­prise : les aven­tures avec un pur in­con­nu, ren­con­tré dans un bar ou grâce à l’ap­pli­ca­tion Tin­der (qui lo­ca­lise les cé­li­ba­taires dis­po­nibles dans les en­vi­rons), sont moins fré­quentes qu’on ne pour­rait le croire. « La ma­jo­ri­té des re­la­tions sexuelles ont lieu avec des par­te­naires connus, ve­nant de cercles d’amis plus ou moins rap­pro­chés, sou­ligne Mar­tin Blais. Même dans une aven­ture d’un soir, il y a donc sou­vent de l’af­fec­tion ou une cer­taine com­pli­ci­té. Ce n’est pas le sexe sans amour entre deux étran­gers. » D’ex-amou­reux conti­nuent aus­si de se voir dans l’in­ti­mi­té, un phé­no­mène as­sez fré­quent pour que les cher­cheurs le notent.

Fait éton­nant, l’étude ÉPRIS montre que les fron­tières de l’orien­ta­tion sexuelle semblent de­ve­nues aus­si floues que celles du couple : par­mi les femmes s’iden­ti­fiant comme hé­té­ro­sexuelles, deux sur cinq ont dit ne pas être « ex­clu­si­ve­ment » at­ti­rées par le sexe op­po­sé. Même chose pour un homme sur cinq !

Dif­fi­cile de dire si les vo­lon­taires ayant ré­pon­du au ques­tion­naire sont sexuel­le­ment plus cu­rieux que la moyenne, mais chose cer­taine, les com­por­te­ments bi­sexuels entrent peu à peu dans la norme, si on se fie au nombre de star­lettes amé­ri­caines, comme Lind­say Lo­han ou Paris Hil­ton, qui se sont dé­jà af­fi­chées au bras d’une femme,

Vê­tue d’un cos­tume mas­cu­lin, la dé­li­cate ar­tiste fran­çaise Ch­ris­tine and the Queens prône un heu­reux mé­lange des genres.

bien qu’elles se consi­dèrent comme hé­té­ros. Fran­cine La­voie, pro­fes­seure à l’École de psy­cho­lo­gie de l’Uni­ver­si­té Laval, craint que les bai­sers échan­gés entre filles dans les soi­rées ar­ro­sées ne soient en fait qu’un moyen d’at­ti­rer le re­gard des gar­çons, plu­tôt qu’une réelle cu­rio­si­té d’ex­pé­ri­men­ter l’amour les­bien. Sur les 815 ado­les­cents de Qué­bec qu’elle a in­ter­ro­gés à ce su­jet, 19 % des filles ont dit avoir dé­jà em­bras­sé une amie en pu­blic, alors que seule­ment 3 % des gar­çons l’avaient fait. À l’ado­les­cence, on peut être ten­té de re­pro­duire les com­por­te­ments des su­per­stars de la mu­sique, telles que Sha­ki­ra et Ri­han­na, qui, dans le

vi­déo­clip Can’t Re­mem­ber to For­get You, ap­pa­raissent en lin­ge­rie af­frio­lante, se ca­res­sant mu­tuel­le­ment en chan­tant « I’d

do any­thing for that boy » ( je fe­rais n’im­porte quoi pour ce gar­çon). Mais le tiers des jeunes filles qui avaient dit en avoir em­bras­sé une autre se sen­taient mal à l’aise le len­de­main…

Cette ré­cu­pé­ra­tion de l’uni­vers sa­phique exas­père au plus haut point Marie- Phi­lippe Drouin, 23 ans, qui fré­quente prin­ci­pa­le­ment des femmes. « La culture po­pu­laire éro­tise les les­biennes et pré­sente une image com­plè­te­ment er­ro­née de ce qu’est un couple de femmes, en les mon­trant sté­réo­ty­pées et hy­per­sexua­li­sées. Ça at­teint quel pu­blic, vous pen­sez ? Bien oui, ma­jo­ri­tai­re­ment des hommes, qui pen­se­ront que les les­biennes existent juste pour leurs beaux yeux », s’énerve-t-elle.

Elle ne voit ce­pen­dant au­cun pro­blème à ce que ses amies ex­plorent un peu, à l’abri des re­gards mas­cu­lins. Même celles qui at­tendent le prince char­mant se laissent prendre au jeu…

« Des filles qui ont bu, en­semble dans un spa, c’est sûr que ça fi­nit par se po­gner les boules et se fren­cher », ri­gole-t-elle.

La jeune femme, qui ter­mine ses études de tra­vail so­cial, re­fuse pour sa part de s’ac­co­ler l’éti­quette de les­bienne et pré­fère se dire queer (étrange), un mot ja­dis uti­li­sé comme in­sulte à l’en­droit des ho­mo­sexuels et au­jourd’hui ré­cu­pé­ré par les mi­no­ri­tés sexuelles elles- mêmes pour re­ven­di­quer leur droit à la dif­fé­rence. Le terme se veut in­clu­sif et en­globe tous ceux qui sortent de la norme, qu’ils soient bis, gais, trans, peu im­porte, ques­tion d’en­voyer val­ser les éti­quettes. « Pour­quoi ca­té­go­rise-t-on tou­jours tout et pour­quoi ces ca­té­go­ries sont-elles tou­jours aus­si her­mé­tiques ? de­mande-t-elle. Tout est bi­naire : mas­cu­lin ou fé­mi­nin. Je ne suis pas at­ti­rée par un sexe en par­ti­cu­lier, mais par des gens, leur per­son­na­li­té, leur es­thé­tique. »

Marie-Phi­lippe, qui a dé­jà vé­cu dans des couples ou­verts, sou­haite aus­si pou­voir ai­mer plus d’une per­sonne à la fois. « Est-ce qu’on peut sor­tir de la culpa­bi­li­té de l’in­fi­dé­li­té, pour que di­verses per­sonnes puissent com­bler nos dif­fé­rents be­soins ? » plaide-t-elle.

Le po­ly­amour per­met toutes les confi­gu­ra­tions pos­sibles (re­la­tions pa­ral­lèles, trios, qua­tuors), à condi­tion que tous les par­te­naires conviennen­t en­semble de règles et les res­pectent. De l’aveu même des po­ly­amou­reux, cal­mer les an­goisses exis­ten­tielles de tout ce beau monde exige énor­mé­ment d’éner­gie et de dia­logue. Des ef­forts lar­ge­ment com­pen­sés, af­firment-ils, par le fait de pou­voir goû­ter la ri­chesse de re­la­tions mul­tiples sans le poids des men­songes. Une re­cherche d’au­then­ti­ci­té

Le chan­teur belge Stro­mae s’amuse à brouiller les codes de l’iden­ti­té sexuelle.

qui cadre par­fai­te­ment avec le XXIe siècle.

Bri­ser les ta­bous est de­ve­nu une se­conde nature pour Emer O’Toole, au­teure de Girls Will Be Girls : Dres­sing Up, Playing Parts and Da­ring to Act Dif­fe­rent­ly (Orion), un ou­vrage tout juste sor­ti des presses, dans le­quel elle dé­cons­truit un à un les sté­réo­types de genre aux­quels les femmes se conforment, par­fois sans même s’en rendre compte. Cette uni­ver­si­taire de 31 ans, qui ha­bite au Qué­bec de­puis 2 ans, s’est ren­due cé­lèbre pour les ex­pé­riences qu’elle a me­nées sur son propre corps lors­qu’elle vi­vait à Du­blin. Elle s’est ra­sé les che­veux, a ten­té le tra­ves­tisme, puis a dé­ci­dé de lais­ser pous­ser ses poils pen­dant 18 mois, cau­sant une commotion sur les mé­dias so­ciaux lors­qu’elle a fiè­re­ment mon­tré ses ais­selles ve­lues sur le pla­teau de l’émis­sion This Mor­ning, à Londres, en 2012.

Par une froide soi­rée de fé­vrier, dans un au­di­to­rium plein à cra­quer de l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia, à Montréal, un pu­blic de tous les âges, de tous les styles et de toutes les orien­ta­tions sexuelles est ve­nu en­tendre la jeune femme ain­si que Pan­ti Bliss, une drag queen ir­lan­daise connue pour son ac­ti­visme en fa­veur des droits des ho­mo­sexuels.

Emer O’Toole, élé­gante dans sa pe­tite robe noire et ses chaus­sures à ta­lons hauts, a sou­li­gné avec un sou­rire ma­li­cieux qu’elle ne s’était pas épi­lé les jambes. « Quand on ne se rase pas et qu’on a l’air mas­cu­line, ça va, les gens nous classent dans les butchs ; mais quand on met une jo­lie robe et qu’on a du poil, ils sont vrai­ment confus. Ils ne savent plus dans quelle case nous mettre ! »

De nom­breuses jeunes femmes re­fusent de se lais­ser ca­ta­lo­guer et ça leur réus­sit très bien, a dé­cou­vert Marie-Aude P. Bois­lard, chercheuse au Dé­par­te­ment de sexologie de l’UQAM, au cours d’une étude réa­li­sée avec une col­lègue au­près d’Aus­tra­liennes. Les jeunes femmes ayant dé­jà eu des ex­pé­riences ho­mo­sexuelles se sentent plus à l’aise de de­man­der à leur amou­reux ce qu’elles dé­si­rent et de re­fu­ser les pra­tiques qui leur dé­plaisent. Elles ac­cordent aus­si plus d’im­por­tance à leur propre plai­sir !

Signe des temps, la pro­por­tion de femmes bri­tan­niques de 16 à 44 ans qui ont dé­cla­ré avoir dé­jà eu une ex­pé­rience sexuelle avec une autre femme a qua­dru­plé au cours des deux der­nières dé­cen­nies, pas­sant de 4 % à 16 %, ré­vèle la grande en­quête NATSAL (Na­tio­nal Sur­vey of Sexual At­ti­tudes and Li­fe­styles), me­née tous les 10 ans au­près de 15 000 Bri­tan­niques. Dans la moi­tié des cas, l’ex­pé­rience dé­pas­sait le simple bai­ser et se dé­rou­lait plu­tôt sous la cein­ture…

Rien de tel pour les mes­sieurs : la pro­por­tion d’hommes ayant eu au moins une re­la­tion ho­mo­sexuelle est res­tée sen­si­ble­ment la même, pas­sant de 6 % en 1990 à 7 % en 2010.

C’est peut-être en rai­son du fait que, dans la culture po­pu­laire, on per­çoit peu d’éro­tisme dans les com­por­te­ments bi­sexuels mas­cu­lins… « On ne ver­ra ja­mais deux gars se bé­co­ter pour sé­duire une fille dans un

show de té­lé », iro­nise Jean-

Fran­çois Bol­duc, 28 ans, qui s’af­fiche au­jourd’hui bi­sexuel.

Ce blond en che­mise sage vi­vant à Qué­bec a eu quelques amou­reuses, dont une avec la­quelle il s’était fian­cé, avant de se rendre à l’évi­dence, à 22 ans. Lors d’une pé­riode de cé­li­bat, il a res­sen­ti pour un homme une at­ti­rance phy­sique et émo­tion­nelle sem­blable à celle qu’il avait res­sen­tie jusque- là pour les femmes. Il a alors dû com­battre ses propres pré­ju­gés. « Même si je res­sen­tais en­core de l’at­ti­rance pour les femmes, j’en ai fait mon deuil, parce que je ne voyais pas com­ment une fille pour­rait ac­cep­ter d’être avec un gars qui avait dé­jà eu des ex­pé­riences avec d’autres gars », ra­conte-t-il.

Il faut dire que son pre­mier co­pain niait l’exis­tence même de la bi­sexua­li­té, es­ti­mant que les bis sont des ho­mo­sexuels qui ne s’as­sument pas, une idée ré­pan­due au sein de la com­mu­nau­té gaie.

« Le co­ming out est une pé­riode tel­le­ment dif­fi­cile… Même si ça se passe bien, comme pour moi, c’est dif­fi­cile parce que tu ne sais pas com­ment les gens vont ré­agir. Cer­tains gais pensent que les bis n’ont tout sim­ple­ment pas fi­ni cette pé­riode de tran­si­tion », dit Jean-Fran­çois, qui a de­puis fré­quen­té de nou­veau des femmes, avant de ren­con­trer son co­pain ac­tuel, bi­sexuel lui aus­si.

L’iden­ti­té des hommes se­rait en ef­fet da­van­tage ébran­lée que celle des femmes par la dé­fi­ni­tion de l’orien­ta­tion sexuelle, au dire même des sexo­logues. « Il y a une in­tri­ca­tion plus étroite entre l’hé­té­ro­sexua­li­té et la mas­cu­li­ni­té dans notre culture, ex­plique le sexo­logue Mar­tin Blais. Pour un gars, se dire bi­sexuel ou ho­mo­sexuel est donc plus me­na­çant au point de vue de la mas­cu­li­ni­té, ce­la com­porte un en­jeu iden­ti­taire. Alors que pour une fille, se dire bi­sexuelle n’im­plique pas une re­mise en ques­tion de sa fé­mi­ni­té. »

L’orien­ta­tion sexuelle est beau­coup plus souple qu’on veut bien le croire, sou­tient pour sa part Lisa M. Dia­mond, pro­fes­seure à l’Uni­ver­si­té de l’Utah et au­teure de Sexual Flui­di­ty : Un­ders­tan­ding

Wo­men’s Love and De­sire, un ou­vrage qui fait grand bruit de­puis sa pa­ru­tion, en 2009.

À son avis, l’orien­ta­tion sexuelle ne se­rait pas tou­jours une vé­ri­té en­fouie au fond de soi et qui se ré­vèle à l’ado­les­cence. Chaque être hu­main a bien sûr ses pré­fé­rences, mais pour un cer­tain nombre d’entre nous, la ré­ponse éro­tique peut s’adap­ter se­lon les cir­cons­tances et les ha­sards de la vie.

Bien dé­ter­mi­née à en faire la preuve, Lisa Dia­mond suit plus de 80 jeunes femmes de dif­fé­rentes orien­ta­tions sexuelles (prin­ci­pa­le­ment les­biennes et bis) de­puis 16 ans. Elle a vu de tout : des les­biennes as­su­mées sé­duites par un homme, des hé­té­ros qui tombent amou­reuses de leur meilleure amie, des filles en ques­tion­ne­ment qui fi­nissent par se dire bis. De­puis le dé­but de l’étude, les trois quarts des par­ti­ci­pantes ont chan­gé le terme uti­li­sé pour dé­crire leur orien­ta­tion sexuelle au moins une fois, par­fois deux ou plus ! Ces femmes ne sont pas vo­lages pour au­tant. La ma­jo­ri­té d’entre elles ont au­jourd’hui une amou­reuse ou un amou­reux stable ; elles au­raient sim­ple­ment été bien en peine de pré­dire le sexe de leur par­te­naire ac­tuel au dé­but de l’étude.

Le cher­cheur amé­ri­cain Al­fred Kin­sey avait, dès 1948, per­çu la sexua­li­té hu­maine comme un

conti­nuum, avec son échelle gra­duée de zé­ro (ex­clu­si­ve­ment hé­té­ro­sexuel) à six (ex­clu­si­ve­ment ho­mo­sexuel), des tra­vaux as­sez mal re­çus à l’époque.

« Il y a eu d’im­por­tants chan­ge­ments cultu­rels ces der­nières an­nées, sou­ligne Lisa Dia­mond. La bi­sexua­li­té mas­cu­line, long­temps niée, est da­van­tage ac­cep­tée et plus vi­sible. Il est pos­sible que des hommes qui ne se se­raient pas, par le pas­sé, ou­ver­te­ment iden­ti­fiés comme bi­sexuels ou fluides sexuel­le­ment soient prêts à le faire main­te­nant. »

La ma­gie d’In­ter­net per­met aux hommes qui ont en­vie d’ex­plo­rer leur sexua­li­té avec d’autres hommes de se don­ner ren­dez-vous in­co­gni­to. Le site de pe­tites an­nonces Craig­slist — qui a la ré­pu­ta­tion d’être un site où l’on va pour trou­ver une baise plu­tôt que l’amour — re­gorge d’offres et de de­mandes, clas­sées par ca­té­go­ries. « Je suis pas mal ou­vert à tout, sauf que je suis straight, j’ai le goût d’es­sayer des af­faires. J’ai 26 ans… », peut-on lire, par exemple, dans la ca­té­go­rie Homme cherche couple.

Plu­sieurs fois par an­née, Marie- Ch­ris­tine Ro­che­fort, bi­sexuelle de 27 ans, ren­contre des groupes d’élèves dans des écoles se­con­daires dans le but de dé­mys­ti­fier sa réa­li­té et de pré­sen­ter les ser­vices du GRIS (Groupe ré­gio­nal d’in­ter­ven­tion so­ciale) de Qué­bec, qui offre de l’ac­com­pa­gne­ment aux jeunes se ques­tion­nant sur leur orien­ta­tion sexuelle ain­si qu’à leurs pa­rents.

Alors qu’il ne comp­tait que des gais et les­biennes lors de sa créa­tion, en 1996, le GRIS a re­cru­té des bénévoles bi­sexuels pour ré­pondre aux ques­tions de plus en plus fré­quentes des jeunes à ce su­jet.

« Je me fais sou­vent de­man­der si l’autre sexe me manque quand je suis en couple. Et si j’ai dé­jà fait des trips à trois ! Mais j’ai une vi­sion vrai­ment tra­di­tion­nelle et ba­nale du couple : je suis avec un homme de­puis un an, on dé­sire se fian­cer bien­tôt, j’ai l’in­ten­tion d’avoir des en­fants et je veux être fi­dèle » , dit en riant la jeune femme.

Elle pour­rait pré­tendre qu’elle est hé­té­ro — ce se­rait par­fois plus simple —, mais elle re­ven­dique son iden­ti­té bi­sexuelle, puis­qu’elle a dé­jà eu des his­toires avec des filles, dont une très sé­rieuse qui a du­ré deux ans. « Ça fait par­tie de mon his­toire, je n’ai pas en­vie de me ca­cher. J’ai la chance d’être née à une époque où il m’est pos­sible d’as­su­mer ma bi­sexua­li­té. Pro­ba­ble­ment que si je vi­vais dans une so­cié­té plus fer­mée, j’au­rais men­ti toute ma vie ou nié mon at­ti­rance pour les femmes. »

Après quelques an­nées de bu­ti­nage et d’exploratio­n, la ma­jo­ri­té des jeunes choi­sissent en­core la vie à deux, sou­ligne le sexo­logue Mar­tin Blais. Mais l’amour qui dure semble un con­cept dé­pas­sé aux yeux des membres de la jeune gé­né­ra­tion. « Ils entrent en couple en se di­sant qu’un jour la re­la­tion ne ré­pon­dra plus à leurs be­soins. De nos jours, on vit une re­la­tion pour le meilleur, pas pour le pire. »

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.