MA­LAISE EN DÉ­MO­CRA­TIE

L’actualité - - NEWS - DE CA­ROLE BEAU­LIEU RÉ­DAC­TRICE EN CHEF ET ÉDI­TRICE

Cinq jours avant le pre­mier dé­bat, le can­di­dat Trump s’adres­sait à des ou­vriers en Ohio. Ce n’est pas à eux qu’il pro­met des baisses d’im­pôt, mais aux em­ployeurs.

LE­mil­liar­daire Do­nald Trump se vante de ne pas payer d’im­pôt, es­ti­mant que ce­la prouve qu’il est fu­té ( smart). Le can­di­dat à la pré­si­dence des États-Unis ad­met avoir spé­cu­lé et s’être en­ri­chi sur le dos des plus vul­né­rables pen­dant la crise fi­nan­cière de 2008… et il ré­colte des in­ten­tions de vote à la pelle, sou­vent par­mi les plus dé­mu­nis. Al­lez donc com­prendre ! Eh bien, jus­te­ment. Une chro­ni­queuse du grand heb­do­ma­daire al­le­mand Die Zeit es­time que plu­sieurs dé­mo­cra­ties li­bé­rales — al­le­mande, fran­çaise, bri­tan­nique — paient au­jourd’hui le prix pour avoir dé­lais­sé les in­té­rêts d’une frange de l’élec­to­rat, qui n’a pas bé­né­fi­cié de la mon­dia­li­sa­tion et du pro­grès tech­no­lo­gique. Tout comme les États-Unis, elles sont aux prises avec la mon­tée en po­pu­la­ri­té de can­di­dats dé­rai­son­nables et abon­nés au men­songe. Pour les par­ti­sans de ces can­di­dats, les « faits » et la « rai­son » sur les­quels s’ap­puient les Hilla­ry Clin­ton et les An­ge­la Mer­kel pour fa­vo­ri­ser le libre-échange ou la di­ver- si­té cultu­relle ne sont pas « rai­son­nables ».

Lors­qu’un Do­nald Trump clame, en plein dé­bat té­lé­vi­sé, qu’il se­rait temps que des pays comme le Ja­pon, par exemple, paient pour la pro­tec­tion mi­li­taire que les États-Unis leur as­surent, les par­ti­sans de Hilla­ry Clin­ton sont ou­trés. Mais les gens qui ne peuvent se payer des études ou des soins de san­té alors que Wa­shing­ton dé­pense des mil­liards pour pro­té­ger des pays loin­tains ap­plau­dissent. Pour ces hommes et ces femmes, ces in­ter­ven­tions coû­teuses sont dé­rai­son­nables.

Qu’est-ce que la rai­son ? Qui dé­cide de ce qui est rai­son­nable ? Est-ce tou­jours le point de vue du ci­toyen du monde épris de li­bé­ra­lisme ?

Dans trop de pays, rap­pelle Die Zeit, des dé­mo­cra­ties ont lais­sé des gens s’ap­pau­vrir sans ins­tau­rer un meilleur contrôle de l’éva­sion fis­cale des plus riches. Il faut donc se ré­jouir de voir la com­mis­saire eu­ro­péenne à la Concur­rence, Mar­grethe Ves­ta­ger, mon­ter au cré­neau pour exi­ger que des mul­ti­na­tio­nales paient leur juste part d’im­pôt (voir « La nou­velle Ro­bin des Bois », p. 40). Mieux ap­pro­vi­sion­nés, les États-na­tions pour­ront peut-être se pré­oc­cu­per plus ef­fi­ca­ce­ment des or­phe­lins du pro­grès tech­no­lo­gique et du com­merce in­ter­na­tio­nal.

Se mo­quer des « ignares » qui ap­puient Trump ne ré­gle­ra rien. Il faut leur don­ner des rai­sons de croire en quel­qu’un d’autre que lui. Les éditoriaux désap­pro­ba­teurs des grands jour­naux, du New York Times au

Wa­shing­ton Post, ne convain­cront pas les élec­teurs dé­çus de leurs élites. Bien sûr, Do­nald Trump dé­forme la réa­li­té. Il af­firme (à tort) que les Chi­nois ont in­ven­té la crise du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, que l’éco­no­mie des États-Unis n’a ja­mais été aus­si mal en point, alors que le taux de chô­mage est en baisse de­puis 2010 — il est pas­sé de 9,6 % à 5 % en mars 2016, se­lon le Bu­reau amé­ri­cain des sta­tis­tiques du tra­vail. Il est tra­gique que des élec­teurs pré­oc­cu­pés par le chô­mage, la cri­mi­na­li­té ou les mou­ve­ments mi­gra­toires n’es­timent trou­ver d’écoute que dans des or­ga­ni­sa­tions au­to­ri­taires ou po­pu­listes. En Al­le­magne, la droite po­pu­liste d’AfD (Al­ter­na­tive für Deut­schland, Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne) gagne en po­pu­la­ri­té, por­tée par le même sen­ti­ment d’ex­clu­sion qui a me­né une ma­jo­ri­té de Bri­tan­niques à vo­ter pour quit­ter l’Union eu­ro­péenne. En Au­triche, Nor­bert Ho­fer, le can­di­dat du par­ti d’ex­trême droite, pour­rait rem­por­ter le troi­sième tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle, le 4 dé­cembre. En France, Ma­rine Le Pen do­mine les en­quêtes d’opi­nion.

Aux États-Unis, les ser­vices de ren­sei­gne­ments craignent même une opé­ra­tion de pi­ra­tage à grande échelle — de la Rus­sie — vi­sant à mi­ner la confiance des élec­teurs dans leur sys­tème élec­to­ral. Cette ma­noeuvre pro­fi­te­rait à Do­nald Trump, qui ne cache pas son ad­mi­ra­tion pour le lea­der russe, Vla­di­mir Pou­tine.

Dure sai­son pour les dé­mo­cra­ties li­bé­rales.

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