Le vote de tous les dan­gers LES EN­JEUX POUR LE CA­NA­DA

LA FRANCE BASCULERA-T-ELLE ?

L’actualité - - LA UNE - PAR JO­CE­LYN COU­LON

Lorsque j’ai quit­té le ca­bi­net du mi­nistre des Af­faires étran­gères, au dé­but fé­vrier, tous les dos­siers étaient sur une voie de ga­rage. Sauf ce­lui des États-Unis. Tous les mi­nistres avaient re­çu l’ordre de mettre leur bu­reau à l’heure amé­ri­caine. Le gou­ver­ne­ment ca­na­dien se trou­ve­ra pour­tant, le 7 mai pro­chain, de­vant une autre échéance élec­to­rale chez un de ses plus proches al­liés, la France, dont le ré­sul­tat risque de pro­vo­quer un grand choc.

De­puis l’élec­tion de Do­nald Trump à la Mai­son-Blanche, le pre­mier mi­nistre, Jus­tin Tru­deau, avale bien des cou­leuvres et use de tous les le­viers à sa dis­po­si­tion pour plaire à la nou­velle ad­mi­nis­tra­tion et dé­fendre les in­té­rêts du Ca­na­da. Si Ma­rine Le Pen, du Front na­tio­nal, entre à l’Ély­sée, au-de­là des ama­bi­li­tés de cir­cons­tance entre chefs d’État, le pre­mier mi­nistre risque de trou­ver que ce qu’elle in­carne est un plat trop dif­fi­cile à ava­ler, pour lui et pour le Ca­na­da.

Les deux cas ont quelques res­sem­blances, mais ils posent des dé­fis très dif­fé­rents au gou­ver­ne­ment et aux Ca­na­diens.

Le Ca­na­da connaît bien les États-Unis, et le gou­ver­ne­ment Tru­deau sait que Do­nald Trump doit com­po­ser avec des forces très puis­santes au sein de la so­cié­té amé­ri­caine. Le pré­sident a été por­té au pou­voir grâce au Par­ti ré­pu­bli­cain, une vieille ins­ti­tu­tion aux ra­cines pro­fon­dé­ment an­crées dans le pays. Si les po­si­tions de quelques-uns de ses conseiller­s donnent le fris­son, tous ses mi­nistres sont des re­pré­sen­tants de l’es­ta­blish­ment et ont été agréés par le Sé­nat, cer­tains à l’una­ni­mi­té.

Le pré­sident doit aus­si com­po­ser avec des contre­pou­voirs — le Sé­nat, la Chambre des re­pré­sen­tants, la Cour su­prême, les États, les mé­dias, les lob­bys —, dont l’in­dé­pen­dance et la puis­sance sont à même de frei­ner ses ar­deurs. Dès lors, le Ca­na­da peut bé­né­fi­cier de ces contre­pou­voirs — avec les­quels il a tis­sé tant de liens au cours des ans — afin de rap­pe­ler aux Amé­ri­cains qu’ils ont au­tant be­soin du Ca­na­da que le Ca­na­da a be­soin d’eux, sur les plans tant éco­no­mique que po­li­tique et mi­li­taire.

Mais le gou­ver­ne­ment li­bé­ral ne tient rien pour ac­quis. Après tout, Do­nald Trump me­nace de cas­ser la ba­raque, et pas seule­ment à la Chine. En par­ti­cu­lier, le coeur de la re­la­tion ca­na­do-amé­ri­caine, soit le trai­té de libre-échange nord-amé­ri­cain, est dans sa ligne de mire.

Jus­tin Tru­deau ré­agit. Tout au long du mois de dé­cembre, il de­mande à ses mi­nistres, dé­pu­tés, conseiller­s, am­bas­sa­deurs et hauts fonc­tion­naires de ré­flé­chir à une ré­plique.

Ce for­mi­dable re­mue-mé­ninges dé­bouche, le mar­di 10 jan­vier, sur un re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel plu­tôt bru­tal. Le mi­nistre des Af­faires étran­gères, Sté­phane Dion, est congé­dié sans mé­na­ge­ment au pro­fit de Ch­rys­tia Free­land, ju­gée plus « pré­sen­table » aux Amé­ri­cains.

L’his­toire di­ra si cette forte ré­ac­tion était né­ces­saire...

De l’autre cô­té de l’océan, la vic­toire de la lea­der du Front na­tio­nal sem­blait en­core une hy­po­thèse théo­rique il y a six mois. L’élec­tion-sur­prise de Do­nald Trump et la mon­tée de Ma­rine Le Pen dans les son­dages par rap­port à l’an der­nier changent main­te­nant la donne, et tout de­vient pos­sible.

La re­la­tion du Ca­na­da avec la France n’a certes pas le ca­rac­tère fon­da­men­tal que celle qu’il en­tre­tient avec les États-Unis. Jus­tin Tru­deau ne rem­pla­ce­ra pas sa nou­velle mi­nistre des Af­faires étran­gères ni ne cham­bou­le­ra le tra­vail de son gou­ver­ne­ment en cas de vic­toire de la chef du Front na­tio­nal.

Pour au­tant, l’ar­ri­vée de Ma­rine Le Pen au pou­voir pla­ce­rait le Ca­na­da de­vant un double dé­fi : mo­ral et po­li­tique.

Con­trai­re­ment à Do­nald Trump, la pré­si­dente Ma­rine Le Pen concen­tre­rait entre ses mains des pou­voirs qua­si dic­ta­to­riaux, en rai­son du ca­rac­tère cen­tra­li­sa­teur de la Consti­tu­tion fran­çaise et de la fai­blesse des ins­ti­tu­tions éta­tiques et ci­viles.

Ces pou­voirs se­raient mis au ser­vice d’un par­ti né de la com­bi­nai­son du po­pu­lisme, de la xé­no­pho­bie et de l’an­ti­sé­mi­tisme. Ma­rine Le Pen a bien don­né au Front na­tio­nal un nou­veau vi­sage et elle s’est dé­bar­ras­sée des élé­ments les plus en­com­brants, mais ce ra­va­le­ment de fa­çade n’ef­face pas les taches ori­gi­nelles.

Le Front na­tio­nal garde un noyau dur, puis­sant, ve­nant des franges les plus ex­trêmes de la so­cié­té. Ma­rine Le

Pen est l’an­ti­thèse de Jus­tin Tru­deau. Elle dé­teste le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et veut re­cons­truire une iden­ti­té fran­çaise fon­dée sur un ré­cit na­tio­nal « gau­lois » et sur l’ex­clu­sion des autres. En Eu­rope et sur la scène in­ter­na­tio­nale, elle re­jette toute forme de par­tage du pou­voir. Elle veut ré­ta­blir les fron­tières, pour avoir prise non seule­ment sur les flux com­mer­ciaux, mais aus­si, et sur­tout, sur les flux hu­mains. Elle s’op­pose aux trai­tés de libre-échange au pro­fit de la « France d’abord ». Elle sou­haite re­ti­rer la France du com­man­de­ment mi­li­taire in­té­gré de l’OTAN et or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum sur l’ap­par­te­nance du pays à l’Union eu­ro­péenne et à la zone eu­ro.

La na­ture et la ra­di­ca­li­té du Front na­tio­nal l’isolent des élites. Or, sans les élites, le pou­voir peut dif­fi­ci­le­ment s’exer­cer. Les col­la­bo­ra­teurs de Ma­rine Le Pen et les quelques élus du par­ti ne sont in­té­grés à au­cun ré­seau d’in­fluence hor­mis ceux de l’ex­trême droite. Rares sont les di­ri­geants étran­gers qui re­çoivent la chef ou ses re­pré­sen­tants. Même le po­pu­liste de l’heure, Do­nald Trump, la boude. Les lea­ders fron­tistes et leurs amis n’ont au­cun contact au sein des cercles di­ri­geants oc­ci­den­taux.

Avec un tel ta­bleau, il n’est pas sur­pre­nant que le Front na­tio­nal pro­voque de fortes ré­ac­tions né­ga­tives, comme je l’ai consta­té dans le cadre de mes fonc­tions. Il y a quelques mois, je dis­cu­tais avec des col­lègues du Mi­nis­tère de la pos­si­bi­li­té pour le Ca­na­da d’ou­vrir de nou­velles am­bas­sades en Afrique. Le coût d’une am­bas­sade étant pro­hi­bi­tif, j’ai sug­gé­ré de par­ta­ger des lo­caux avec cer­taines puis­sances amies. Au Ma­li, par exemple, l’am­bas­sade du Ca­na­da ac­cueille la chan­cel­le­rie bri­tan­nique. Pour­quoi ne pas né­go­cier un par­te­na­riat avec la France ?

Im­mé­dia­te­ment, une ob­jec­tion s’est éle­vée au­tour de la table : « Que fe­rions-nous si Ma­rine Le Pen était élue pré­si­dente ? Non, on ne peut pas al­ler dans cette di­rec­tion. Pas avant de connaître le ré­sul­tat des élections. » La pro­po­si­tion est mort-née. Cher­cheur au Centre d’études et de re­cherches in­ter­na­tio­nales de l’Uni­ver­si­té de Montréal (CERIUM), l’au­teur a été conseiller po­li­tique prin­ci­pal du mi­nistre ca­na­dien des Af­faires étran­gères en 2016-2017.

Con­trai­re­ment à Do­nald Trump, la pré­si­dente Ma­rine Le Pen concen­tre­rait entre ses mains des pou­voirs qua­si dic­ta­to­riaux.

Ma­rine Le Pen, pré­si­dente du Front na­tio­nal

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