La re­lève de Du­ceppe

Ils suc­cèdent à l’illustre Mi­chel Du­mont à la tête d’une vé­ri­table ins­ti­tu­tion théâ­trale. À 32 et 34 ans, Jean-Si­mon Tra­ver­sy et Da­vid Lau­rin veulent ra­jeu­nir l’au­di­toire de Du­ceppe sans s’alié­ner son pu­blic le plus fi­dèle.

L’actualité - - DÉCRYPTAGE -

À la veille de cette pre­mière sai­son, l’idée que vous aviez de cette co­di­rec­tion ar­tis­tique a-t-elle chan­gé ?

Da­vid Lau­rin : C’est un plus gros ba­teau que ce qu’on croyait. On était ha­bi­tués à être deux et à dé­ci­der de tout dans notre com­pa­gnie pré­cé­dente, Lab87. Là, on a une équipe, des ser­vices, des com­mu­ni­ca­tions. On peut se concen­trer sur l’ar­tis­tique, mais il faut faire confiance aux gens en place. Et ap­prendre à lais­ser al­ler.

Jean-Si­mon Tra­ver­sy : On avait une belle naï­ve­té avant d’en­trer en poste. On se di­sait qu’on avait un grand ter­rain de jeu libre. On se rend compte que non, on ne peut pas faire ce qu’on veut. On a des comptes à rendre, à la com­pa­gnie, aux em­ployés, et sur­tout au pu­blic.

Une di­rec­tion bi­cé­phale si­gni­fie né­ces­sai­re­ment des désac­cords. Com­ment le choix des pièces se fait-il ?

J.-S.T. : Des fois, Da­vid adore des pièces, et ça me prend plus de temps à com­prendre pour­quoi. Et l’illu­mi­na­tion vient après. Les dis­cus­sions peuvent être fortes, mais on fi­nit tou­jours par se convaincre.

D.L. : Les sai­sons se bâ­tissent aus­si sur l’équi­libre : il faut de l’hu­mour, du drame, de la lé­gè­re­té, du po­li­tique, du qué­bé­cois. Du­ceppe a tou­jours eu une vo­ca­tion po­pu­laire. Ça sup­pose une re­la­tion in­time avec l’abon­né. Pour l’ins­tant, les chiffres sont bons : après le dé­voi­le­ment de la pro­gram­ma­tion, les gens ont main­te­nu leurs abon­ne­ments, ç’a même lé­gè­re­ment aug­men­té. J’es­père ce­pen­dant que le kick se fe­ra sen­tir dans les billets in­di­vi­duels.

Vous êtes deux hommes, vous suc­cé­dez à un autre homme qui a di­ri­gé le théâtre pen­dant 27 ans. Com­ment al­lez-vous faire de la place aux femmes ?

J.-S.T. : C’est vrai qu’on couvre seule­ment un cer­tain champ avec nos re­gards. Il faut donc re­gar­der au­tre­ment. On a tou­jours été à l’af­fût des jeunes met­teurs en scène et créa­teurs. Et c’est pour ça qu’on ouvre la porte à des créa­trices comme Édith [Pa­te­naude, met­teuse en scène d’Os­lo], qui en sont à leurs pre­miers grands pla­teaux, et que le pu­blic de Du­ceppe connaît moins.

Les théâtres ins­ti­tu­tion­nels sont sou­vent dé­peints comme sclé­ro­sés. Est-ce un pré­ju­gé ?

J.-S.T. : Ve­nant de l’ex­té­rieur, on per­ce­vait plein de trucs qui ne mar­chaient pas dans les théâtres ins­ti­tu­tion­nels : une fer­me­ture à cer­tains genres, tou­jours les mêmes met­teurs en scène. Mais je sens que ça change. Tu ne te fais plus chier pen­dant deux heures de­vant une pièce en cos­tumes d’époque avec un ac­cent em­prun­té. On peut main­te­nant abor­der des thèmes dif­fé­rents.

D.L. : Il y a plein de dan­gers à res­ter trop long­temps à la tête d’un théâtre. Entre 8 et 12 ans, c’est la li­mite qu’on s’est don­née. Comme pour les man­dats en po­li­tique, on ne veut pas fi­nir par se ré­pé­ter. Et on veut conti­nuer à être ac­tifs dans le mi­lieu, en de­hors de notre théâtre.

Est-ce qu’il y a une dic­ta­ture des ve­dettes au théâtre ?

D.L. : Bien sûr que des gens vont ve­nir parce qu’il y a une ve­dette sur l’af­fiche. On le voit dans les ventes. Ce­la dit, dans une pièce à plu­sieurs ac­teurs, il est hors de ques­tion de ne mettre que des stars. Il faut faire confiance à des jeunes, que le pu­blic les dé­couvre, se laisse ber­cer par un per­son­nage pour le­quel il n’a pas de ré­fé­rent.

J.-S.T. : Ce n’est pas nor­mal qu’il faille ab­so­lu­ment être la ve­dette d’une grosse sé­rie té­lé pour ac­cé­der aux gros pla­teaux de théâtre. En même temps, Du­ceppe de­meure un théâtre po­pu­laire. On ne va pas faire une créa­tion obs­cure et ex­pé­ri­men­tale de­main ma­tin.

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