Le plan de Ch­ris­tian Dubé pour ré­for­mer l’État

L’actualité - - SOMMAIRE - par Alec Cas­ton­guay

Le pré­sident du Con­seil du Tré­sor a dé­jà com­men­cé à s’ins­pi­rer du bul­le­tin des mi­nis­tères de L’ac­tua­li­té pour for­cer l’ap­pa­reil gou­ver­ne­men­tal à mieux pla­ni­fier ses ac­tions.

Le pré­sident du Con­seil du Tré­sor, Ch­ris­tian Dubé, a dé­jà com­men­cé à s’ins­pi­rer du bul­le­tin des mi­nis­tères de L’ac­tua­li­té pour for­cer l’ap­pa­reil gou­ver­ne­men­tal à mieux pla­ni­fier ses ac­tions. Notre troi­sième édi­tion montre qu’il a beau­coup de pain sur la planche.

Ch­ris­tian Dubé ne vou­lait pas re­ve­nir en po­li­tique. Il avait quit­té la Coa­li­tion Ave­nir Québec en 2014 et se plai­sait dans son rôle de vice-pré­sident de la Caisse de dé­pôt et placement. « Ma blonde était convain­cue que je n’y re­tour­ne­rais pas, et moi aus­si ! » dit-il en riant. Son plan était de tra­vailler en­core quelques an­nées, puis de se re­ti­rer dans sa bleue­tière de l’Es­trie.

L’ap­pel de son ami François Le­gault, en août, en pleine cam­pagne élec­to­rale, avec une pointe de déses­poir dans la voix, a chan­gé la donne. Le can­di­dat Sté­phane Le Bouyon­nec ve­nait de dé­mis­sion­ner, em­por­té par une contro­verse, et le chef de la CAQ avait be­soin de son an­cien joueur étoile. « Je lui ai dit que j’al­lais y pen­ser, et que si je di­sais oui, je vou­lais qu’il consi­dère de m’of­frir le poste de pré­sident du Con­seil du Tré­sor, ra­conte Ch­ris­tian Dubé. Parce que c’est là que je peux mettre mon ex­per­tise au ser­vice de l’État. »

Ce ges­tion­naire de car­rière, an­cien di­ri­geant de Cascades en Eu­rope, avait une idée en tête : re­voir la ma­nière dont les mi­nis­tères et or­ga­nismes de l’État pla­ni­fient, gèrent et dé­pensent l’ar­gent pu­blic. « Je suis habitué à être le nu­mé­ro deux, à agir dans l’ombre pour faire at­ter­rir des ré­formes. Je n’ai ja­mais été un PDG et ça me va très bien. La ges­tion des mi­nis­tères, ça peut pa­raître “plate” ou aride pour cer­tains, mais moi, j’adore ça. Ça m’ex­cite ! »

Le pre­mier mi­nistre lui confie le man­dat d’amé­lio­rer la per­for­mance des mi­nis­tères et de mesurer les pro­grès ou les re­culs au cours des pro­chaines an­nées… se­lon la mé­thode d’éva­lua­tion uti­li­sée par L’ac­tua­li­té dans ses pré­cé­dents bul­le­tins des mi­nis­tères ! « Il y croit vrai­ment », sou­tient Ch­ris­tian Dubé.

Alors qu’ils étaient l’un dans l’op­po­si­tion et l’autre à la Caisse de dé­pôt, les deux hommes ont sui­vi avec at­ten­tion les ar­ticles sur l’ef­fi­ca­ci­té des mi­nis­tères dans le ma­ga­zine. « Ça m’in­té­res­sait beau­coup. Vous avez rem­pli un rôle de trans­pa­rence et de surveillan­ce qui n’était pas as­su­mé cor­rec­te­ment par l’État. Main­te­nant que je suis à l’intérieur de la ma­chine et que je parle aux fonc­tion­naires, je peux vous dire que vos bul­le­tins ont sai­si beau­coup de monde ! » af­firme Ch­ris­tian Dubé, sou­rire en coin.

Dès son en­trée en fonc­tion, en oc­tobre der­nier, le pré­sident du Con­seil du Tré­sor de­mande à une pe­tite équipe de fonc­tion­naires, di­ri­gée par le sous­mi­nistre ad­joint Re­no Ber­nier, de mettre à jour le bul­le­tin des mi­nis­tères afin d’avoir les ré­sul­tats les plus ré­cents, ceux de l’an­née fi­nan­cière 2017-2018, qui a pris fin le 31 mars 2018, alors que le Par­ti li­bé­ral était en­core au pou­voir. « Quand on sou­haite amé­lio­rer cer­taines choses, on com­mence par faire un état de la si­tua­tion avant de prendre des dé­ci­sions », dit Ch­ris­tian Dubé. Ses fonc­tion­naires se sont alors tour­nés vers l’ex­pert en ges­tion de L’ac­tua­li­té et au­teur des pré­cé­dentes édi­tions, MarcNi­co­las Ko­bryns­ky, pour que la base de com­pa­rai­son soit la même.

Cette troi­sième édi­tion du bul­le­tin montre que la ma­jo­ri­té des mi­nis­tères n’ob­tiennent tou­jours pas la note de pas­sage. La moyenne, 53 %, a beau être en lé­gère hausse par rap­port à celle de l’an der­nier (47 %), ce­la si­gni­fie tout de même que près de la moi­tié de la pla­ni­fi­ca­tion stra­té­gique des mi­nis­tères est dé­fi­ciente. Autre exemple : les mi­nis­tères ont at­teint seule­ment 41 % des cibles qu’ils s’étaient eux-mêmes fixées. L’an der­nier, c’était 44 %.

Il est tou­te­fois à noter que la qua­li­té gé­né­rale des plans stra­té­giques — la carte rou­tière des mi­nis­tères pour four­nir des ser­vices adé­quats à la po­pu­la­tion, une dé­marche im­po­sée de­puis 2000 par la Loi sur l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique — s’amé­liore. « Si nos hauts fonc­tion­naires ont com­pris que la bonne ges­tion, ça com­mence par un bon plan stra­té­gique, c’est dé­jà ça de ga­gné, dit Ch­ris­tian Dubé. Mais on voit que c’est en­core dif­fi­cile d’at­teindre ses propres cibles, et c’est sur­pre­nant. »

Le consul­tant et cher­cheur MarcNi­co­las Ko­bryns­ky con­vient que cer­tains mi­nis­tères ont fait du mé­nage dans leur plan stra­té­gique, afin que les ob­jec­tifs à at­teindre soient plus clairs et plus pré­cis. « De­puis notre pre

mière éva­lua­tion, il y a trois ans, on sent qu’il y a eu un élec­tro­choc. Ça s’amé­liore un peu. Mais ce n’est pas suf­fi­sant pour que la po­pu­la­tion voie des chan­ge­ments concrets dans la pres­ta­tion et la qua­li­té des ser­vices, parce que les mi­nis­tères ont beau­coup de difficulté à at­teindre leurs ob­jec­tifs », constate-t-il.

Les trois mêmes — Agri­cul­ture, Pê­che­ries et Ali­men­ta­tion (MAPAQ), Économie et Re­la­tions in­ter­na­tio­nales — se par­tagent de nou­veau le po­dium des mi­nis­tères les mieux di­ri­gés. Le mi­nis­tère des Trans­ports, sou­vent mon­tré du doigt pour sa ges­tion dé­fi­ciente, grimpe cette an­née du 10e au 4e rang.

Par contre, des mi­nis­tères im­por­tants pour l’ave­nir de la so­cié­té qué­bé­coise, comme l’En­vi­ron­ne­ment, la Jus­tice et l’Édu­ca­tion, conti­nuent d’oc­cu­per le bas du clas­se­ment. « C’est comme si ces mi­nis­tères re­fu­saient de chan­ger. Ils sont dé­con­nec­tés de leur mis­sion et des be­soins de la po­pu­la­tion », tranche Marc-Ni­co­las Ko­bryns­ky.

Une si­tua­tion « in­ac­cep­table », es­time d’ailleurs Ch­ris­tian Dubé. « Je n’ac­cepte pas que l’État, qui gère plus de 100 mil­liards de dol­lars par an­née, ait des ré­sul­tats comme ceux-là. Ça ne marche pas. L’État, c’est presque 700 000 em­ployés en tout, soit 20 % de la po­pu­la­tion ac­tive. Si on est ca­pables d’être seule­ment 1 % ou 2 % plus ef­fi­caces dans notre ges­tion, ima­gi­nez l’ef­fet que ça peut avoir ! »

Les choses sont sur le point de chan­ger, pro­met le pré­sident du Con­seil du Tré­sor, qui veut, avec l’aide de son nou­veau sous-mi­nistre Éric Du­charme, « bras­ser un peu » les fa­çons de faire de la haute fonc­tion

pu­blique. « Sans faire de par­ti­sa­ne­rie, je pense que 15 ans sous la même ad­mi­nis­tra­tion li­bé­rale ont peut-être an­ky­lo­sé l’ap­pli­ca­tion de la Loi sur l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique. Les ob­jec­tifs étaient là, mais on te­nait ça pour ac­quis. On fai­sait des rap­ports pour faire des rap­ports. »

Le plan de Ch­ris­tian Dubé se dé­cline en cinq chan­tiers, qu’il sou­haite avoir ache­vés dans les 18 pre­miers mois de son man­dat.

D’abord, les 26 mi­nistres de­vront re­tour­ner à la planche à des­sin et re­faire leur plan stra­té­gique d’ici l’au­tomne. « Les mi­nistres vont devoir dire à leurs fonc­tion­naires : voi­ci ce que je veux avoir li­vré dans quatre ans. »

Le plan stra­té­gique du mi­nis­tère de l’Édu­ca­tion, consi­dé­ré comme une ca­tas­trophe par les ex­perts in­ter­ro­gés l’an der­nier par L’ac­tua­li­té, se­ra en­tiè­re­ment re­fait. « Les priorités ne sont pas à la même place par rap­port à l’an­cien gou­ver­ne­ment. Il y a des mi­nis­tères pour les­quels c’est plus urgent, comme l’Édu­ca­tion, la San­té et les Trans­ports, parce que ce sont nos grands ac­teurs », dit-il.

En­suite, les mi­nistres et leurs fonc­tion­naires de­vront faire une opé­ra­tion de conci­sion. Fi­ni les mi­nis­tères qui se donnent 80 ou 95 cibles à at­teindre, comme c’était par­fois le cas dans le pas­sé. Le Con­seil du Tré­sor exi­ge­ra à comp­ter de l’an pro­chain l’adop­tion

de moins de 20 in­di­ca­teurs de per­for­mance. « Pour avoir de vrais ré­sul­tats, il faut sé­lec­tion­ner ce qui est le plus im­por­tant et que ce soit clair pour tout le monde. Si tu as 80 in­di­ca­teurs, il y en a cer­tai­ne­ment qui sont plus im­por­tants que d’autres, mais ils sont per­dus dans la foule d’ob­jec­tifs. Il faut ci­bler nos ac­tions », ex­plique Ch­ris­tian Dubé.

Les mi­nis­tères de­vront éga­le­ment ces­ser de mesurer leurs ef­forts et se concen­trer sur l’at­teinte de ré­sul­tats pour la po­pu­la­tion. Par exemple, mettre en place un pro­gramme ne de­vra pas être un ob­jec­tif : ce sont les ré­per­cus­sions de ce­lui­ci sur les gens ou les clients du mi­nis­tère qui doivent être me­su­rées, pas sa mise en place.

Ch­ris­tian Dubé sou­haite que 75 % des in­di­ca­teurs soient des ob­jec­tifs où il est pos­sible de mesurer les ré­sul­tats, le double de la moyenne ac­tuelle. « Il y a des mi­nis­tères qui vont trou­ver ça dif­fi­cile », pré­voit­il, ajou­tant que l’État se doit d’être plus exi­geant, comme des pa­rents en­vers leur en­fant qui rentre de l’école. « Si tu de­mandes : “As­tu eu un bon bul­le­tin ?” et qu’il ré­pond juste “oui”, tu n’es pas très avan­cé ! C’est quoi, le ré­sul­tat ? Ac­tuel­le­ment, les mi­nis­tères disent qu’ils tra­vaillent fort. O.K., mais c’est quoi le ré­sul­tat de vos ac­tions, concrè­te­ment ? Il faut que nos performanc­es soient me­su­rées. »

De plus, les mi­nis­tères de­vront éva­luer le taux de sa­tis­fac­tion de leur clien­tèle, que ce soit la po­pu­la­tion ou les or­ga­nismes qui traitent ré­gu­liè­re­ment avec eux. Le pré­sident du Con­seil du Tré­sor donne l’exemple d’un maire qui de­man­de­rait au mi­nis­tère des Trans­ports de construire un car­re­four gi­ra­toire dans sa ville parce qu’il y a eu plu­sieurs ac­ci­dents à un en­droit. « Même si ça de­mande huit ans avant de le construire, le mi­nis­tère va dire qu’il a at­teint son ob­jec­tif. Mais est­ce que c’est un bon ser­vice de la part du mi­nis­tère ? Huit ans, c’est long. On de­vrait être ca­pable de mesurer ça. On de­vrait pou­voir le faire pour la Jus­tice, l’Édu­ca­tion et ain­si de suite. Est­ce qu’on se­ra ca­pable d’y ar­ri­ver la pre­mière an­née ? Non. Mais dans quatre ans, je vou­drais connaître le taux de sa­tis­fac­tion en­vers les ser­vices de l’État. »

Fi­na­le­ment, le cin­quième chan­tier consiste à rendre pu­bliques toutes ces in­for­ma­tions chaque an­née, dans un for­mat fa­cile à com­prendre pour la po­pu­la­tion, comme c’est le cas à New York, une ville de huit mil­lions d’ha­bi­tants avec un bud­get sem­blable à ce­lui du Québec, que Ch­ris­tian Dubé prend comme mo­dèle. Il s’est d’ailleurs ren­du dans la ville amé­ri­caine à la mi­mars pour étu­dier les rouages de la ges­tion et la red­di­tion de comptes à la po­pu­la­tion. À New York, le rap­port du maire sur les opé­ra­tions, pu­blié une fois l’an, per­met aux ré­si­dants de consta­ter les ré­sul­tats de cha­cun des ser­vices (voi­rie, édu­ca­tion, san­té, parcs, etc.) en quelques mi­nutes. « Ça met une pres­sion énorme sur la ma­chine éta­tique quand c’est pu­blic. »

Le plan de Ch­ris­tian Dubé est « am­bi­tieux », es­time Marc­Ni­co­las Ko­bryns­ky. « Il place la barre haut. C’est un chan­ge­ment de cap. S’il y ar­rive, la po­pu­la­tion va voir la dif­fé­rence dans la qua­li­té des ser­vices. »

Pour at­teindre ses ob­jec­tifs, le Con­seil du Tré­sor aug­men­te­ra les effectifs de son équipe de fonc­tion­naires qui sur­veille l’éla­bo­ra­tion et la mise en oeuvre des plans stra­té­giques. « Notre lea­der­ship se­ra beau­coup plus fort, pro­met Ch­ris­tian Dubé. Dans cer­tains mi­nis­tères, on va devoir en­trer dans les dé­tails et les chal­len­ger. On va être plus proche d’eux. »

Ces ef­forts de­vraient per­mettre à tous les em­ployés de l’État, peu im­porte leur mé­tier, d’être plus mo­ti­vés et plus fiers de leur tra­vail, es­père le mi­nistre. « Il leur faut un en­vi­ron­ne­ment plus sti­mu­lant. Que ce soit l’in­fir­mière, le pro­fes­seur ou le pré­po­sé aux bé­né­fi­ciaires, si on leur donne des ou­tils pour s’amé­lio­rer et qu’ils ont des chiffres pour mon­trer à la po­pu­la­tion que les ser­vices s’amé­liorent vrai­ment, tout le monde se­ra plus heu­reux. »

Cette trans­for­ma­tion de l’État, sou­hai­tée par le gou­ver­ne­ment de Lu­cien Bou­chard au mo­ment de créer la Loi sur l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, en 2000, mais ja­mais ache­vée, de­vra pro­duire des ré­sul­tats avant le pro­chain échéan­cier élec­to­ral, dans quatre ans, af­firme Ch­ris­tian Dubé. « Je veux un État plus ef­fi­cace et je veux pou­voir le mesurer. C’est fa­cile de cri­ti­quer les autres, l’an­cien gou­ver­ne­ment, mais à par­tir de main­te­nant, on va se cri­ti­quer nous­mêmes. »

illus­tra­tions de Sébastien Thibault

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