San­té

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR ALAIN VADEBONCOE­UR

Je me convaincs par­fois que l’une ou l’autre de ces images qui se dé­ploient chaque ins­tant de­vant mes yeux pour­rait être la der­nière. Et que si ma vie de­vait s’ar­rê­ter là, bê­te­ment, cette der­nière image vue connaî­trait un cu­rieux des­tin, dis­pa­rais­sant aus­si ra­pi­de­ment qu’elle se­rait ve­nue.

J’es­saie alors de com­prendre le sens à don­ner à cette image trop fu­gace, en­re­gis­trée tout juste avant la tom­bée du ri­deau. Je me de­mande sim­ple­ment ce que si­gni­fie­rait cette lu­mière en­trée en moi, trans­for­mée par la rétine en im­pul­sions élec­triques, or­ga­ni­sée en image par le cor­tex, en­co­dée aux confins de la ma­tière cé­ré­brale par les mé­ca­nismes en­core mal connus de la mé­moire, et aus­si­tôt em­por­tée par un as­sez mau­vais ti­ming.

À qui ap­par­tient ce genre d’image quand un cer­veau s’éteint, que le su­jet s’éva­pore, dis­pa­raît ? Que de­vient l’in­for­ma­tion, alors per­due pour le monde ? Soit, je ne suis pas suffisamme­nt im­pres­sion­né par les té­moi­gnages de vie sub­jec­tive après la mort pour leur don­ner quelque cré­dit. Je suis même as­sez convain­cu que tout s’ar­rête au mo­ment que vous sa­vez. Ma ques­tion n’est donc pas mé­ta­phy­sique, elle ne touche rien pour la suite des choses, elle ne concerne pas la théo­lo­gie, mais plu­tôt la phy­sio­lo­gie, pour­rais-je dire — du moins l’ex­pé­rience hu­maine.

Mais elle était mal po­sée, ce que j’ai com­pris ré­cem­ment. Par er­reur, je me pla­çais dans la po­si­tion de l’ob­ser­va­teur, vou­lant ex­pli­quer ce qui se passe dans le cer­veau d’au­trui quand s’in­ter­rompent ses ac­ti­vi­tés et que les comptes sont dé­fi­ni­ti­ve­ment fer­més, une pers­pec­tive un peu fu­tile. Il est plus in­té­res­sant d’abor­der ce su­jet sub­jec­ti­ve­ment : tout s’éclaire — dé­so­lé du jeu de mots — lors­qu’on pose la ques­tion du point de vue de la per­cep­tion.

Te­nez, je suis ac­tuel­le­ment as­sis dans ma cui­sine à tra­vailler ce texte, ob­ser­vant la lu­mière du soir qui vire au ro­sé. Tant que je per­çois cette lu­mière, je suis là, j’existe, n’est-ce pas ? Cette lu­mière est un signe in­dé­niable qui s’ajoute à tous les autres s’ac­cu­mu­lant dans le temps pour for­mer ce qu’on ap­pelle une vie — la mienne, en l’oc­cur­rence. Bien sûr, il pour­rait être le der­nier, je n’ai pas grand pou­voir là-des­sus.

Tant que j’ob­serve la lu­mière du soir, je sais que je suis tou­jours vi­vant. Je conti­nue­rai d’ailleurs de per­ce­voir cette lu­mière — les sons, les sur­faces,

Comme pour les autres pho­bies, la dis­tance et l’évi­te­ment que nous pra­ti­quons à l’égard de la mort contri­buent à ci­men­ter son em­prise.

les goûts, les odeurs, le dé­fi­le­ment de la pen­sée et des émo­tions — aus­si long­temps que je serai vi­vant. Et je sais qu’il n’y au­ra pas de der­nière image vue ; tant mieux, parce que je pour­rais pas­ser à cô­té et ne pas la re­con­naître, ce qui se­rait un peu stu­pide.

Si je meurs main­te­nant, je n’en au­rai pas non plus conscience ; ce se­ra juste la fin de toute per­cep­tion. Je ne me ren­drai donc ja­mais jus­qu’à ma propre fin — vous non plus. Parce qu’on ne peut tou­cher à cette li­mite. Parce que vous et moi ne pou­vons per­ce­voir autre chose que la vie se dé­rou­lant. Je ne pour­rai me rendre jus­qu’à la der­nière image vue. Je ne per­ce­vrai pas non plus ma mort, parce qu’on ne peut ren­con­trer l’une ou l’autre et qu’elles ne consti­tuent donc ja­mais des ex­pé­riences.

On ne peut em­bras­ser que la vie, cet étrange phé­no­mène qui nous ha­bite et que nous ha­bi­tons à tous mo­ments. Et dont nous ne connaî­trons ja­mais la fin. Ni le com­men­ce­ment, d’ailleurs. Parce que, n’est­ce pas, nous ne per­ce­vions rien de l’avant­vie ! Ce­la ren­force l’in­tui­tion que nous ne per­ce­vrons rien non plus de l’après­vie. Deux idées pro­pre­ment in­tan­gibles.

La se­conde est pour­tant le creu­set de beau­coup de nos an­goisses, même si elle n’est que le fruit de notre ima­gi­na­tion. Mais pour­quoi diable être ef­frayé par quelque chose qui n’est ja­mais per­çu ? C’est une pho­bie aus­si ir­ra­tion­nelle que mal fon­dée, comme toutes les pho­bies. Com­pa­rable mal­gré son in­ten­si­té à celle des arai­gnées, des sou­ris ou des foules, elle nous fait craindre des consé­quences qui ja­mais ne se ma­té­ria­lisent.

Comme pour les autres pho­bies, la dis­tance et l’évi­te­ment que nous pra­ti­quons à l’égard de la mort contri­buent à ci­men­ter son em­prise : la difficulté que nous avons d’en par­ler et cette volonté de l’éloi­gner ren­forcent son pou­voir sur nous.

Je suis bien conscient que la mort est une fa­ta­li­té et que celle des autres est par­fois un drame ter­rible. Mais peu im­porte, la mort de soi n’existe pas. S’il est hu­main de s’ef­fon­drer quand nos proches meurent, de ra­ger de se voir dé­pé­rir et de craindre de souf­frir, on de­vrait au moins pou­voir se convaincre qu’on ne fe­ra ja­mais l’ex­pé­rience de la mort. Une im­pos­si­bi­li­té à même de nous li­bé­rer d’un énorme poids.

Li­bé­rons­nous­en, jus­te­ment. Pour mieux vivre notre vie, la seule réa­li­té tan­gible.

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