Ça suf­fit, les in­uk­shuks !

L’actualité - - SOMMAIRE - par Si­mon Diotte

La mode de créer de gra­cieux em­pi­lages de pierres prend une telle am­pleur que cer­tains parcs na­tio­naux veulent y mettre un frein.

Il in­of­fen­sif de de d’un peut gra­cieux pierres pay­sage pa­raître de au em­pi­lages créer idyl­lique, mi­lieu et pour s’en en­jo­li­ver ser­vir en­suite notre compte Ins­ta­gram. Mais cette mode prend une telle am­pleur que cer­tains parcs na­tio­naux veulent y mettre un frein pour pré­ser­ver l’in­té­gri­té des lieux na­tu­rels.

AU SOM­MET

du très fré­quen­té mont Whist­ler, en Al­ber­ta, ce ne sont pas des pluies di­lu­viennes, des ava­lanches ni des grizz­lis en co­lère qui me­nacent les mu­rets de pierre cen­sés en­cou­ra­ger les vi­si­teurs à de­meu­rer dans les cor­ri­dors de marche. C’est plu­tôt une mode qui prend de l’am­pleur de­puis deux ans chez les ran­don­neurs : uti­li­ser ce ba­li­sage mi­né­ral pour construire des in­uk­shuks, ces sta­tuettes de pierre rap­pe­lant par­fois une sil­houette hu­maine.

« Les gens veulent lais­ser une trace de leur pas­sage, es­ti­mant qu’ils em­bel­lissent le pay­sage », ex­plique Ke­vin Ged­ling, res­pon­sable des par­te­na­riats au parc na­tio­nal de Jas­per, dont fait par­tie le mont Whist­ler. « Ils pu­blient la pho­to de leur oeuvre sur les ré­seaux so­ciaux, ce qui crée un ef­fet d’en­traî­ne­ment. Ça de­vient un problème criant. »

Ces « oeuvres » ne sa­botent pas seule­ment les ef­forts de Parcs Ca­na­da et des groupes de bé­né­voles pour ré­duire l’em­pié­te­ment sur la flore très fra­gile et li­mi­ter l’éro­sion. En haute al­ti­tude, où les arbres laissent place à une vé­gé­ta­tion ar­bus­tive, de tels mu­rets servent de ba­lises. C’est le cas à Banff, mais aus­si un peu par­tout dans le monde, comme au som­met du mont Jacques-Cartier, dans le parc na­tio­nal de la Gas­pé­sie, où une sé­rie de cairns orientent les vi­si­teurs en pé­riode de brouillard. La des­truc­tion de ces ba­lises pour construire « son » ou­vrage de pierre peut avoir des consé­quences fâ­cheuses. Sur­tout dans un parc aus­si fré­quen­té — quatre mil­lions de vi­si­teurs par an­née — que ce­lui de Jas­per.

De nom­breux parcs ca­na­diens voient aus­si se mul­ti­plier ces construc­tions an­thro­po­mor­phiques, dont ce­lui du Gros-Morne, dans la pro­vince de Terre-Neuve-et-La­bra­dor, et la réserve de parc na­tio­nal Pa­ci­fic Rim, en Co­lom­bie-Bri­tan­nique. « Ce sont les vi­si­teurs moins ex­pé­ri­men­tés des parcs na­tio­naux qui dé­placent les pierres. On ne trouve pas ces per­tur­ba­tions dans l’ar­rière-pays, où seuls les ran­don­neurs ex­pé­ri­men­tés s’aven­turent », re­marque Ke­vin Ged­ling.

Parcs Ca­na­da, qui adhère aux prin­cipes Sans trace — un mou­ve­ment in­ter­na­tio­nal qui pro­meut l’usage res­pon­sable des aires na­tu­relles —, consi­dère que ces as­sem­blages brisent l’in­té­gri­té éco­lo­gique des plus beaux ter­ri­toires ca­na­diens. « Nous en­cou­ra­geons nos vi­si­teurs à mi­ni­mi­ser les traces de leur pas­sage, de fa­çon à per­mettre aux pro­chains vi­si­teurs de contem­pler un pay­sage vierge, exempt de construc­tions hu­maines », ex­plique Do­mi­nique Tes­sier, chef des re­la­tions avec les mé­dias.

Les au­to­ri­tés du parc ont pris des mesures pour ten­ter de contrer la mode : publicatio­ns sur la page Fa­ce­book du parc, édu­ca­tion au­près des vi­si­teurs dé­lin­quants sur le ter­rain, en­tre­vues à la té­lé… « Notre cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion a don­né des ré­sul­tats pen­dant quelques se­maines, puis les construc­tions ont re­pris de plus belle. Nous avons un gros tra­vail d’édu­ca­tion à faire », dit Ke­vin Ged­ling.

Sur les ré­seaux so­ciaux, la guerre à cette nou­velle espèce en­va­his­sante ne fait pas l’unanimité. Les an­ti-in­uk­shuks associent ces sculp­tures à la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, à du van­da­lisme ou à de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle d’un sym­bole inuit. Les autres sou­tiennent qu’il s’agit d’une tem­pête dans un verre d’eau. Pour­quoi bri­mer la créa­ti­vi­té des en­fants en les em­pê­chant de jouer avec des blocs de roche ? Des com­men­taires sur Fa­ce­book mettent en re­lief l’ef­fet « dé­ri­soire » de cette ac­ti­vi­té en com­pa­rai­son de l’amé­na­ge­ment de routes ou de té­lé­phé­riques (comme ce­lui du mont Whist­ler) dans les es­paces na­tu­rels.

Il n’y a pas qu’au Ca­na­da que ces sculp­tures rus­tiques en tous genres sèment la contro­verse. Des parcs na­tio

naux amé­ri­cains mènent aus­si une guerre contre ces oeuvres mi­né­rales qui poussent comme des cham­pi­gnons. Au sud de la fron­tière, on constate l’uti­li­sa­tion des mots­clés #in­uk­shuk ou #sto­nes­ta­king et l’en­goue­ment pour les amon­cel­le­ments de pierre.

Au Québec, le phé­no­mène est mar­gi­nal, se­lon la So­cié­té des éta­blis­se­ments de plein air (Sé­paq). Même son de cloche dans les parcs ré­gio­naux. Des in­uk­shuks émergent à quelques en­droits, dans le sen­tier des Es­car­pe­ments du parc na­tio­nal du Mont-Mé­gan­tic, ou en­core sur les rives de la ri­vière Mal­baie, dans le parc na­tio­nal des Hau­tesGorges-de-la-Ri­vière-Mal­baie, au lieu bien nom­mé Pointe aux In­uk­shuk — où des vi­si­teurs construise­nt des ou­vrages de pierre à l’em­pla­ce­ment d’un ébou­le­ment. L’hi­ver fait la vie dure à ces sculp­tures pré­caires et, peut-être plus sen­si­bi­li­sés à l’ef­fet néfaste de ces construc­tions, les ran­don­neurs qué­bé­cois ne se privent pas de les dé­truire, ce qui évite leur mul­ti­pli­ca­tion.

Il faut dire que la fré­quen­ta­tion dans les parcs du Québec — quelques di­zaines de mil­liers de vi­si­teurs par an pour la plu­part — ne se com­pare en rien à celle des grands parcs des Ro­cheuses ca­na­diennes ou du sud-ouest des États-Unis, qui ac­cueillent des mil­lions de vi­si­teurs an­nuel­le­ment.

« Nos vi­si­teurs sont très res­pec­tueux de la na­ture. Peu osent même s’aven­tu­rer hors des sen­tiers », re­marque Pas­cal Lévesque, di­rec­teur du parc na­tio­nal de la Gas­pé­sie, qui com­pare ces as­sem­blages mi­né­raux à des graf­fi­tis dans la na­ture.

Au parc ré­gio­nal du Mas­sif du Sud, dans la ré­gion de Chau­dière-Ap­pa­laches, pas ques­tion d’in­ter­dire ces ou­vrages, qui font leur apparition de temps en temps, en for­mat mi­nia­ture, près des bas­sins où les en­fants font trem­pette. « On n’a pas en­vie de lé­gi­fé­rer là-des­sus, car on ne veut pas in­ter­fé­rer avec notre mis­sion, qui est d’en­cou­ra­ger les gens à jouer de­hors », ex­plique Jean-François Pré­fon­taine, di­rec­teur gé­né­ral.

D’autres en­jeux pré­oc­cupent da­van­tage, et de loin, les ges­tion­naires de ter­ri­toires pré­ser­vés. En tête de liste : la mo­to­neige hors piste. « Un vé­ri­table fléau, dit Jean-François Pré­fon­taine. Ses adeptes dé­truisent les re­pousses d’arbres à grande échelle. En plus de l’im­pact éco­lo­gique, les ré­per­cus­sions éco­no­miques sur la ré­colte fo­res­tière à ve­nir sont consi­dé­rables », dé­plore-t-il.

Dans ce do­maine aus­si, les ré­seaux so­ciaux ont une in­fluence. « Si des mo­to­nei­gistes mettent en ligne des vi­déos de leurs ran­don­nées hors sen­tier dans le parc na­tio­nal de la Gas­pé­sie, ça peut créer un ef­fet d’en­traî­ne­ment. On doit tout faire pour les conte­nir hors de notre ter­ri­toire avant que le mal se re­pro­duise », dit Pas­cal Lévesque, du parc ré­gio­nal du Mas­sif du Sud.

A-t-on pen­sé à la construc­tion d’in­uk­shuks pour les te­nir à l’écart ?

PAGE PRÉ­CÉ­DENTE ET CI-DES­SUS : Le mont Whist­ler, dans le parc na­tio­nal de Jas­per, en Al­ber­ta.

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