La fausse fin de l’État is­la­mique

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR FA­BRICE DE PIERREBOUR­G

Le ca­li­fat de l’État is­la­mique a été rayé de la carte, mais c’était une vic­toire en trompe-l’oeil, té­moigne notre jour­na­liste, qui s’est ren­du sur les lieux de la der­nière ba­taille. L’or­ga­ni­sa­tion est tou­jours bien vi­vante, et en­core plus dan­ge­reuse.

Après quatre an­nées de com­bats me­nés par une coa­li­tion de 74 le ca­li­fat de l’État is­la­mique a été rayé de la carte. Mais c’était une­vic­toire en trompe-l’oeil, té­moigne notre jour­na­liste, qui s’est ren­du sur les lieux de la der­nière ba­taille. L’or­ga­ni­sa­tion est tou­jours bien­vi­vante, eten­co­re­plus dan­ge­reuse.

LE CIEL BLEU PAS­TEL EST CONSTEL­LÉ DE NUAGES

flo­con­neux au-des­sus de Ba­ghouz en ce 26 mars 2019. Un ti­mide so­leil prin­ta­nier en­ve­loppe ce pe­tit village de l’est de la Sy­rie, col­lé sur la fron­tière ira­kienne, et in­con­nu jus­qu’à ce qu’il de­vienne l’ul­time bas­tion ter­ri­to­rial du groupe État is­la­mique, en dé­but d’an­née. Pos­tés sur un tas de dé­combres au­tour d’un bra­se­ro à l’ago­nie, trois mi­li­ciens des Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes, la coa­li­tion ara­bo-kurde sou­te­nue par l’Oc­ci­dent, à l’uni­forme éli­mé et sale, contrôlent l’ac­cès à ce village dé­sor­mais fan­tôme.

Nous ne sommes que quatre jour­na­listes oc­ci­den­taux à avoir été au­to­ri­sés à nous rendre sur place. Il n’y a plus âme qui vive. C’est le si­lence. L’oreille ne per­çoit même pas le chant d’un oi­seau. Seule­ment le souffle d’une pe­tite brise qui fait cla­quer trois ri­deaux de fer peints aux cou­leurs de l’EI, noir et blanc, tor­dus, dé­chi­que­tés, vrillés, en fa­çade d’un im­meuble en bé­ton.

Tout n’est que dé­so­la­tion, comme sur les der­niers ki­lo­mètres de la pe­tite route par­se­mée de pro­fonds cra­tères qui con­duit à ce village.

À perte de vue, le re­gard ne per­çoit sur ce ter­rain d’un ki­lo­mètre car­ré bor­dant le fleuve Eu­phrate que des mo­tos cou­chées sur le sol, des au­tos, des ca­mions-ci­ternes, tous cri­blés d’im­pacts de balles, cal­ci­nés, broyés ou re­tour­nés. Des pa­piers, des bi­dons, des chaises, des us­ten­siles de cui­sine, des bou­teilles d’eau, des vê­te­ments, des douilles jonchent le sol. Des do­cu­ments aus­si. Ici, un livre en russe à cô­té d’une arme au­to­ma­tique bri­sée. Là, un pe­tit lais­sez-pas­ser ac­cor­dé par l’État is­la­mique à un « frère » fran­çais. Et des cein­tures ex­plo­sives de ka­mi­kaze, non uti­li­sées, le long du che­min… Re­liques d’une fuite éper­due. Ou d’une mort sou­daine.

Le bruit ca­rac­té­ris­tique des ré­ac­teurs de deux avions de chasse in­vi­sibles vient trou­bler ce si­lence pe­sant. Per­sonne n’y prête at­ten­tion. Of­fi­ciel­le­ment, les armes se sont tues à Ba­ghouz trois jours plus tôt et la vic­toire contre l’EI a été pro­cla­mée. Puis, su­bi­te­ment, une ex­plo­sion sourde. Un pa­nache de fu­mée gri­sâtre s’élève à quelques cen­taines de mètres au pied d’une mon­tagne aride. Un of­fi­cier kurde nous in­time l’ordre de quit­ter les lieux. Une deuxième frappe sur­vien­dra quelques mi­nutes plus tard. La cible : des dji­ha­distes ir­ré­duc­tibles, ca­chés dans des tun­nels ou des ca­vi­tés de la mon­tagne.

D’autres bombes se­ront lar­guées sur Ba­ghouz les jours sui­vants. Plu­sieurs com­bat­tants des Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS), hommes et femmes, se­ront tués ou bles­sés dans des ac­cro­chages et des at­taques-sui­cides me­nées par des dji­ha­distes ter­rés dans ce village et ses en­vi­rons. Mais aus­si plus loin à l’in­té­rieur des ter­ri­toires re­con­quis les mois pré­cé­dents, soit par le ré­gime de Ba­char al-As­sad, soit par les FDS. Dans divers pays étran­gers, des actes ter­ro­ristes se­ront per­pé­trés, y com­pris une sé­rie d’at­ta­ques­sui­cides ter­ri­fiantes au Sri Lan­ka le di­manche de Pâques. Rap­pels bru­taux que le groupe ter­ro­riste le plus puis­sant de ce dé­but de XXI e siècle de­meure tou­jours ac­tif, ré­si­lient, et po­ten­tiel­le­ment plus dan­ge­reux en­core pour le monde, mal­gré la perte ré­cente de son ca­li­fat.

CETTE HÂTE À PRO­CLA­MER LA VIC­TOIRE MI­LI­TAIRE CONTRE

l’EI est vi­sible sur les murs d’une base ar­rière des FDS, à une cen­taine de ki­lo­mètres au nord-ouest de Ba­ghouz, au coeur du champ pé­tro­li­fère d’al-Omar, près de la ville de Deir ez-Zor, ré­gion gor­gée d’or noir et de raf­fi­ne­ries. Des fresques al­lé­go­riques ont été peintes juste à temps pour ser­vir de dé­cor à une pa­rade mi­li­taire le jour de l’an­nonce of­fi­cielle de la chute de Ba­ghouz, en pré­sence de l’en­voyé spé­cial amé­ri­cain William Roe­buck. Cer­taines de ces fresques re­pré­sentent des com­bat­tantes kurdes, fu­sil sur l’épaule, membres des Uni­tés de pro­tec­tion de la femme (YPJ), qui font par­tie des FDS.

On ac­cède à al-Omar, à deux heures de Ba­ghouz, en em­prun­tant des pistes dé­fon­cées, ja­lon­nées de for­tins aban­don­nés et de tran­chées. Il faut contour­ner plu­sieurs vil­lages ré­cem­ment re­pris aux dji­ha­distes, mais consi­dé­rés par les Kurdes comme hos­tiles, ain­si que le sec­teur contrô­lé par le ré­gime de Da­mas et ses al­liés ira­niens et russes.

La zone d’al-Omar a été bom­bar­dée à plu­sieurs re­prises, tant par les Russes que par les Oc­ci­den­taux, lors­qu’elle était ex­ploi­tée par les dji­ha­distes, qui en ex­tra­yaient jus­qu’à 9 000 ba­rils par jour. Une manne in­croyable pour les fi­nances de l’EI, qui écou­lait son pétrole au­près d’une mul­ti­tude de re­ven­deurs lo­caux ou de contre­ban­diers. Au­jourd’hui, seule une tor­chère crache une flamme grasse au mi­lieu de struc­tures mé­tal­liques in­dus­trielles écra­sées et de grandes cuves de sto­ckage de pétrole éven­trées.

Il y a cinq ans, l’État is­la­mique contrô­lait non seule­ment toute cette ré­gion pé­tro­li­fère, mais aus­si, plus im­por­tant en­core, un ter­ri­toire à che­val sur la Sy­rie et l’Irak, d’une su­per­fi­cie équi­va­lente à celle de la Grande-Bre­tagne. Un ter­ri­toire conquis au rou­leau com­pres­seur : le monde

en­tier a re­gar­dé, si­dé­ré, les images de ces dji­ha­distes pé­né­trant dès jan­vier 2014 dans des villes sy­riennes et ira­kiennes, triom­phant sur des chars d’as­saut, leur ban­nière blanc et noir à bout de bras.

Ce ter­ri­toire dé­cou­pé en pro­vinces (wi­laya), l’EI l’ad­mi­nis­trait po­li­ti­que­ment, mi­li­tai­re­ment, fi­nan­ciè­re­ment, comme un vé­ri­table État. Il per­ce­vait des im­pôts, des taxes. Il avait frap­pé sa propre mon­naie. Il gé­rait ses hô­pi­taux. Il ex­ploi­tait les res­sources pé­tro­lières. Il avait mis en place une struc­ture mé­dia­tique très pous­sée de pro­pa­gande. Il dis­po­sait même d’un ser­vice de sé­cu­ri­té in­té­rieure et de ren­sei­gne­ment re­dou­table, char­gé no­tam­ment des otages et des opé­ra­tions ex­té­rieures (at­ten­tats…), conçu par un ex-co­lo­nel du dé­funt pré­sident ira­kien Sad­dam Hus­sein.

Le 5 juillet 2014, l’Ira­kien Abou Ba­kr al-Bagh­da­di (de son vrai nom Ibra­him Awad Ali al-Ba­dri) dé­fiait la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale de­puis la mos­quée mil­lé­naire al-Nou­ri, à Mos­soul. De­vant des cen­taines de fi­dèles, ce vé­té­ran du dji­had ira­kien contre les Amé­ri­cains in­vi­tait les mu­sul­mans du monde en­tier à ve­nir le re­joindre. Des mil­liers d’hommes et de femmes, par­fois très jeunes, ré­pon­dirent à l’ap­pel. Au Qué­bec, ils furent au moins une ving­taine, sur­tout en 2015, à ga­gner ce ter­ri­toire van­té par la pro­pa­gande de l’EI comme un pa­ra­dis ter­restre pour les croyants.

Le pire était ce­pen­dant à ve­nir. Le groupe lan­ça ses « sol­dats » dans les rues oc­ci­den­tales, en par­ti­cu­lier à Pa­ris en no­vembre 2015 (au Ba­ta­clan, entre autres), à Bruxelles en mars 2016. Et il mit en scène sa bar­ba­rie dans des vi­déos d’exé­cu­tion d’otages.

Cinq ans plus tard, après une longue cam­pagne

mi­li­taire me­née par 74 pays — y com­pris le Ca­na­da —, et près de 35 000 frappes, c’est sur un ter­rain aux al­lures de dé­po­toir que le ca­li­fat de l’État is­la­mique s’est ef­fon­dré. Une ago­nie qui a du­ré deux mois, et a en­traî­né la mort d’au moins 1 600 dji­ha­distes et 82 mi­li­ciens (bi­lan dé­voi­lé par les FDS le 17 mars). Le bi­lan hu­main réel et dé­fi­ni­tif de cette ul­time ba­taille, en par­ti­cu­lier chez les ci­vils, ne se­ra ja­mais connu, pas plus que ce­lui des cinq an­nées de guerre an­ti-EI. La coa­li­tion in­ter­na­tio­nale re­con­naît que ses frappes ont tué 1 257 ci­vils d’août 2014 à fé­vrier 2019. Un bi­lan presque 10 fois in­fé­rieur aux es­ti­ma­tions de l’ONG Air­wars, si­tuée à Londres, qui re­groupe jour­na­listes et cher­cheurs.

Les mi­li­ciens des FDS, sou­te­nus par les avions et l’ar­tille­rie de la coa­li­tion, ont pro­gres­sé mai­son par mai­son, mètre par mètre, jus­qu’à ac­cu­ler les dji­ha­distes au bord de l’Eu­phrate.

Dif­fi­cile de ne pas res­sen­tir une émo­tion en ima­gi­nant le drame qui s’est joué à Ba­ghouz, en ob­ser­vant tous ces ves­tiges de tentes im­pro­vi­sées avec des cou­ver­tures co­lo­rées ten­dues sur des pi­quets de bois. Abris dé­ri­soires sous les­quels ont cam­pé pen­dant des se­maines, dans des condi­tions mi­sé­rables, sous les bombes et les tirs de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale, des mil­liers de dji­ha­distes, leurs femmes et sur­tout leurs en­fants, par­fois très jeunes, vic­times de la fo­lie uto­pique de leurs pa­rents.

Dif­fi­cile d’ou­blier le sort d’otages qui ont été coin­cés dans cet en­fer. Des Oc­ci­den­taux, dont le jour­na­liste in­dé­pen­dant John Cant­lie, en­le­vé en 2012 puis uti­li­sé dans les vi­déos de pro­pa­gande du groupe. Et des cen­taines de yé­zi­dis, mi­no­ri­té re­li­gieuse per­sé­cu­tée par les dji­ha­distes, car consi­dé­rés comme des « ado­ra­teurs du diable », dont des cen­taines de femmes et de jeunes filles ont été trans­for­mées en es­claves sexuelles.

Cer­tains dji­ha­distes re­clus à Ba­ghouz sont peut-être tombés sous les balles du fu­sil de pré­ci­sion Dra­gu­nov 7,62 d’Af­shin Qa­mi­sh­lo, une ti­reuse d’élite kurde de 20 ans sans états d’âme : « Je me suis en­ga­gée il y a trois ans pour pro­té­ger notre peuple de ce groupe ra­di­cal. J’aime mon tra­vail, car il de­mande de la pa­tience et parce que vous pou­vez tuer votre en­ne­mi fa­ci­le­ment… »

Les com­bat­tants dji­ha­distes, sur­tout les étran­gers ayant ré­pon­du à l’ap­pel du ca­li­fat, ont uti­li­sé toutes les tac­tiques, y com­pris se ser­vir de leurs fa­milles et des ci­vils comme bou­cliers hu­mains, pour re­pous­ser la chute de leur fief. Les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes ont dû in­ter­rompre à plu­sieurs re­prises leur of­fen­sive pour per­mettre l’ou­ver­ture de cor­ri­dors d’éva­cua­tion pour ceux qui se ren­daient, leurs fa­milles mais aus­si des ci­vils. « Ils ont ré­sis­té, car ils n’avaient au­cune pos­si­bi­li­té de s’échap­per, ra­conte Ba­ghouz Qa­mis­li, un cos­taud mi­li­cien des Uni­tés de pro­tec­tion du peuple, groupe ar­mé kurde qui consti­tue l’es­sen­tiel des ef­fec­tifs des FDS.

Le plus dif­fi­cile, me di­ra Ba­ghouz Qa­mis­li lors d’un dé­fi­lé mi­li­taire à Qa­mi­chli, ca­pi­tale de fac­to des Kurdes de Sy­rie, c’étaient les vé­hi­cu­les­sui­cides. « Un jour, j’en ai comp­té une tren­taine lan­cés sur nous. La coa­li­tion a pu en neu­tra­li­ser plu­sieurs, mais les autres ont réus­si à se faire ex­plo­ser. Nous avons eu beau­coup de bles­sés et de morts… Mais ce qui m’a le plus mar­qué, c’était de voir des en­fants de 12 ou 14 ans com­battre. »

Un com­bat sau­vage presque au corps à corps dans ce ca­phar­naüm jon­ché de corps, digne de ce­lui de la Pre­mière Guerre mon­diale. Avec ses tran­chées, ses tun­nels, ses com­bat­tants jus­qu’au­bou­tistes épui­sés, ma­lades, bles­sés. Sur une vi­déo de pro­pa­gande dif­fu­sée par l’EI, on aper­çoit des dji­ha­distes et même des femmes, armes au­to­ma­tiques en main, ti­rant fré­né­ti­que­ment, ca­chés der­rière des car­casses de vé­hi­cules dé­fon­cés.

Kim­ber­ly, une On­ta­rienne de 47 ans ayant re­joint l’État is­la­mique en 2015 mais ra­pi­de­ment dés­illu­sion­née, me ra­conte avoir été, avec des mil­liers et des mil­liers de per­sonnes, « pous­sée par les bom­bar­de­ments » de la coa­li­tion jus­qu’à ce champ de Ba­ghouz. « C’était fou, au-de­là de dan­ge­reux», me dit-elle au camp où elle est dé­sor­mais dé­te­nue, dans le nord-est de la Sy­rie. « J’ai es­sayé de convaincre d’autres mères, sur­tout celles qui avaient per­du leur ma­ri, de fuir. Ce n’est pas une obli­ga­tion, ce n’est pas ce que de­mande le dji­had que des femmes et des en­fants souffrent ain­si. Au­cun Dieu ne de­mande ça. »

Kim­ber­ly s’y pren­dra à deux re­prises avant de réus­sir à s’échap­per de ce cau­che­mar à la mi­jan­vier, de nuit, au mi­lieu des ca­davres, sous les balles qui sif­flaient dans tous les sens au-des­sus de sa tête.

Ils furent près de 60 000, se­lon les Forces sy­riennes, à s’en­fuir de Ba­ghouz dans les mêmes condi­tions. Dont au moins 5 000 com­bat­tants — alors que cer­taines es­ti­ma­tions oc­ci­den­tales, au dé­but de 2019, chif­fraient à 2 000 ou 3 000 les dji­ha­distes en­core ac­tifs. Jour et nuit, des co­lonnes d’hommes éclo­pés, hir­sutes, vi­sages ha­gards, de femmes en ni­qab noir et d’en­fants ef­frayés, amai­gris, ont quit­té le der­nier re­tran­che­ment de l’EI pour sur­gir vers les lignes des FDS. Une oc­ca­sion en or pour les mi­li­taires amé­ri­cains et les agents fran­çais et bri­tan­niques, qui en ont pro­fi­té pour ef­fec­tuer une col­lecte de ren­sei­gne­ments spec­ta­cu­laire.

Tous ces fuyards furent in­ter­ro­gés, leurs em­preintes di­gi­tales et leurs iris ont été nu­mé­ri­sés, leurs té­lé­phones et or­di­na­teurs sai­sis. Préa­lable à un long tra­vail d’ana­lyse et d’en­quête afin d’éta­blir avec cer­ti­tude l’iden­ti­té de ces cap­tifs. Les hommes furent en­suite di­ri­gés vers des pri­sons im­pro­vi­sées, tan­dis que femmes et en­fants étaient conduits vers des camps de tran­sit des­ti­nés à l’ori­gine aux dé­pla­cés de la guerre.

La pe­tite route qui mène au camp Roj, où

s’en­tassent près de 400 fa­milles dji­ha­distes étran­gères, femmes et en­fants, ser­pente à tra­vers des col­lines ver­doyantes. Le temps maus­sade qui ac­cable la ré­gion de­puis des jours lui donne un air plus si­nistre en­core. Dans les villes et vil­lages que nous croi­sons, la pau­vre­té est om­ni­pré­sente. Et les in­fra­struc­tures sont en to­tale dé­li­ques­cence après ces neuf an­nées de guerre. Pour ne rien ar­ran­ger, les fortes pluies gé­nèrent des tor­rents de boue, qui sub­mergent les routes et dé­valent dans les rues. Une ca­tas­trophe n’ar­ri­vant ja­mais seule, cette boue se mé­lange par­fois au pétrole, qui fuit des puits à l’aban­don, et rem­plit d’un li­quide épais et noi­râtre des fos­sés de drai­nage creu­sés à la hâte.

Au dé­tour d’un vi­rage, on aper­çoit en­fin les bâches de plas­tique bleues et blanches du camp Roj. Ces tentes de for­tune, une par fa­mille, sont col­lées les unes aux autres. Le vent couvre à peine le coui­ne­ment lan­ci­nant du che­va­let de pom­page d’un puits de pétrole iso­lé, qui jouxte la clô­ture grilla­gée et dont les ef­fluves em­pestent l’air. Des ombres en abaya ou en ni­qab noirs tra­versent fur­ti­ve­ment les al­lées, au mi­lieu de jeunes en­fants in­sou­ciants jouant au soc­cer.

Sur les 400 fa­milles qui s’en­tassent au camp, 3 sont ca­na­diennes. Dont celle d’une Mont­réa­laise de 23 ans qui a quit­té la mé­tro­pole avec une amie à l’au­tomne 2014. Elle s’est ma­riée avec un dji­ha­diste al­le­mand et a don­né nais­sance à deux en­fants. De­bout de­vant sa tente, elle a le re­gard vide, ré­si­gné. La conver­sa­tion est brève. Elle avoue déses­pé­rer de pou­voir re­ve­nir au Ca­na­da.

Il y a aus­si Kim­ber­ly, la sur­vi­vante de Ba­ghouz, qui dit être par­tie en Sy­rie en 2015 pour « ai­der », mar­quée par les « images d’en­fants morts » qu’elle voyait dans les mé­dias et les ré­seaux so­ciaux. En fait, elle al­lait sur­tout re­joindre à Ra­q­qa un dji­ha­diste ren­con­tré sur In­ter­net. « Je pen­sais ve­nir faire quelque chose de bien. On m’a dit que je pour­rais par­tir quand je le sou­hai­te­rais, que je pour­rais ap­prendre, mais tout était faux. »

Si la si­tua­tion tant sé­cu­ri­taire que sa­ni­taire au camp Roj semble maîtrisée, bien que pré­caire, celle au camp al-Hawl, plus au sud, est aus­si mi­sé­rable qu’ex­plo­sive. Près de 73 000 per­sonnes, dont 90 % de femmes et d’en­fants, se sont re­trou­vées par­quées en quelques se­maines au dé­but du prin­temps dans cet en­clos — qui en hé­ber­geait 10 000 jusque-là. Des femmes et des en­fants de dji­ha­distes, mais aus­si des mil­liers de ci­vils ira­kiens et sy­riens dont on ne sait pas vrai­ment s’ils étaient membres ou sym­pa­thi­sants de l’EI.

Ces dé­pla­cés, dont des en­fants orphelins ou sé­pa­rés de leurs pa­rents, sont ar­ri­vés en état de choc après avoir été brin­gue­ba­lés de­puis Ba­ghouz pen­dant près de sept heures dans des ca­mions-bennes ou à bes­tiaux dans le froid, la pluie, la pous­sière. Des femmes enceintes ont même ac­cou­ché en route. À la mi-mars, le Bu­reau de la coor­di­na­tion des af­faires hu­ma­ni­taires (BCAH), une ins­tance de l’ONU,

re­cen­sait 122 per­sonnes mortes pen­dant le tra­jet ou juste à leur ar­ri­vée à des­ti­na­tion, dont 80 % étaient des en­fants de moins de cinq ans souf­frant dé­jà de «com­pli­ca­tions liées à une mal­nu­tri­tion ai­guë, à la pneu­mo­nie, la déshy­dra­ta­tion et la diar­rhée ». Au to­tal, à la mi-avril, on dé­nom­brait dé­jà 262 dé­cès dans le camp.

Les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes ont été sub­mer­gées par cette dé­fer­lante. Seuls quelques or­ga­nismes in­ter­viennent, comme le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal de la CroixRouge, le Crois­sant-Rouge arabe sy­rien, l’ONG de dé­fense des droits des en­fants dans le monde Save the Chil­dren ou Mé­de­cins sans fron­tières. Tout manque : tentes, nour­ri­ture, eau po­table, in­fra­struc­tures sa­ni­taires. Et ar­gent.

Der­rière son bu­reau en bois ver­ni, un gé­né­ral kurde qui ne veut pas être iden­ti­fié, car il n’est pas au­to­ri­sé à s’ex­pri­mer pu­bli­que­ment, ne cache pas, entre deux gor­gées du tra­di­tion­nel thé su­cré, son inquiétude et son exas­pé­ra­tion. Inquiétude de­vant la si­tua­tion ex­plo­sive à tous points de vue dans ces camps. Exas­pé­ra­tion de­vant l’iner­tie de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui re­chigne à ré­cu­pé­rer ses ci­toyens. « Nous avons com­bat­tu Daech [EI] avec la coa­li­tion. À son tour de nous ai­der main­te­nant. Nous avons be­soin aus­si de beau­coup d’ar­gent. » Mais le sort de ces exi­lés du dé­funt ca­li­fat n’émeut pas la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale…

En plus des en­jeux de pro­mis­cui­té et de sa­lu­bri­té

ap­pa­raissent des en­jeux de sé­cu­ri­té. Ces camps sont des mar­mites en ébul­li­tion, noyau­tés par des femmes dji­ha­distes qui tentent d’y re­créer un mi­ni-ca­li­fat. Elles pro­fèrent des me­naces et usent de vio­lence en­vers celles ju­gées traîtres à la cause, qui ôtent leur ni­qab, par exemple, ou qui se re­pentent pu­bli­que­ment. Les rè­gle­ments de compte fré­quents, qui vont jus­qu’à des in­cen­dies de tentes, ont contraint les au­to­ri­tés à iso­ler les étran­gères, ré­pu­tées dures, des exi­lées ira­kiennes et sy­riennes.

Plus tôt, au camp Roj, Kim­ber­ly, la Ca­na­dienne, avait la voix qui che­vro­tait lors­qu’elle a évo­qué ce cli­mat de ter­reur : « Il y a des per­sonnes vrai­ment ef­frayantes et qui me font peur ici… » Elle n’en di­ra pas plus. Ces femmes sont per­sua­dées que le ca­li­fat va sur­vivre, sou­ligne le gé­né­ral kurde. « Elles nous disent : nous avons per­du un village, mais nous sommes par­tout dans le monde. Re­gar­dez nos en­fants, ils sont nés sous le règne de l’État is­la­mique. Plus tard, ils vont gran­dir et vous com­battre de nou­veau. »

L’ave­nir de ces en­fants, qui ont gran­di dans un en­vi­ron­ne­ment d’ex­trême vio­lence, uti­li­sés pour cer­tains dès leur jeune âge par le groupe ter­ro­riste — y com­pris dans des vi­déos de mise à mort d’otages — et en­traî­nés au com­bat, in­quiète par­ti­cu­liè­re­ment. Dé­but avril, les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes comp­taient près de 8 000 de ces « lion­ceaux du ca­li­fat », nés de pa­rents étran­gers, dont 300 orphelins, par­qués dans leurs camps. « S’ils ne sont pas ré­édu­qués et ré­in­sé­rés, ces en­fants pour­ront re­pré­sen­ter [plus tard à leur tour] un dan­ger pour la so­cié­té et leurs pays res­pec­tifs », aver­tit le Dr Ab­dul­ka­rim Omar, res­pon­sable des af­faires ex­té­rieures de la ré­gion au­to­nome de Sy­rie du Nord, vaste ter­ri­toire conquis et dé­sor­mais ad­mi­nis­tré par les Kurdes à la fa­veur de leur guerre contre l’EI. Un ter­ri­toire que le ré­gime de Da­mas ai­me­rait bien dé­sor­mais re­con­qué­rir.

Le plus grand en­jeu de sé­cu­ri­té de­meure le mil­lier d’ex-com­bat­tants étran­gers dé­te­nus dans

des pri­sons. Et que leurs pays d’ori­gine, y com­pris le Ca­na­da, re­fusent de ré­cu­pé­rer, à quelques ex­cep­tions près (dont la Rus­sie). Sou­vent par crainte de ne pou­voir les tra­duire en jus­tice, faute de preuves ad­mis­sibles en cour ou à cause d’un sys­tème ju­di­ciaire peu adap­té à cette nou­velle me­nace, et sur­tout pour ne pas frois­ser une opi­nion pu­blique gé­né­ra­le­ment ré­frac­taire à tout re­tour de ces dji­ha­distes. Même de leurs en­fants.

Les Kurdes ont pro­po­sé comme so­lu­tion ce prin­temps, sans plus de suc­cès, la mise sur pied dans leur ré­gion d’une cour pé­nale in­ter­na­tio­nale. Or, il est illu­soire de croire que de lais­ser crou­pir ces ex-com­bat­tants en Sy­rie, sur un ter­ri­toire kurde non re­con­nu in­ter­na­tio­na­le­ment, ou même en Irak, est une ga­ran­tie de sé­cu­ri­té. Cer­tains ont dé­jà été li­bé­rés dans les der­nières an­nées au cours d’échanges entre Kurdes et par­ti­sans de l’EI. Les autres pour­raient aus­si de­ve­nir une mon­naie d’échange s’ils tom­baient entre les mains du ré­gime de Da­mas.

Et il y a le réel risque d’éva­sion. Une ten­ta­tive me­née par des in­di­vi­dus consi­dé­rés comme dan­ge­reux a d’ailleurs été contra­riée in ex­tre­mis ce prin­temps à la pri­son de De­rik, à l’ex­tré­mi­té nord-est de la Sy­rie. « Ces hommes sont dé­te­nus dans un en­vi­ron­ne­ment ex­trê­me­ment in­stable. S’ils s’échappent, ils pour­ront se re­grou­per de nou­veau ici, ou ren­trer clan­des­ti­ne­ment dans leur pays », aver­tit le Dr Omar.

«Ba­ghouz est un mo­ment his­to­rique pour

nous, car c’est ici que s’est ache­vée notre longue cam­pagne mi­li­taire, et celle de nos al­liés, contre l’État is­la­mique », me dit Ab­dul­ka­rim Omar dans son bu­reau de Qa­mi­chli. Le Dr Omar est un homme lu­cide. Il a vite ex­pé­dié cette phrase conve­nue de vic­toire dès le dé­but de notre en­tre­tien.

Le res­pon­sable des af­faires ex­té­rieures de la ré­gion contrô­lée par les Kurdes sait que les ré­jouis­sances se­ront de courte du­rée. L’ave­nir de­meure sombre dans cette Sy­rie dé­chi­rée par de mul­tiples conflits et sous-conflits, qui ont fait plus de 370 000 morts de­puis neuf ans : « Cette vic­toire ter­ri­to­riale ne si­gni­fie pas que le ter­ro­risme et l’État is­la­mique sont vain­cus. Ce groupe est tou­jours pré­sent ici. Son idéo­lo­gie aus­si. Des di­zaines de cel­lules sont ac­tives dans les ter­ri­toires ré­cem­ment li­bé­rés. »

L’EI, tel un joueur d’échecs qui an­ti­cipe, n’a pas at­ten­du sa dé­route de mars 2019 pour re­pas­ser en mode in­sur­rec­tion, d’abord en Irak, puis en Sy­rie. Le groupe a eu re­cours aux mêmes mé­thodes de gué­rilla et de har­cè­le­ment qui avaient per­mis son as­cen­sion : as­sas­si­nats ci­blés, at­taques-sui­cides, mi­traillages, at­ten­tats à la voi­ture pié­gée, bombes ar­ti­sa­nales, em­bus­cades à de faux points de contrôle, etc.

Mat­teo Pux­ton, agré­gé d’his­toire fran­çais qui do­cu­mente les ac­ti­vi­tés du groupe ar­mé, ex­plique que l’EI avait dé­jà consti­tué un ré­seau de cel­lules clan­des­tines et de re­lais lo­caux. Au fur et à me­sure que le ca­li­fat ré­tré­cis­sait, ces cel­lules sont pas­sées à l’ac­tion. En Irak, en par­ti­cu­lier dans les ré­gions de Kir­kourk et de Mos­soul, et en Sy­rie, d’abord dans la pro­vince de Ra­q­qa, puis dans celle de Deir ez-Zor, où les « at­taques sont qua­si quo­ti­diennes, no­tam­ment sur une large por­tion de la rive orien­tale de l’Eu­phrate », note Mat­teo Pux­ton.

Dans un rap­port dé­po­sé au Congrès amé­ri­cain en dé­but d’an­née, l’ins­pec­teur gé­né­ral du mi­nis­tère de la Dé­fense Glenn A. Fine se mon­trait dé­jà pes­si­miste : « L’EI ré­gé­nère plus ra­pi­de­ment ses ca­pa­ci­tés en Irak qu’en Sy­rie, mais en l’ab­sence d’une pres­sion [an­ti­ter­ro­riste] sou­te­nue, il pour­rait pro­ba­ble­ment faire un re­tour en force en Sy­rie d’ici 6 à 12 mois et re­cou­vrer un ter­ri­toire li­mi­té. »

«Ba­qiyah! Daw­la Ba­qiyah!» (l’État is­la­mique se

main­tien­dra), criaient des femmes, re­pre­nant un cé­lèbre slo­gan de l’EI après leur red­di­tion à Ba­ghouz, mais aus­si dans les camps. Uto­pie ou fan­fa­ron­nade ? Ni l’une ni l’autre.

L’État is­la­mique est la troi­sième mé­ta­stase d’un groupe dji­ha­diste ira­kien, lié à al-Qaï­da à l’ori­gine. Don­né pour vain­cu au mi­lieu des an­nées 2000, ce groupe a trou­vé en Sy­rie un ter­reau fa­vo­rable à son évo­lu­tion ex­po­nen­tielle : il est pas­sé ain­si de groupe in­sur­rec­tion­nel — État is­la­mique d’Irak (EII) en 2006, puis État is­la­mique en Irak et au Le­vant (EIIL) en 2013 — à pro­to-État (EI) en 2014.

L’EI peut-il sur­vivre à la perte de son ca­li­fat, long­temps la clé de voûte de son pro­jet ?

Oui, car son idéo­lo­gie est dé­sor­mais as­sez « at­trac­tive », au­to­suf­fi­sante, en plus d’être bien an­crée en Sy­rie et en Irak, es­time Was­sim Nasr, jour­na­liste à France 24 et au­teur, spé­cia­li­sé dans les mou­ve­ments dji­ha­distes (État is­la­mique, le fait ac­com­pli, Plon). « Ce pe­tit groupe d’abord ac­tif en 2006

dans le dé­sert ira­kien, qui ti­rait par­ti lo­ca­le­ment de l’in­di­gna­tion du pauvre, est de­ve­nu une né­bu­leuse in­ter­na­tio­nale pré­sente dans le monde en­tier, ca­pable d’en­doc­tri­ner les jeunes. C’est la seule idéo­lo­gie ré­vo­lu­tion­naire sur le mar­ché. En fait, l’EI a réus­si à ac­com­plir ce qu’al-Qaï­da rê­vait de faire. »

Le groupe a es­sai­mé des suc­cur­sales sous-trai­tantes de sa ter­reur sur presque tous les conti­nents, de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud-Est en pas­sant par la ré­gion sa­hé­lienne, le Con­go, la Li­bye, la So­ma­lie, le Si­naï égyp­tien, l’Af­gha­nis­tan, etc. Cette mon­dia­li­sa­tion, in­quié­tante, de l’EI était d’ailleurs au centre du dis­cours de son chef — don­né plu­sieurs fois pour mort, griè­ve­ment ma­lade ou bles­sé, par la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale et les Russes — dans une vi­déo de 18 mi­nutes dif­fu­sée le 29 avril der­nier. Une ré­ap­pa­ri­tion pu­blique sur­prise de l’homme le plus re­cher­ché au monde — la pre­mière de­puis juillet 2014 —, des­ti­née à don­ner un nou­vel élan au groupe ter­ro­riste après la chute du ca­li­fat. As­sis en te­nue mi­li­taire, fu­sil d’as­saut à ses cô­tés, Bagh­da­di s’est sur­tout fé­li­ci­té de l’émer­gence de nou­velles branches en Afrique et en Asie, en plus de pro­fé­rer des me­naces en­vers l’Oc­ci­dent.

La crainte de Was­sim Nasr est que l’EI cherche plus que ja­mais à re­pro­duire en Oc­ci­dent une at­taque com­plexe de l’am­pleur de celle du Sri Lan­ka pour mon­trer sa force. Il ob­serve aus­si que « toutes les condi­tions lo­cales (éco­no­miques, po­li­tiques et com­mu­nau­taires) qui ont me­né à l’émer­gence du groupe existent en­core et, pire, se sont dé­jà ag­gra­vées ». « Il a fal­lu cinq ans pour vaincre mi­li­tai­re­ment l’EI, mais à quel prix ? » de­mande-t-il. Il évoque no­tam­ment les dé­gâts consi­dé­rables cau­sés par les bom­bar­de­ments de la coa­li­tion, « avec des villes mil­lé­naires ra­sées », des po­pu­la­tions aban­don­nées à leur sort et des camps où bouillonne la co­lère.

Mat­teo Pux­ton n’en­tre­voit pas non plus la fin du groupe. « Lo­ca­le­ment, l’EI cher­che­ra à ex­ploi­ter les frus­tra­tions des po­pu­la­tions, dit-il. En Sy­rie, en ter­ri­toire sy­rien contrô­lé par les FDS, c’est la re­cons­truc­tion qui est im­pos­sible fi­nan­ciè­re­ment et la do­mi­na­tion kurde qui crée des fric­tions avec les po­pu­la­tions arabes. » En Irak, pour­suit Mat­teo Pux­ton, dans les zones sun­nites, « ce se­ra leur non-re­pré­sen­ta­tion po­li­tique, les hu­mi­lia­tions qui leur sont in­fli­gées par les mi­lices et les forces de sé­cu­ri­té dominées par les chiites, la cor­rup­tion et la non-re­cons­truc­tion, faute d’ar­gent ».

Ces lo­giques sont dé­jà à l’oeuvre pour fa­vo­ri­ser le re­cru­te­ment, aver­tissent una­ni­me­ment Was­sim Nasr et Mat­teo Pux­ton. Et de­puis long­temps, même, comme en té­moigne cette dis­cus­sion à Mos­soul, en Irak, en mars 2018.

Les cinq sun­nites avec qui je par­tage le thé à la ter­rasse d’un pe­tit ca­fé ce jour-là sont amers. Leur ville est à moi­tié dé­vas­tée par les bom­bar­de­ments in­ten­sifs de l’été pré­cé­dent. « Le monde nous a lais­sé tom­ber », sou­pire l’un d’eux.

Bien sûr, ils se sou­viennent de la du­re­té du quo­ti­dien sous le joug de l’EI. « Tu ne pou­vais pas fu­mer. Si tu n’al­lais pas à la prière, tu étais fou­tu. » Mais ils se sentent aban­don­nés par le pou­voir cen­tral de Bag­dad, en plus de su­bir des bri­mades sec­taires au quo­ti­dien.

L’EI pour­rait-il faire son re­tour dans la ré­gion ? leur ai-je de­man­dé.

« Quand tu en ar­rives au point de dé­tes­ter le gou­ver­ne­ment et cette au­to­ri­té, tu fi­nis par re­gar­der d’autres op­tions… »

Tout était dit.

Femmes et en­fants fuyant Ba­ghouz dé­pla­cés vers des camps dans l’est de la Sy­rie ; ce qu’il reste du cam­pe­ment de l’État is­la­mique à Ba­ghouz ; dé­fi­lé des FDS près du champ pé­tro­li­fère d’al-Omar.

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