Éco­no­mie

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR PIERRE FOR­TIN

Dans notre éco­no­mie dé­cen­tra­li­sée, c’est la pres­sion de la concur­rence sur l’en­tre­prise qui tem­père sa ca­pa­ci­té d’aug­men­ter son prix de vente à vo­lon­té. Si elle vend 1,10 $ ce qui lui coûte 1 $ à pro­duire, c’est qu’elle est pro­ba­ble­ment dis­ci­pli­née par la concur­rence. Par contre, si elle ne craint pas de vendre le même pro­duit 1,50 $, c’est sans doute qu’elle ne re­doute guère que les concur­rents lui volent ses clients.

La concur­rence entre les en­tre­prises pro­tège les consom­ma­teurs contre les hausses de prix ex­ces­sives. À l’in­verse, l’ab­sence de concur­rence fait le bon­heur des in­ves­tis­seurs. Le ma­gnat amé­ri­cain du pla­ce­ment bour­sier War­ren Buf­fett n’hé­site pas à re­con­naître que « fon­da­men­ta­le­ment, le cri­tère le plus im­por­tant pour éva­luer une en­tre­prise est sa ca­pa­ci­té de fixer les prix. Si votre en­tre­prise s’avère être un mo­no­pole que même votre idiot de ne­veu pour­rait gé­rer et que vous pou­vez aug­men­ter vos prix sans perdre de clients aux mains d’un concur­rent, alors vous avez une très belle en­tre­prise. Par contre, si vous éprou­vez le be­soin de pas­ser une jour­née en prière avant d’aug­men­ter vos prix d’un tout pe­tit dixième de cent, alors vous avez une en­tre­prise af­freuse… »

Pour sa­voir si, avec le temps, la concur­rence s’est raf­fer­mie à l’avan­tage des consom­ma­teurs ou si elle s’est plu­tôt re­lâ­chée au pro­fit des in­ves­tis­seurs, il faut suivre l’évo­lu­tion du rap­port entre les prix de vente et les coûts de pro­duc­tion (taux de marge ou mar­kup). Des cher­cheurs du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) ont ré­cem­ment re­le­vé plus de 630 000 de ces taux de marge entre prix et coûts pour les en­tre­prises ins­crites en Bourse dans 74 pays au cours des 37 an­nées qui vont de 1980 à 2016.

Ce qu’ils ont trou­vé n’est pas beau. De 1980 à 2016, le taux de marge des en­tre­prises a aug­men­té dans toutes les éco­no­mies avan­cées. Au Ca­na­da, comme l’illustre le gra­phique, il a bon­di en moyenne de 51 % ; aux États-Unis, de 42 %. Nos éco­no­mies re­posent de moins en moins sur la concur­rence et de plus en plus sur la puis­sance mo­no­po­lis­tique.

Ces hausses du taux de marge entre prix et coûts ne se sont pas ma­ni­fes­tées seule­ment dans les in­dus­tries de haute tech­no­lo­gie, comme on pour­rait le croire. Elles ont tou­ché tous les sec­teurs de l’éco­no­mie, no­tam­ment la san­té, la fi­nance, l’im­mo­bi­lier et les biens et ser­vices de consom­ma­tion. En même temps, les cher­cheurs ont

trou­vé que, dans chaque sec­teur, la hausse du taux de marge était sur­tout cau­sée par un pe­tit nombre d’en­tre­prises dites « su­per­stars », qui ont été ca­pables de fixer leurs prix de vente à des hau­teurs consi­dé­rables par rap­port à leurs coûts de pro­duc­tion. Ce sont elles qu’af­fec­tionnent les in­ves­tis­seurs comme Buf­fett.

D’où vient la mon­tée ful­gu­rante de la puis­sance com­mer­ciale de ces en­tre­prises hors normes ? Les sources tra­di­tion­nelles comme les ac­qui­si­tions, les fu­sions et les autres opé­ra­tions fa­vo­ri­sant la concen­tra­tion des en­tre­prises ont joué, bien sûr. Mais de nou­velles sources sont éga­le­ment ap­pa­rues, telles que la concen­tra­tion ac­crue des ac­tifs in­tan­gibles (bre­vets, marques, droits d’au­teur, lo­gi­ciels, etc.) et les ef­fets de ré­seaux, qui ont pour consé­quence qu’un pro­duit peut prendre de la va­leur du simple fait que le nombre de ses uti­li­sa­teurs aug­mente. Ce­la fa­vo­rise gran­de­ment Google et Fa­ce­book.

La pro­gres­sion du pou­voir mo­no­po­lis­tique au dé­tri­ment de la concur­rence a aus­si ré­sul­té de la com­plai­sance ou de l’im­puis­sance des au­to­ri­tés char­gées de com­battre les pra­tiques an­ti­con­cur­rence, comme l’An­ti­trust Di­vi­sion, aux États-Unis, et le Bu­reau de la concur­rence, au Ca­na­da. Le cé­lèbre ju­riste amé­ri­cain Ri­chard Pos­ner s’est ré­cem­ment ex­cla­mé à ce su­jet : « An­ti­trust is dead, isn’t it ? »

Qui plus est, les en­tre­prises su­per­stars qui sont ac­tives mon­dia­le­ment gros­sissent leurs pro­fits dé­jà consi­dé­rables en les dé­pla­çant dans les pays où la fis­ca­li­té est plus lé­gère, et jusque dans les pa­ra­dis fis­caux. Elles obligent ain­si nos États à faire payer par les simples contri­buables les im­pôts et taxes qu’elles réus­sissent à évi­ter.

Nous ad­mi­rons tous les en­tre­prises comme Google, Apple, Fa­ce­book ou Ama­zon, mais il ne faut pas être naïf. L’étude du FMI ré­vèle que la puis­sance mo­no­po­lis­tique ac­crue des en­tre­prises su­per­stars a floué les consom­ma­teurs et ag­gra­vé les in­éga­li­tés, et qu’elle ra­len­tit main­te­nant l’in­no­va­tion. Il est im­pé­ra­tif de cor­ri­ger la ten­dance en ré­af­fir­mant le rôle cen­tral des au­to­ri­tés an­ti­mo­no­pole dans la ré­gu­la­tion de l’éco­no­mie, et en of­frant l’as­su­rance aux contri­buables que les en­tre­prises in­ter­na­tio­nales paient en­fin leur juste part des im­pôts et taxes.

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