Vous n’êtes pas tan­nés de rou­ler, bande de… tou­ristes !

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR SIMON DIOTTE

Notre col­la­bo­ra­teur a une dent contre le fa­meux « tour de la Gas­pé­sie », ce ri­tuel de va­cances de la culture qué­bé­coise. Se­lon lui, la pé­nin­sule mé­rite mieux qu’une vi­rée à 100 km/h en quelques jours. N’est-il pas le temps de re­voir notre ma­nière d’abor­der l’une des plus belles ré­gions du Qué­bec ?

Notre col­la­bo­ra­teur a une dent contre le fa­meux « tour de la Gas­pé­sie », ce ri­tuel de va­cances de la culture qué­bé­coise. Se­lon lui, la pé­nin­sule mé­rite mieux qu’une vi­rée à 100 km/h en quelques jours. N’est-il pas le temps de re­voir notre ma­nière d’abor­der l’une des plus belles ré­gions du Qué­bec ?

Dans mon en­fance, la scène « carte pos­tale » des va­cances était les sem­pi­ter­nelles plages de l’Est amé­ri­cain. Or, en 1990, mes pa­rents dé­cident de faire une ex­cep­tion à la règle. De mé­moire, il s’agit d’une ques­tion de bud­get. Le taux de change dé­fa­vo­rise le dol­lar ca­na­dien, ce qui nous amène à faire une croix sur Ogun­quit. Mes gé­ni­teurs choi­sissent donc de nous trim­bal­ler, mes deux frères et moi, jus­qu’en Gas­pé­sie. À mon grand déses­poir.

J’ai 14 ans. Pour moi, le pays d’Isa­belle Bou­lay rime avec ennui. Le bon­heur ne se trouve qu’aux États-Unis, avec leurs pro­me­nades de bois, leur bouffe grais­seuse et leurs mi­ni­golfs. À mon re­tour, Old Or­chard et Wild­wood au­ront per­du à tout ja­mais de leur lustre.

Contre toute at­tente, la Gas­pé­sie m’en­voûte. La vue de­puis le som­met du mont Saint-Pierre. La plage de ga­lets du Cap-Bon-Ami. Le cri des mil­liers des fous de Bas­san de l’île Bo­na­ven­ture. Je fus loin d’en être ras­sa­sié.

En quatre jours et trois nui­tées, nous avons fait l’al­ler­re­tour entre La­val et Per­cé, ajou­tant 2 000 km à l’odo­mètre de la voi­ture. Mes pa­rents dé­vo­raient du bi­tume. La plu­part des pay­sages gas­pé­siens, je les ai vus dé­fi­ler à ma fe­nêtre pen­dant une frac­tion de se­conde. Juste as­sez pour les im­pri­mer dans ma mé­moire et éprou­ver le dé­sir de les re­voir un jour. Ce que j’ai fait avec abondance

de­puis : j’ai vi­si­té la Gas­pé­sie une dou­zaine de fois en 15 ans. Tou­jours avec bon­heur.

Alors, quand des amis ou des connais­sances m’an­noncent qu’ils fe­ront le tour de la Gas­pé­sie en cinq ou six jours, j’en­rage. Je les somme de par­tir plus long­temps. De prendre leur temps pour faire le tour, ou de se po­ser quelque part et de rayon­ner dans les en­vi­rons. Mal­gré mes ar­gu­ments, je les convaincs ra­re­ment. Le tour de la Gas­pé­sie est un ri­tuel an­cré dans l’ima­gi­naire des Qué­bé­cois, au­quel on consacre une se­maine de va­cances, guère plus.

Sauf que les va­can­ciers à la bourre, qui dé­font et re­font leurs va­lises chaque jour, s’épuisent et ne goûtent pas, à mon avis — leurs com­men­taires me portent d’ailleurs à croire que j’ai rai­son —, à la sub­stan­ti­fique moelle de la Gas­pé­sie. À force de vou­loir tout voir, ils ne voient rien ou, pire en­core, ils ne vivent pas la Gas­pé­sie.

« C’est une aber­ra­tion de par­cou­rir la cein­ture gas­pé­sienne en moins d’une se­maine. Non seule­ment c’est pol­luant, mais en y consa­crant si peu de temps, on ne ren­contre pas les Gas­pé­siens. On n’ap­prend rien sur leur culture», dé­plore Be­noit Tré­pa­nier, di­rec­teur gé­né­ral du parc ré­gio­nal Pe­tite-Cas­ca­pé­dia, à New Rich­mond.

Tou­risme Gas­pé­sie ne dis­pose pas de don­nées sur la du­rée exacte des 500 000 sé­jours an­nuels, mais des son­dages dans les bu­reaux d’ac­cueil tou­ris­tique montrent que la du­rée du tour va­rie en moyenne de cinq à sept jours. « Beau­coup font la boucle en trois jours seule­ment », dit Sté­pha­nie Thi­baud, di­rec­trice du mar­ke­ting à Tou­risme Gas­pé­sie.

Sa­vou­rez l’iro­nie : on al­loue le même temps que dans les an­nées 1950 et 1960 à la dé­cou­verte de la pé­nin­sule. Pour­tant, le tour n’est plus 550 milles (ou 885 km) de « choses tran­quilles », pour pa­ra­phra­ser Fé­lix Le­clerc dans Le tour de l’île. « Dans les an­nées 2000, les at­traits se sont mul­ti­pliés par 10 ou 20, mais on aborde la ré­gion comme il y a un de­mi-siècle», se dé­sole Alexan­der Re­ford, di­rec­teur des Jar­dins de Mé­tis et pas­sion­né d’his­toire.

Le mar­ke­ting tou­ris­tique a tou­jours mi­sé sur ce cir­cuit en boucle, de­ve­nu le road trip par ex­cel­lence au Qué­bec. «Jus­qu’en 2016, nous ven­dions sur­tout la contem­pla­tion des pay­sages. Ce n’est que de­puis peu qu’on axe notre mar­ke­ting sur les ac­ti­vi­tés à faire », ad­met Sté­pha­nie Thi­baud. N’em­pêche, le tour est en­core à l’hon­neur cette an­née dans la cam­pagne mar­ke­ting « Viens faire ton tour ! ». Le site In­ter­net de Tou­risme Gas­pé­sie pré­cise d’ailleurs qu’il se fait en sept jours.

« Dans l’es­prit des Qué­bé­cois, notre ré­gion de­meure éco­no­mi­que­ment dé­pri­mée. Ils passent en coup de vent, pen­sant que les vil­lages sont dé­ser­tés et qu’il n’y a rien à faire », ex­plique Ke­vin Rand­lett, di­rec­teur des opé­ra­tions d’Avo­lo plein air, qui offre des ex­cur­sions gui­dées en kayak au ro­cher Per­cé. Il vante, pen­dant ses sor­ties, les mul­tiples at­traits de son coin de pays. « Les gens s’en­thou­siasment, mais ils ne peuvent pas s’at­tar­der, car ils ont dé­jà ré­ser­vé leur pro­chaine nui­tée à 500 km de dis­tance », re­grette-t-il.

Les hô­te­liers ne boudent évi­dem­ment pas les vi­si­teurs qui en­tre­prennent le tour, mais sou­hai­te­raient qu’ils étirent leurs sé­jours. « C’est com­pli­qué de vi­der et de rem­plir un hô­tel chaque jour, sur­tout dans un contexte de pé­nu­rie de main-d’oeuvre», sou­ligne Na­tha­lie Blouin, vice-pré­si­dente des ventes et du mar­ke­ting du Groupe Riô­tel, qui pos­sède trois éta­blis­se­ments sur la route 132. Ce groupe hô­te­lier tente de­puis des an­nées de convaincre ses clients de res­ter deux ou trois nuits par éta­blis­se­ment, voire une se­maine. « Le suc­cès est mi­ti­gé », dit Na­tha­lie Blouin.

Dé­jà fré­quen­tée par l’élite de­puis le mi­lieu du XIXe siècle, qui y ac­cé­dait en train ou en ba­teau à va­peur, la Gas­pé­sie s’ouvre par la route au tou­risme de masse. En 1928, le gou­ver­ne­ment du Qué­bec pro­duit 500 000 cartes pos­tales en cou­leur, Ro­man­tic Que­bec : Gas­pé Pe­nin­su­la, et une bro­chure, des­ti­nées aux mar­chés an­glo-ca­na­dien et amé­ri­cain. L’en­goue­ment ne tarde pas, nour­ri par des re­por­tages dans les plus grandes pu­bli­ca­tions amé­ri­caines, dont le National Geo­gra­phic.

Le « tour de la Gas­pé­sie » est né en 1929, lorsque s’est ache­vée la construc­tion de la cein­ture rou­tière. Elle était alors à des an­nées-lu­mière de la route gou­dron­née d’au­jourd’hui. Des por­tions du bou­le­vard Per­ron — ou route 6, ain­si qu’on dé­si­gnait ja­dis ce cor­don om­bi­li­cal — pas­saient par la grève ! Les conduc­teurs de­vaient par­fois s’ar­rê­ter pour dé­pla­cer des roches lais­sées par des ébou­le­ments. Comme le rap­pelle Alexan­der Re­ford, des Jar­dins de Mé­tis, on rou­lait à 20 ou 30 km/h sur du gra­vier. « Il n’y avait au­cun at­trait tou­ris­tique en che­min. On y al­lait pour ren­con­trer les Gas­pé­siens et ad­mi­rer les pay­sages. »

Jus­qu’en 1945, de 20 000 à 50 000 es­ti­vants em­pruntent an­nuel­le­ment la route 6. Dans les an­nées 1950, c’est 80 000 à 100 000 tou­ristes, la ma­jo­ri­té ve­nant de l’ex­té­rieur du Qué­bec. Sa po­pu­la­ri­té aug­men­te­ra constam­ment, tout en connais­sant des pé­riodes de flé­chis­se­ment, no­tam­ment pen­dant la crise pé­tro­lière des an­nées 1970. Par contre, la ma­nière de dé­cou­vrir la Gas­pé­sie, le feu au der­rière, n’a pas évo­lué dans le temps. Quelques at­traits, épar­pillés sur la route, servent d’aimants. Entre ceux-ci, les au­to­mo­bi­listes ne ra­len­tissent que pour mettre de l’es­sence.

« Pen­dant long­temps, on a trop mi­sé sur nos parcs na­tio­naux [Gas­pé­sie, Fo­rillon et Île-Bo­na­ven­ture-et­du-Ro­cher-Per­cé] pour at­ti­rer les vi­si­teurs », af­firme Guillaume Mo­lai­son, fon­da­teur de l’Au­berge ChicC­hac, à Mur­do­ch­ville. Les jeunes en­tre­prises qui re­dy­na­misent la Gas­pé­sie en concen­trant leurs ac­ti­vi­tés sur le plein air ou les pro­duits du ter­roir, comme les mi­cro­bras­se­ries, ont pris du temps à émer­ger. Mais de­puis une dé­cen­nie, on sent poindre chez les tou­ristes une nou­velle fa­çon d’ap­pré­cier la Gas­pé­sie, moins axée sur la consom­ma­tion ra­pide des lieux.

Cette ten­dance a pris nais­sance en hi­ver, alors que cer­tains en­droits, comme les Chic-Chocs et Mur­do­ch­ville, de­viennent des des­ti­na­tions à part en­tière. « On sou­haite que cette ma­nière de voya­ger se ré­pande à la gran­deur de la Gas­pé­sie. Ça bouge dans les sous­ré­gions, qui se dé­ve­loppent à la vi­tesse grand V, dans le but de re­te­nir la clien­tèle », dit Vincent Lan­dry, di­rec­teur gé­né­ral du Mont-Saint-Jo­seph, de Car­le­ton-surMer, qui tra­vaille à faire du point culmi­nant de la ville un centre de plein air quatre sai­sons.

Une nou­velle gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs veut en­cou­ra­ger les vi­si­teurs à faire d’une sous-ré­gion leur camp de base, d’où ils pour­ront rayon­ner et prendre le temps de sa­vou­rer plei­ne­ment les lieux. Pas pour rien que JeanF­ran­çois Tapp, pro­prié­taire d’une au­berge dans le ha­meau de Coin-du-Banc, qui fait par­tie de l’ag­glo­mé­ra­tion de Per­cé, a bap­ti­sé son éta­blis­se­ment le Camp de base.

«Tu peux pas­ser ici fa­ci­le­ment une se­maine sans ja­mais faire la même chose », dit l’en­tre­pre­neur de 39 ans. Vé­lo de mon­tagne, plage, ran­don­née, planche à pa­gaie, kayak, spec­tacles, alouette ! « On ne veut plus que notre suc­cès dé­pende du taux de change ou du prix de l’es­sence », af­firme Jean-François Tapp.

Pour­quoi ne pas faire du slow tra­vel en Gas­pé­sie ? Vi­si­ter tran­quille­ment les mar­chés et les pois­son­ne­ries, pê­cher le bar rayé, mar­cher dans les mon­tagnes, ad­mi­rer les cou­chers de so­leil, faire un feu sur la grève... Oui, le tour de la Gas­pé­sie est un clas­sique. Pre­nez votre temps. La Gas­pé­sie vous le ren­dra.

« La route ne de­vrait pas être une des­ti­na­tion en soi, mais le pré­texte pour dé­cou­vrir la Gas­pé­sie », ré­sume Alexan­der Re­ford.

Ai-je be­soin d’en ra­jou­ter ?

Les va­can­ciers qui dé­font et re­font leurs va­lises chaque jour ne goûtent pas à la sub­stan­ti­fique moelle de la Gas­pé­sie. Ils ne voient rien ou, pire en­core, ils ne vivent pas la Gas­pé­sie.

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