Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DES­JAR­DINS

La vieille Un­der­wood est au sous-sol de­puis sept ou huit se­maines. On a fait des ré­nos. Il a fal­lu des­cendre plein de trucs pen­dant les tra­vaux pour leur évi­ter la tor­nade de pous­sière.

La ma­chine à écrire da­tant du dé­but du pré­cé­dent siècle n’est tou­jours pas re­mon­tée à l’étage. Pen­dant quelques jours, ma fian­cée s’en est ser­vie pour te­nir une porte ou­verte. Nous avons dis­cu­té d’un en­droit où la mettre, mais il manque dé­sor­mais de place.

Elle est donc de­meu­rée sur le plan­cher de bé­ton peint. L’autre soir, je me suis en­far­gé de­dans en al­lant nour­rir les chats. Et j’ai pen­sé aux vies qui changent. Ou plu­tôt à ces choses qui nous dé­fi­nissent, puis que nous ces­sons de faire. Moi, ça a long­temps été d’écrire. Je ne fai­sais que ça, ou presque. Et tout le reste en dé­cou­lait.

Pour cer­tains, cette perte d’iden­ti­té est un ter­rible ver­tige. On passe par­fois sa vie à se cons­truire, et voi­là qu’on nous re­tire le cos­tume de ce que nous sommes. C’est comme ça. Les époques fi­nissent, nos vies nous échappent. Je pique l’image à ce vieux dé­gueu­lasse de Bu­kows­ki : les jours s’en­fuient comme des che­vaux sau­vages par-de­là les col­lines.

J’écris en­core. Mais je ne passe pas le plus clair de mon temps à ré­di­ger des chro­niques. De­puis quelques an­nées, je suis plus sou­vent à la té­lé. Mais j’ai sur­tout fon­dé une en­tre­prise qui prend la ma­jeure par­tie de mon temps. Et j’adore ça.

Quand j’ai re­çu la ma­chine à écrire, j’ai été très ému. C’était un ca­deau su­perbe. Il me dé­fi­nis­sait. Me le faire of­frir par des amis qui avaient com­pris sa va­leur sym­bo­lique m’a ti­ré des larmes.

J’écris à l’or­di, je l’ai tou­jours fait. Mais ce bou­lot, ça a tou­jours été pour moi une sorte de bri­co­lage. La vieille ma­chine en était le sym­bole : dans la vie, j’étais un ar­ti­san des mots, quel­qu’un dont le mé­tier était de les agen­cer. C’est par le geste que vient la ré­flexion, que les idées af­fleurent.

Après m’être en­far­gé de­dans, j’ai re­gar­dé la ma­chine, sans nos­tal­gie. Sans re­gret­ter l’époque où je me dé­fi­nis­sais par le fait que j’écri­vais pu­bli­que­ment ; j’ai la chance de le faire en­core, dans l’un des plus pres­ti­gieux ma­ga­zines du pays.

Mais ce n’est pas tou­jours aus­si simple pour tout le monde.

Il y a les ani­ma­teurs de quiz qui ne peuvent se pas­ser du re­gard du pu­blic. Les pa­trons qui ne peuvent lâ­cher les rênes de leur en­tre­prise. Ça peut aus­si être de se si­tuer comme

une mère, le chef d’un res­to à la mode, une ar­chi­tecte de re­nom, un exé­gète de la Flore lau­ren­tienne. Ou l’épi­cier du coin, l’en­traî­neur de rug­by, le pia­niste at­ti­tré d’un bar d’hô­tel.

Mal­gré toutes les forces qui conspirent en ce sens, on n’est pas juste ce qu’on achète. On est aus­si toutes ces choses qui consti­tuent la prin­ci­pale trame nar­ra­tive de nos vies. Cette trame­là change. Des fois pour le mieux, d’autres fois pas. Cette iden­ti­té est pra­tique, elle nous confère notre place dans la so­cié­té. La perdre est par­fois un épou­van­table drame. Ou une li­bé­ra­tion. Mais ce chan­ge­ment est tou­jours vertigineu­x. Je me sou­viens d’avoir per­du le bou­lot que je fai­sais de­puis plus de 10 ans, je ve­nais d’ache­ter la mai­son, le monde me pa­rais­sait voi­lé d’étran­ge­té, et sur­tout, je sen­tais que les autres ne sa­vaient plus com­ment me dé­fi­nir, quel était mon sta­tut dans le monde, dé­sor­mais.

Ja­mais on ne m’avait de­man­dé de ré­flé­chir à mon iden­ti­té. Ja­mais je n’avais pris de re­cul pour son­ger aux fa­cettes de ce qui me consti­tue, et com­ment ce­la contri­bue à mon bon­heur. Ou pas. Sur­tout pas à l’école, où l’on se conten­tait de me pré­pa­rer à tra­vailler. Point à la ligne.

On me­sure mal le pou­voir des pas­sions, de ces ac­ti­vi­tés qui ne servent pas qu’à meu­bler le temps libre, mais nous rendent pro­fon­dé­ment heu­reux, et nous ca­rac­té­risent so­cia­le­ment. Quant aux sta­tis­tiques sur le chô­mage, elles sont abs­traites, in­hu­maines. Au­cun chiffre ne peut dé­peindre la dé­tresse des gens qui perdent un bou­lot qui les dé­fi­nit ou qui doivent en ac­cep­ter un qui ne cor­res­pond pas à ce qu’ils sont. Ni ce qui pousse les gens qui exercent un mé­tier en­vié à chan­ger de vie, sans que leur en­tou­rage y com­prenne rien.

En bu­tant contre la vieille ma­chine, j’ai son­gé au re­gard des gens sur tous ces an­ciens ac­teurs ter­ro­ri­sés par le trac de­ve­nus agents de cas­ting et ces pro­duc­trices té­lé sur­me­nées de­ve­nues d’heu­reuses hor­ti­cul­trices. Je me suis de­man­dé si ces gens re­gret­taient leur sta­tut, le re­gard dé­fé­rent des autres se po­sant sur eux. Estce que leur nou­velle exis­tence avait em­por­té leurs sou­ve­nirs des an­ciennes, comme pour moi ? Sans his­toire, mais ti­rées par les che­vaux par­de­là les col­lines. Des vies en­fuies. Mais qui nous rat­trapent de temps à autre. Un flash de nos­tal­gie dans le­quel on s’en­farge, comme dans la vieille Un­der­wood.

On me­sure mal le pou­voir des pas­sions, de ces ac­ti­vi­tés qui ne servent pas qu’à meu­bler le temps libre, mais nous rendent pro­fon­dé­ment heu­reux, et nous ca­rac­té­risent so­cia­le­ment.

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