Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DES­JAR­DINS

La rou­tine est une per­fide geô­lière. Voyez com­ment elle confine les couples au si­lence en les fai­sant pour­tant par­ler de mille trucs fu­tiles. Com­ment la ba­na­li­té des choses or­di­naires étouffe le bruit de l’es­sen­tiel qui hurle à l’in­té­rieur des gens. Et c’est ain­si que l’at­ta­che­ment de­vient une chaîne.

C’est en tout cas ce qu’af­firme Ing­mar Berg­man dans Scènes de la vie conju­gale : les conven­tions, les non­dits, noyés dans l’in­las­sable cours des jours, fi­nissent par rui­ner l’aven­ture de la vie à deux. Jus­qu’au jour où l’un des deux se sauve en cou­rant, brû­lant tout der­rière.

C’est ar­ri­vé à la plu­part d’entre nous. Tan­tôt py­ro­manes, tan­tôt grands brû­lés. Et pour­tant, nous re­com­men­çons. « Parce que le couple, qui pour­rait être ba­na­li­sé comme étant quelque chose d’anec­do­tique, est en réa­li­té une grande aven­ture », me dit James Hynd­man. J’as­sis­tais la veille à l’adap­ta­tion de la sé­rie (en­suite de­ve­nue film) de Berg­man dans la­quelle il joue et qu’il a mise en scène au Théâtre de Quat’Sous. Un spec­tacle qui vous plombe so­li­de­ment l’en­vie du couple pour mieux vous la ra­vi­ver. À condi­tion que vous co­chiez la case « Je ne suis pas un ro­bot » et que vous ac­cep­tiez cer­taines règles du jeu. Dont celle vou­lant qu’on ne change pas ceux qu’on aime. « L’autre, on ne le com­mande pas, il existe avec son iden­ti­té, son his­toire, ses be­soins », sou­ligne Hynd­man. Ap­prendre à vivre dans cette al­té­ri­té, « c’est un grand pas dans une vie in­di­vi­duelle ».

Des règles du jeu qui par­ti­cipent aus­si de la ma­gie des couples qui durent au­tre­ment que par ha­bi­tude.

Le mien ? Le nôtre ? Il est une af­faire d’amour, im­mense. Mais nous sa­vons que ce­la ne suf­fit pas. Il y a dans l’idée de notre épa­tant duo une for­mule d’al­chi­mie hu­maine où il ne s’agit pas de dis­soudre nos deux so­li­tudes dans le creu­set du couple, mais bien de les ac­cep­ter comme telles, de les faire s’em­mê­ler har­mo­nieu­se­ment comme les hé­lices d’une mo­lé­cule d’ADN.

Au centre de ces hé­lices, « l’autre re­cèle une part de mys­tère qui nous échappe », comme le dit Hynd­man. Et nous l’ac­cep­tons. Ap­pe­lez­nous des uto­pistes réa­listes de l’amour. Éper­dus en même temps que conscients de la fi­ni­tude des choses. Tou­jours à guet­ter le com­pro­mis in­ac­cep­table, l’ennui qui tente de s’ins­tal­ler. Et nous nous ap­pli­quons à les chas­ser comme les rats qu’ils sont.

Ce n’est pas une re­cette uni­ver­selle. C’est la nôtre. Sans doute pas in­faillible. Mais nous y croyons. Vrai­ment. Parce qu’en­semble nous nous éle­vons l’un et l’autre. Com­ment dire… Vous nous ad­di­tion­nez, et le ré­sul­tat est plus grand que la somme des par­ties. Et en­suite, nous nous di­vi­sons le bu­tin. Nous sommes plus riches, cha­cun.

Sa­rah-Maude Beau­chesne abonde dans le même sens : « Je ne pense pas que l’amour, c’est de la marde, mais il faut que ce soit un ajout à ma vie. Il faut que ça rende ma vie vrai­ment meilleure. » Je l’ai ap­pe­lée parce que j’ai ca­po­té sur la fraî­cheur et la vé­ri­té de sa web­sé­rie Four­chette. Elle ne m’a pas fait re­gret­ter les tâ­ton­ne­ments amou­reux ou exis­ten­tiels de la ving­taine (in­sé­rez ici l’émo­ji avec les yeux au ciel), mais elle m’a fait prendre conscience que le ques­tion­ne­ment de Berg­man dans les an­nées 1970, qui ré­sonne tou­jours chez la gé­né­ra­tion X de Hynd­man, est en­core bien pré­sent chez les Y.

Une sé­rie sur une femme qui tente de se re­trou­ver dans une so­cié­té qui glo­ri­fie le couple. C’est ain­si que l’au­teure dé­crit son oeuvre, tirée de son blogue, dans le­quel elle joue son al­ter ego.

Elle re­met le couple en ques­tion. Du moins le confor­misme qui nous pousse à fuir la so­li­tude à tout prix. Comme Hynd­man, l’au­teure re­marque que les ré­seaux so­ciaux ne sont pas étran­gers à cette pres­sion d’être ab­so­lu­ment deux. Le dogme, comme le reste du monde, s’est ain­si laï­ci­sé et nu­mé­ri­sé. Les cu­rés du bon­heur conju­gal sont des sel­fies de couple sur le compte Ins­ta­gram du mu­si­cie­nac­teur-sex-sym­bol Claude Bé­gin.

Ne pas lais­ser tom­ber lors­qu’on se cogne à un mur, ne pas cé­der au bon­heur de sur­face des images qui inondent nos écrans. Mais cul­ti­ver l’amour fou, parce qu’il est « beau, fou­gueux, mais rare. Et d’une in­croyable dif­fi­cul­té à faire du­rer », es­time Sa­rahMaude Beau­chesne. Pré­cieux en même temps qu’es­sen­tiel. Voi­là pour­quoi nous y re­ve­nons tous, tout le temps, ou le cher­chons, in­las­sa­ble­ment. « Ça a été ex­trê­me­ment dif­fi­cile, pour moi, d’ap­prendre à ai­mer, confie James Hynd­man. C’était ma quête prin­ci­pale, mais je n’avais pas ce qu’il fal­lait, d’où mes an­nées de psy­cha­na­lyse. Parce que c’est bien de s’ac­com­plir dans le tra­vail, mais fi­na­le­ment, même si c’est un cli­ché, ce qui compte vrai­ment, c’est l’amour. »

Il y a dans l’idée de notre épa­tant duo une for­mule d’al­chi­mie hu­maine où il ne s’agit pas de dis­soudre nos deux so­li­tudes dans le creu­set du couple, mais bien de les ac­cep­ter comme telles.

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