Des­sine-moi un trou­peau

L’actualité - - DÉCRYPTAGE - (ter­roir) L’ami ber­ger mots & photos Simon Jo­doin

Qui n’a pas rê­vé, au ha­sard d’une ba­lade à la cam­pagne, de de­ve­nir fer­mier? Le ro­man­tisme des pâ­tu­rages, la lu­mière sur les prai­ries et les chants des ani­maux ont ins­pi­ré bien des poètes qui ont en­tre­te­nu une forme de rêve bu­co­lique de la vie pay­sanne. Or, le rêve ne suf­fit pas pour me­ner à bien une telle en­tre­prise même si la pas­sion, elle, de­meure es­sen­tielle. Bien­ve­nue chez L’ami ber­ger.

Le par­cours d’une vie est tou­jours im­pos­sible à pré­voir. Les bi­fur­ca­tions sont nom­breuses, et il est dif­fi­cile de voir ve­nir toutes les courbes, par­fois pro­non­cées, qu’on doit suivre tout au long du tra­jet. Ma­thieu Per­ron, éle­veur d’agneau à Saint-Pas­cal dans le Ka­mou­ras­ka, en sait quelque chose. Il est dé­sor­mais ber­ger dans le Bas-du-Fleuve, mais dans ses pre­mières aven­tures de jeu­nesse, il ap­pri­voi­sait les études fran­çaises et l’eth­no­lo­gie à Mon­tréal et à Qué­bec. Un che­mi­ne­ment sco­laire qui al­lait le me­ner jus­qu’à la maî­trise et tout au long du­quel il s’est in­té­res­sé tout par­ti­cu­liè­re­ment aux chan­sons tra­di­tion­nelles et aux contes.

C’est à 30 ans qu’un chan­ge­ment de tra­jec­toire s’opère. Le cher­cheur en eth­no­lo­gie qu’il était al­lait plu­tôt de­ve­nir fer­mier. Il en­tre­prend ain­si des études à La Po­ca­tière en ges­tion et ex­ploi­ta­tion d’en­tre­prises agri­coles. Un titre as­sez peu poé­tique qui rap­pelle tout le prag­ma­tisme né­ces­saire à l’ex­ploi­ta­tion d’une ferme. Com­mence alors un par­cours qui va du rêve de de­ve­nir fer­mier à la sèche réa­li­té qui consiste à en­fi­ler ses bottes dès l’aube, beau temps mau­vais temps, pour s’oc­cu­per du bé­tail.

« On a tou­jours le syn­drome de l’im­pos­teur, mais moi, comme eth­no­logue, ce qui m’in­té­res­sait c’était le mi­lieu rural, parce que comme ado, ma fa­mille du cô­té de mon père était dans Char­le­voix. J’al­lais

C’est ce que Ro­méo Bou­chard, fi­gure bien connue du monde pay­san qui ha­bite à quelques ki­lo­mètres, qua­li­fie de « fan­tasme pas­to­ral », une sorte de ro­man­tisme du ber­ger, une vi­sion idéa­li­sée de la vie ru­rale dans les champs, pit­to­resque et bu­co­lique, mais qui ne tient pas compte de la dure réa­li­té de la vie d’agriculteu­r. Bien des ur­bains qui tentent un re­tour à la terre se heurtent à ce rude rap­pel du réel. Le ber­ger que Ma­thieu Per­ron al­lait de­ve­nir n’était pas dupe : « J’étais là-de­dans aus­si, mais j’en étais conscient. »

Ce fan­tasme, bien sou­vent, est aus­si por­té par le rêve des consom­ma­teurs, à l’autre bout de la chaîne. Cha­cun sou­hai­te­rait re­trou­ver dans son as­siette des pro­duits tein­tés de ro­man­tisme, s’ima­gi­nant une vie cam­pa­gnarde idéa­li­sée, por­tée par de sym­pa­thiques pe­tits pro­duc­teurs. Or, «la pas­sion, ça ne paie pas l’épi­ce­rie», comme le rap­pelle le ber­ger qui est loin de faire for­tune avec son trou­peau et sa ber­ge­rie. «Il faut être ca­pable de faire des pro­jets ren­tables. Il faut être exi­geant aus­si en­vers le mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture et la Fi­nan­cière agri­cole pour avoir des ap­puis, mais il faut aus­si que les gens se rendent compte de ce que ça coûte de faire vivre ce rêve. On ne peut pas se conten­ter d’une vi­sion

C’est peut-être même sa for­ma­tion d’eth­no­logue qui al­lait lui don­ner un bon coup de main dans cette ren­contre avec la ru­desse du mé­tier. De­ve­nir agriculteu­r, c’était en quelque sorte par­tir à la ren­contre d’une po­pu­la­tion afin d’en com­prendre les cou­tumes, les modes de pro­duc­tion et éven­tuel­le­ment être ca­pable d’y ha­bi­ter. « Quand tu ne viens pas de ce mi­lieu-là, tu ne peux pas com­prendre tout ce que ça im­plique au quo­ti­dien. Le 365 jours par an­née, c’est quand même quelque chose. Moi, je vou­lais quand même me bran­cher à ça. C’est sûr que de faire des clô­tures avec l’an­cien pro­prié­taire de la ferme, pis les agri­cul­teurs du coin, ben là je sais quand ils me parlent, avec le vo­ca­bu­laire, les ex­pres­sions, ce qu’ils ont vé­cu, eux. C’est un de mes plus grands plai­sirs, ces ren­contres que la ferme m’a per­mis de faire, et aus­si d’être ac­cep­té en ré­gion. Je suis peut-être entre les deux. Je suis peu­têtre vu comme un rê­veur par l’agriculteu­r tra­di­tion­nel, mais as­sez sé­rieux pour être ca­pable de gé­rer une telle en­tre­prise. Nous vi­vons les mêmes pré­oc­cu­pa­tions. »

Agriculteu­r, sans au­cun doute, il l’est de­ve­nu et ses pro­duits sont ap­pré­ciés et se re­trouvent sur les meilleures tables du Qué­bec. Tou­te­fois, le simple rôle de pro­duc­teur ali­men­taire ne sau­rait

tra­vailler l’été sur la ferme, je voyais une réa­li­té qui était là, pen­dant quelques se­maines. Et c’est sûr qu’on idéa­lise la cam­pagne d’une cer­taine fa­çon. »

idyl­lique. Il y a un tra­vail im­mense qui vient avec le pro­duit, je ne di­rais pas une souf­france, mais des sa­cri­fices.»

en­glo­ber à lui seul son rôle sur sa ferme. Ici, le mot « ber­ger » prend tout son sens, ce­lui d’un gar­dien qui doit pro­té­ger son trou­peau et ses pâ­tu­rages. « Je me vois moins comme quel­qu’un qui pro­duit et vend de l’agneau que comme quel­qu’un qui prend soin d’un bout de terre et qui l’amé­liore. Dans le fond, les mou­tons col­la­borent avec moi à amé­lio­rer la Terre. Dans le fond, je fais par­tie d’un éco­sys­tème comme les mou­tons en font par­tie. »

À l’écou­ter par­ler, on sent bien que son par­cours comme ami­cal ber­ger se joue sur cette tra­jec­toire qui va du rêve à la réa­li­té. Sans vou­loir faire de conces­sion sur la pas­sion qui l’anime, Ma­thieu Per­ron a ab­sor­bé une bonne dose de réa­lisme au cours de ses études et des 12 der­nières an­nées à pra­ti­quer ce mé­tier avec sa femme et ses en­fants. Mais en fin de compte, la pas­sion reste es­sen­tielle et l’ap­pré­cia­tion de ses pro­duits oc­cupe une large part de la ré­tri­bu­tion. Ses clients – qu’il ap­pelle des par­te­naires –, les res­tau­rants, les bou­che­ries et les par­ti­cu­liers qui se rendent di­rec­te­ment à la ferme, les gens qui en­voient des cour­riels dans l’at­tente de ses pro­duits, sont de­ve­nus une source fi­dèle de mo­ti­va­tion. « Il y a des gens qui nous écrivent pour nous dire qu’on leur a ou­vert une porte sur un uni­vers, il y en a qui prennent des va­cances pour ve­nir cher­cher leur agneau. D’avoir toutes ces ré­tro­ac­tions, c’est un peu une ex­pé­rience trans­cen­dante qui donne un sens à tout ce qu’on fait. »

La poé­sie n’est donc ja­mais bien loin. Est-ce donc dire que le ber­ger est un peu un ar­tiste qui a be­soin de l’amour de son pu­blic ? Sans doute. Il y a là dans le tra­vail de Ma­thieu Per­ron un dé­sir, sans pré­ten­tion, de lé­guer une oeuvre, de lais­ser quelque chose après lui.

« Ce pour quoi j’ai­me­rais être re­con­nu, j’ai­me­rais mieux être vu comme un ar­tiste que comme un agriculteu­r. Je me sens plus à l’aise dans ce rôle-là, même si ma toile, les ma­té­riaux que je tra­vaille, c’est des pâ­tu­rages, c’est un trou­peau, c’est des champs de foin. »

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