CA­NA­DA D/É/S/U/N/I

L’actualité - - SOMMAIRE - par Alec Cas­ton­guay

Pi­pe­lines, im­mi­gra­tion, taxe carbone, di­ver­si­té re­li­gieuse, pé­réqua­tion : les ques­tions qui di­visent les Ca­na­diens sont plus nom­breuses que ja­mais. Par­tout dans le pays, les frus­tra­tions montent et l’incom­pré­hen­sion do­mine. Pas de doute, ré­con­ci­lier les Ca­na­diens entre eux se­ra le plus grand dé­fi du pro­chain pre­mier mi­nistre.

Pi­pe­lines, im­mi­gra­tion, taxe carbone, di­ver­si­té re­li­gieuse, pé­réqua­tion : les ques­tions qui di­visent les Ca­na­diens sont plus nom­breuses que ja­mais. Par­tout dans le pays, les frus­tra­tions montent et l’incom­pré­hen­sion do­mine. Pas de doute, ré­con­ci­lier les Ca­na­diens entre eux se­ra le plus grand dé­fi du pro­chain pre­mier mi­nistre.

En quelques se­condes, tous les voyants lu­mi­neux des té­lé­phones passent au rouge dans le stu­dio de ra­dio de Cal­ga­ry. Les lignes se sa­turent d’au­di­teurs al­ber­tains em­pres­sés d’ex­pri­mer leur co­lère en­vers le reste du pays en gé­né­ral, et le Qué­bec en par­ti­cu­lier. « Je tra­vaille six mois pour moi, trois mois pour Ottawa et trois mois pour payer le style de vie des Qué­bé­cois», lance Amanda au bout du fil. « Le reste du pays a une belle vie grâce à nous et en re­tour, on ob­tient quoi ? Leur in­dif­fé­rence », es­time Sean. « Les pro­vinces faibles sucent notre ar­gent », ren­ché­rit Jeff.

C’est comme si l’ani­ma­trice de l’émis­sion du mi­di à la sta­tion 770 CHQR, l’an­cienne po­li­ti­cienne Da­nielle Smith, avait lan­cé une al­lu­mette dans un ba­ril de poudre. Les ondes s’en­flamment de com­men­taires sur le re­fus pré­su­mé des Qué­bé­cois et des autres Ca­na­diens de com­prendre les dif­cul­tés éco­no­miques de l’Al­ber­ta, plom­bée par la chute des cours du pé­trole de­puis 2015. Et c’est sans comp­ter les contro­verses qui touchent Bom­bar­dier et SNC­La­va­lin, des noms qui sonnent comme un mé­lange d’in­sulte et de dé­goût dans la bouche des au­di­teurs.

As­sis der­rière le mi­cro, je gère le re­tour de flamme. En ac­cep­tant l’in­vi­ta­tion de Da­nielle Smith, à la mi­fé­vrier, je sa­vais à quoi je m’ex­po­sais. Elle sou­hai­tait faire en­tendre à ses au­di­teurs le point de vue d’un jour­na­liste qué­bé­cois sur la pé­réqua­tion, les pi­pe­lines et la dé­mis­sion de la mi­nistre fé­dé­rale Jo­dy Wil­sonRay­bould dans la fou­lée de l’af­faire SNC­La­va­lin. Ça tom­bait bien, j’étais en Al­ber­ta pour prendre le pouls de la plus riche — mais très dé­mo­ra­li­sée — pro­vince du pays, qui tra­verse sa plus im­por­tante pé­riode de stag­na­tion éco­no­mique de­puis les an­nées 1930. Pas de doute, ça al­lait bras­ser. Mais à ce point ?

Après 15 mi­nutes d’en­tre­vue et une ving­taine de mi­nutes de tri­bune té­lé­pho­nique aux al­lures de ro­déo, Da­nielle Smith, une grande brune aux yeux verts pé­tillants bien cam­pée à droite de­puis son pas­sage de cinq ans à la tête du par­ti Wil­drose (20092014), retire ses écou­teurs pen­dant une pause pu­bli­ci­taire. «As­tu une bonne ca­ra­pace?» me de­mande­telle, sou­rire en coin, comme si les pré­cé­dentes mi­nutes n’avaient été qu’un hors­d’oeuvre. Elle ouvre l’or­di­na­teur po­sé de­vant moi. Les cour­riels et tex­tos qu’elle re­çoit de­puis le dé­but de l’émis­sion s’afchent sur l’écran. Il y en a des centaines ! « Ça rentre sans ar­rêt », dit­elle.

Et ça frappe fort. Les mots « cor­rup­tion », « ma­fia », « en­tre­prises voyous » et « pro­fi­teurs » se suc­cèdent dans les mes­sages. Cer­tains sont plus po­sés, mais tout aus­si tran­chants. « Estce que les Qué­bé­cois com­prennent qu’une par­tie de la ri­chesse du pays qui per­met de s’of­frir des soins de san­té gra­tuits vient d’ici ? » de­mande Bob. « La pé­réqua­tion a ren­du les Qué­bé­cois dé­pen­dants », écrit quelqu’un d’autre sous le pseu­do­nyme d’Aman­dep, qui ne com­prend pas pour­quoi le Qué­bec est ré­ti­cent à ex­ploi­ter son pé­trole et son gaz de schiste. Pour Glen, c’est car­ré­ment l’in­dé­pen­dance de l’Al­ber­ta qu’il faut vi­ser. « Le temps est ve­nu pour l’Ouest d’en­tendre rai­son et de faire son che­min sans le Ca­na­da. »

Deux griefs tournent en boucle: l’in­ca­pa­ci­té de construire un nou­veau pi­pe­line pour ex­por­ter le pé­trole sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux à un meilleur prix; et la pé­réqua­tion, ce pro­gramme fé­dé­ral de 20 mil­liards de dol­lars qui per­met de di­mi­nuer les in­éga­li­tés so­ciales entre les pro­vinces, en te­nant compte de leur ni­veau de ri­chesse. Le Qué­bec en re­çoit 13,1 mil­liards cette an­née, même si son économie se porte bien, alors que l’Al­ber­ta n’ob­tient rien, mal­gré la perte de quelque 100 000 em­plois en quatre ans dans le sec­teur du pé­trole et du gaz.

Ces com­men­taires sont re­pré­sen­ta­tifs de ce que Da­nielle Smith lit et en­tend de­puis des se­maines lors­qu’elle aborde l’état de la fé­dé­ra­tion canadienne à son émis­sion, me ra­conte­t­elle après notre pas­sage en ondes, as­sise dans un pe­tit sa­lon de la sta­tion. Près de 76 % des Al­ber­tains es­timent que leur pro­vince donne plus qu’elle ne re­çoit au sein du Ca­na­da, se­lon un son­dage An­gus Reid me­né en jan­vier der­nier. « Les Al­ber­tains veulent que le fonc­tion­ne­ment du pays change. C’est du sé­rieux cette fois. On en a as­sez de se faire re­gar­der de haut par le reste du pays parce qu’on ex­ploite notre éner­gie. »

Le pre­mier mi­nistre Ja­son Ken­ney ne mâche pas ses mots lors­qu’il aborde la co­lère des Al­ber­tains. « Je n’ai ja­mais vu ça. C’est un mé­lange de grande frus­tra­tion et d’an­xié­té en­vers l’ave­nir », afrme­t­il de­vant un thé à la menthe au restaurant du ma­gni­fique hô­tel his­to­rique Macdo­nald, qui a des airs de Ma­noir Ri­che­lieu en plein centre­ville d’Ed­mon­ton. Cette grogne qui at­teint un ni­veau in­éga­lé de­puis près de quatre dé­cen­nies a for­te­ment contri­bué à le por­ter au pou­voir en avril der­nier, afin que l’Al­ber­ta « brasse la cage de la fé­dé­ra­tion », dit­il dans un ex­cellent fran­çais. « Et c’est ce qu’on va faire. »

Le po­li­ti­cien n’en est pour­tant pas à sa pre­mière vague de res­sen­ti­ment : Ja­son Ken­ney di­ri­geait la branche al­ber­taine de la Fé­dé­ra­tion canadienne des contri­buables, au dé­but des an­nées 1990, quand le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral de Brian Mul­ro­ney a ins­tau­ré la TPS et que le Par­ti ré­for­miste du Ca­na­da a pris d’as­saut le par­le­ment d’Ottawa avec le slo­gan « West Wants In » (l’Ouest veut se faire en­tendre). « Il fau­drait re­tour­ner à la po­li­tique na­tio­nale éner­gé­tique de Pierre El­liott Tru­deau, au dé­but des an­nées 1980, pour re­trou­ver un sen­ti­ment aus­si fort. Et en­core ! » dit Ja­son Ken­ney.

Frus­tra­tion. Incom­pré­hen­sion.

Exas­pé­ra­tion. L’Al­ber­ta a beau être l’épi­centre de l’in­sa­tis­fac­tion, la pres­sion monte un peu par­tout dans la fé­dé­ra­tion au rythme des en­jeux qui di­visent la po­pu­la­tion. Les députés fé­dé­raux que les élec­teurs en­ver­ront sié­ger à la pro­chaine as­sem­blée lé­gis­la­tive, le 21 oc­tobre, de­vront com­po­ser avec un pays ten­du, sur la corde raide.

Le Ca­na­da s’en­gage dans un car­re­four his­to­rique, ce qui fait grim­per la

ten­sion à pro­pos de la di­rec­tion que le pays de­vrait prendre pour re­le­ver les dé­fis de notre siècle.

Dans les rues de Van­cou­ver, les tri­bunes té­lé­pho­niques de Cal­ga­ry, les lettres ou­vertes dans les mé­dias de To­ron­to et de Mon­tréal ain­si que les com­men­taires acri­mo­nieux sur les ré­seaux so­ciaux, l’opinion pu­blique canadienne se frac­ture sur la né­ces­si­té de construire de nou­veaux pi­pe­lines, l’ur­gence d’im­po­ser un prix sur le carbone pour lut­ter contre les bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques, le nombre d’im­mi­grants à ac­cueillir et la ma­nière de les in­té­grer… Le choc entre les va­leurs plus conser­va­trices des cam­pagnes et des ban­lieues et le pro­gres­sisme as­su­mé des élec­teurs ur­bains est de plus en plus vi­sible (voir en­ca­dré en page 32).

En Co­lom­bie­Bri­tan­nique, on se déchire sur l’agran­dis­se­ment du pi­pe­line Trans Moun­tain ra­che­té par Ottawa. En Al­ber­ta et en Sas­kat­che­wan, les ha­bi­tants se sentent ju­gés pour leur pros­pé­ri­té axée sur l’ex­ploi­ta­tion du pé­trole et du gaz. Le Qué­bec sou­haite ac­cueillir moins d’im­mi­grants et im­po­ser ses choix en ma­tière de laï­ci­té. Les griefs s’em­pilent.

D’un bout à l’autre du pays, cha­cun a da­van­tage l’im­pres­sion que les autres Ca­na­diens ne font rien pour aider sa ré­gion ou ten­ter de com­prendre ses dé­fis. Près d’un Ca­na­dien sur deux (45 %) es­time que sa pro­vince n’est pas trai­tée avec le res­pect qu’elle mé­rite par les autres com­po­santes de la fé­dé­ra­tion, se­lon un grand son­dage En­vi­ro­nics ren­du pu­blic en avril der­nier et réa­li­sé au­près de 5 732 Ca­na­diens, à la de­mande de six centres de re­cherche ca­na­diens qui étu­dient l’état de la fé­dé­ra­tion.

Si les plus ir­ri­tés se trouvent en Al­ber­ta (71 %), les ha­bi­tants des Ter­ri­toires du Nord­Ouest (68 %), de la Sas­kat­che­wan (59 %) et de la Nou­velle­Écosse (54 %) jugent éga­le­ment que le reste du pays leur manque de res­pect. Au Qué­bec, c’est 54 %. Il n’y a que dans trois coins du pays où la po­pu­la­tion croit ma­jo­ri­tai­re­ment qu’elle re­çoit un res­pect mérité des autres pro­vinces et d’Ottawa : chez les On­ta­riens (59 %) ain­si que chez les ré­si­dants du Yu­kon (68 %) et du Nu­na­vut (51 %).

À Terre­Neuve­et­La­bra­dor, l’ir­ri­ta­tion est à peine moins ré­pan­due qu’en Al­ber­ta : pas moins de 69 % des ha­bi­tants es­timent que le reste du pays leur manque de res­pect. La pro­vince, au bord de la faillite avec la chute des prix du pé­trole et le gouffre fi­nan­cier de la cen­trale élec­trique Mus­krat Falls, vou­drait bien un coup de main du pro­gramme de pé­réqua­tion, en vain. Le gou­ver­ne­ment li­bé­ral de Dwight Ball a été contraint d’aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment les taxes et les im­pôts, puis de sa­brer les ser­vices au cours des quatre der­nières an­nées. De­puis, la grogne est pal­pable.

Dans la plus éloi­gnée des pro­vinces de l’Est, qui s’est jointe à la Confé­dé­ra­tion dans la contro­verse en 1949, on évoque car­ré­ment la pos­si­bi­li­té d’une faillite. Le pre­mier mi­nistre Dwigh Ball sou­hai­te­rait un coup de main d’Ottawa et une oreille plus at­ten­tive des autres pro­vinces pen­dant ce qu’il juge une «pé­riode de tran­si­tion», alors que les prix du pé­trole sont dé­pri­més. Terre­Neuve

et-La­bra­dor a un vaste ter­ri­toire et la plus faible den­si­té de po­pu­la­tion au pays, plaide-t-il, ce qui met de la pres­sion sur les finances de son gou­ver­ne­ment, qui doit en­tre­te­nir des routes, des écoles et des hô­pi­taux dans des com­mu­nau­tés ru­rales éloi­gnées. « Nous vou­lons être trai­tés équi­ta­ble­ment, au même titre que les Ca­na­diens des autres pro­vinces, dé­clare-t-il. Si ce n’est pas le cas, ça veut dire que des me­sures ex­trêmes de­vront être prises. Les­quelles? Il est trop tôt pour le dire. »

Ces nuages po­li­tiques ne sont pas uniques au Ca­na­da. Conci­lier l’ex­ploi­ta­tion des ressources na­tu­relles avec la vo­lon­té de lut­ter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques est un dé­fi pla­né­taire. As­su­rer la co­hé­sion so­ciale tout en ac­cueillant de nou­veaux ar­ri­vants est un di­lemme dans bon nombre de pays. Équi­li­brer le res­pect des dif­fé­rences ré­gio­nales avec l’in­té­rêt na­tio­nal est tou­jours délicat.

À la dif­fé­rence que les Ca­na­diens se sont long­temps crus à l’abri des dé­bats de fond qui agitent les autres pays. « On est calmes, po­lis, plu­tôt gen­tils, et on a donc pen­sé pen­dant un ins­tant que le Ca­na­da ne se­rait pas se­coué par des en­jeux émo­tifs comme le reste de la pla­nète. On avait tort », sou­tient le son­deur Frank Graves, qui di­rige la société EKOS, de To­ron­to. De­puis des mois, il re­garde ses chiffres avec une cer­taine in­quié­tude. Même si la ten­sion so­ciale n’a rien de com­pa­rable à celle qui règne aux États-Unis ou dans cer­tains pays eu­ro­péens, où le po­pu­lisme grimpe en in­ten­si­té, il es­time que le Ca­na­da, tran­quille­ment mais sû­re­ment, ap­proche de son point d’ébul­li­tion. « Les opi­nions sont tel­le­ment po­la­ri­sées qu’il n’y a pas de juste mi­lieu, pas de place au com­pro­mis. C’est in­quié­tant pour la co­hé­sion du pays. »

Frank Graves donne pour exemple l’en­vi­ron­ne­ment. Alors que de 50 % à 70 % des sym­pa­thi­sants li­bé­raux, néo-dé­mo­crates, verts et blo­quistes jugent que la lutte contre le ré­chauf­fe­ment pla­né­taire doit être la prio­ri­té, à peine 10 % des élec­teurs conser­va­teurs croient la même chose. « C’est un écart énorme ! Il n’y a pas de rap­pro­che­ment pos­sible. Quelqu’un se­ra mal­heu­reux à la fin. Ça aug­mente la frus­tra­tion », af­firme Frank Graves.

En ce qui a trait à l’im­mi­gra­tion, 65 % des élec­teurs qui se dé­crivent comme conser­va­teurs es­timent que le Ca­na­da ac­cueille trop d’im­mi­grants, alors que la pro­por­tion chute à 13 % pour les élec­teurs de ten­dance li­bé­rale, se­lon un coup de sonde EKOS réa­li­sé l’au­tomne der­nier. « Comment peut-on dé­battre se­rei­ne­ment quand l’écart est aus­si grand?» s’in­quiète Frank Graves.

Au tour­nant des an­nées 2000, près de la moi­tié (47 %) des Ca­na­diens re­fu­saient les éti­quettes idéo­lo­giques et pré­fé­raient se dé­crire comme n’étant « ni li­bé­raux ni conser­va­teurs », se­lon EKOS. À la fin 2018, la pro­por­tion avait chu­té à 17 %. Est-ce que la mon­tée des ré­seaux so­ciaux et la po­la­ri­sa­tion des dé­bats poussent les gens à choi­sir un camp ? Pos­sible, dit Frank Graves. « Les tran­chées se creusent. »

Le « nous contre eux » prend ra­pi­de­ment de l’am­pleur dans les dé­bats, au dé­tri­ment de la re­cherche du com­pro­mis. Ce n’est plus l’ère des par­ti­sans, mais celle des an­ti­par­ti­sans. Il semble aus­si im­por­tant de s’op­po­ser à une cause, à un pro­jet, à quelqu’un ou à un par­ti que de sou­te­nir qui ou quoi que ce soit. Se­lon un ré­cent son­dage An­gus Reid, 44 % des élec­teurs qui s’ap­prêtent à vo­ter li­bé­ral ou conser­va­teur le 21 oc­tobre le font d’abord et avant tout pour bar­rer la route à un ad­ver­saire, et non pas parce qu’ils aiment les idées du par­ti. Bon­jour l’ambiance! Un né­ga­ti­visme qui ne peut que me­ner à des af­fron­te­ments épi­cés si la cam­pagne élec­to­rale ne tourne pas à l’avan­tage de son camp.

Une vi­sion en noir et blanc des dé­bats, où les ex­trêmes s’af­firment sans com­plexe, c’est ce que Maxime Ber­nier sou­haite ex­ploi­ter pour faire grandir son Par­ti po­pu­laire du Ca­na­da. Dans un restaurant du centre-ville de Mon­tréal, le dé­pu­té de Beauce ex­plique qu’il a choi­si de don­ner un coup de pied dans ce qu’il per­çoit

comme le «consen­sus mou» ca­na­dien, quitte à mul­ti­plier les po­si­tions, les dé­cla­ra­tions et les pho­tos contro­ver­sées. « Je n’ai pas la langue de bois. Les gens viennent vers moi parce que je suis dif­fé­rent. Il y a une crise de confiance en­vers les po­li­ti­ciens tra­di­tion­nels. »

Il faut se­couer un pay­sage po­li­tique amorphe, qui ne re­pré­sente plus la vo­lon­té des élec­teurs, mar­tèle-t-il, puisque les élites mé­dia­tiques et po­li­tiques sont «dé­con­nec­tées» de la po­pu­la­tion. Par exemple, cri­ti­quer le « mul­ti­cul­tu­ra­lisme ex­trême » et pro­po­ser de di­mi­nuer le nombre d’im­mi­grants que le Ca­na­da re­çoit chaque an­née n’a «rien de ra­di­cal», as­sure Maxime Ber­nier. « Les son­dages montrent que de 35 % à 45 % des Ca­na­diens sont d’ac­cord avec moi. Ce sont les autres par­tis qui sont ra­di­caux ! Et ça fâche le monde. »

Maxime Ber­nier ne re­jette pas l’éti­quette de po­pu­liste. «Ce n’est pas péjoratif pour moi. Mais je prône un po­pu­lisme in­tel­li­gent. Je pro­pose des choses, je ne dis pas seule­ment ce que les gens veulent en­tendre », af­fir­met-il, lui qui dé­sire no­tam­ment éli­mi­ner les sub­ven­tions aux en­tre­prises, abo­lir la ges­tion de l’offre en agri­cul­ture, di­mi­nuer l’aide étran­gère aux pays pauvres et lais­ser les pro­vinces s’oc­cu­per de la crise cli­ma­tique, à la­quelle il ne croit pas.

Maxime Ber­nier sou­haite re­voir la for­mule de pé­réqua­tion et uti­li­ser un pou­voir fé­dé­ral ra­re­ment em­ployé, dit « de l’in­té­rêt na­tio­nal », pour im­po­ser la construc­tion du pi­pe­line Trans Moun­tain en Co­lom­bie-Bri­tan­nique et en construire un nou­veau vers l’Est, à tra­vers le Qué­bec, jus­qu’au Nou­veau-Bruns­wick.

Sur ce der­nier point, le chef du Par­ti conser­va­teur du Ca­na­da est d’ac­cord. « Cer­tains dos­siers sont im­por­tants et prio­ri­taires pour l’en­semble du Ca­na­da, comme les pi­pe­lines, sou­tient An­drew Scheer en en­tre­vue. Il faut les im­po­ser. On n’au­ra ja­mais l’una­ni­mi­té. L’im­por­tant est d’avoir un pro­ces­sus d’éva­lua­tion cré­dible pour écouter les opi­nions de cha­cun, y com­pris les pro­vinces. Mais il faut prendre des dé­ci­sions et faire abou­tir les pro­jets. »

La pro­po­si­tion d’An­drew Scheer d’im­po­ser un cor­ri­dor na­tio­nal pour y faire tran­si­ter les ressources na­tu­relles (pi­pe­lines de gaz et de pé­trole, lignes d’élec­tri­ci­té à haute ten­sion, etc.) a l’air at­trayante sur pa­pier, mais dans la réa­li­té, c’est loin d’être simple, es­time Ch­ris­ty Clark, qui a été pre­mière mi­nistre de la Co­lom­bieB­ri­tan­nique de 2011 à 2017. Rien de mieux qu’un dé­bat sur les oléo­ducs et l’en­vi­ron­ne­ment pour en­flam­mer les es­prits, se­lon elle.

À la tête de sa pro­vince, Ch­ris­ty Clark avait im­po­sé des condi­tions à l’agran­dis­se­ment du pi­pe­line Trans Moun­tain, avant d’ac­cor­der le feu vert au pro­jet et de perdre de jus­tesse le pou­voir à l’élec­tion sui­vante. «Dire qu’on va sim­ple­ment faire pas­ser le pé­trole de l’Ouest vers le Qué­bec dans un cor­ri­dor, c’est fa­cile, mais le Qué­bec et les pro­vinces ne fonctionne­nt pas comme ça. Est-ce que je pense que les pro­vinces de­vraient avoir un vé­to sur ces grands pro­jets ? Non, ça nuit au Ca­na­da. Mais c’est quand même ce qui se passe ac­tuel­le­ment », dit-elle.

C’est sans comp­ter les mu­ni­ci­pa­li­tés, de plus en plus nom­breuses à s’in­vi­ter dans les dé­bats. Lors des dis­cus­sions concer­nant le pro­jet de pi­pe­line Éner­gie Est de TransCa­na­da, aban­don­né en 2017, des di­zaines de villes au Qué­bec avaient adop­té des ré­so­lu­tions pour s’op­po­ser au tracé, dont l’im­po­sante Com­mu­nau­té mé­tro­po­li­taine de Mon­tréal, qui re­groupe 82 mu­ni­ci­pa­li­tés et près de la moi­tié de la po­pu­la­tion du Qué­bec. L’Al­ber­ta avait mal en­cais­sé le coup. « En­core au­jourd’hui, De­nis Co­derre est un per­son­nage très im­po­pu­laire ici », ra­conte Da­nielle Smith.

Dans l’en­tou­rage du pre­mier mi­nistre Fran­çois Le­gault, on a bien pris note que la vaste ma­jo­ri­té des mu­ni­ci­pa­li­tés ré­frac­taires à l’an­cien pro­jet Éner­gie Est se re­trouvent main­te­nant en ter­ri­toire ca­quiste. « L’ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale n’est pas au rendez-vous », ré­pète Fran­çois Le­gault, qui était pour­tant plus ou­vert à ce pi­pe­line de pé­trole lors­qu’il était dans l’op­po­si­tion. Mais voi­là, la donne a chan­gé. « On ne va pas s’ache­ter des pro­blèmes [en se di­sant fa­vo­rables à un] pro­jet qui n’existe même plus ! » ex­plique un conseiller de Fran­çois Le­gault sous le cou­vert de l’ano­ny­mat. Dans ce dos­sier, le gou­ver­ne­ment Le­gault est en col­li­sion fron­tale avec les conser­va­teurs d’An­drew Scheer et de Ja­son Ken­ney.

Jus­tin Tru­deau a ten­té de mé­na­ger la chèvre et le chou pen­dant son mandat, im­po­sant une taxe sur le carbone aux pro­vinces ré­cal­ci­trantes dans la lutte contre les gaz à ef­fet de serre, tout en ache­tant le pi­pe­line Trans Moun­tain, qui va de l’Al­ber­ta jus­qu’aux côtes de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Or, dans l’est du pays, bien des élec­teurs lui re­prochent cet achat de 4,5 mil­liards de dol­lars, alors qu’en Al­ber­ta, la grogne n’a pas di­mi­nué d’un io­ta.

Sur les routes de l’Al­ber­ta, il n’est pas rare de croi­ser des ca­mion­nettes qui af­fichent des au­to­col­lants « Fuck Tru­deau » sur leur vitre ar­rière ou leur pare-chocs. Lors de mon en­tre­tien avec Ja­son Ken­ney à l’hô­tel Macdo­nald d’Ed­mon­ton, je lui montre

une pho­to de l’un de ces pi­ckups, prise quelques heures plus tôt sur l’au­to­route entre Cal­ga­ry et la ca­pi­tale. Il sou­rit. « Je peux vous don­ner le pro­fil de ce conduc­teur, j’en ai tel­le­ment ren­con­tré des comme lui, dit-il. C’est pro­ba­ble­ment un homme d’un peu plus de 30 ans, peu édu­qué, qui fai­sait 150 000 dol­lars par an­née dans l’in­dus­trie du gaz ou du pé­trole avant de perdre son em­ploi. Il doit main­te­nant oc­cu­per des jobs mal payés pour es­pé­rer faire 25 000 dol­lars par an­née. Et il est en co­lère contre Tru­deau parce qu’il veut res­ser­rer les éva­lua­tions en­vi­ron­ne­men­tales des grands pro­jets éner­gé­tiques et ban­nir les pé­tro­liers au large des côtes du nord de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. »

Nen­shi, la cin­quan­taine avan­cée, chauf­feur Uber à temps plein faute de mieux, n’a pas d’au­to­col­lant « Fuck Tru­deau » sur son RAV4 noir qui sillonne les rues de Cal­ga­ry: ça fe­rait mau­vais ef­fet sur les clients qui viennent de l’ex­té­rieur de l’Al­ber­ta. Mais il n’en est pas moins fâ­ché. Il a per­du son em­ploi dans un grand hô­tel de la mé­tro­pole puisque le taux d’oc­cu­pa­tion dans ce sec­teur a chu­té à 63 %, une baisse de plus de 10 points en trois ans. « Ça va mal ici, le mo­ral est bas », dit-il en poin­tant du doigt les bu­reaux ano­nymes des tours vi­trées du centre-ville.

Près de 23 % des Al­ber­tains af­firment avoir de la dif­fi­cul­té à payer leurs fac­tures à la fin du mois, soit deux fois plus que les Qué­bé­cois, se­lon un son­dage Pol­la­ra pa­ru en juillet.

Le frère de Nen­shi avait un restaurant au rez-de-chaus­sée de l’un de ces mas­to­dontes d’acier du centre-ville de Cal­ga­ry, mais il a fait faillite l’an der­nier, faute de clients. Le taux d’in­oc­cu­pa­tion des bu­reaux a bon­di à 25 % dans cette ville, soit deux fois et de­mie ce­lui de Mon­tréal. Si bien que cer­tains gratte-ciels sont re­con­ver­tis en tours de condos, un mar­ché moins dé­pri­mé. Les pro­prié­taires ri­va­lisent de créa­ti­vi­té pour at­ti­rer des en­tre­prises ou gar­der des lo­ca­taires. As­pen Pro­per­ties, par exemple, a ré­no­vé l’im­meuble Edi­son afin d’y of­frir des « at­traits à la Si­li­con Val­ley pour “mil­lé­niaux” », comme l’ex­plique Scott Hut­che­son, co­fon­da­teur d’As­pen. Un ter­rain de basketball et un si­mu­la­teur de golf ont été ajou­tés. Le bâ­ti­ment ac­cepte main­te­nant les chiens, au point qu’un «spa ca­nin» a été inau­gu­ré cette an­née. N’em­pêche, la tour est en­core à 45 % vide.

Nen­shi n’en veut pas au gou­ver­ne­ment sor­tant de la néo-dé­mo­crate Rachel Not­ley, mais il es­père que le nou­veau gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Ja­son Ken­ney fe­ra en­tendre rai­son au reste du pays, qui « ne lève pas le pe­tit doigt» pour aider l’Al­ber­ta à ex­por­ter ses ressources na­tu­relles.

En 1987, alors que le sen­ti­ment d’alié­na­tion de l’Ouest me­nait à la nais­sance du Par­ti ré­for­miste de Pres­ton Man­ning, 36 % des Al­ber­tains af­fir­maient que, si leur pro­vince conti­nuait de re­ce­voir si peu d’avan­tages du Ca­na­da, elle fe­rait mieux de « suivre son propre che­min » vers l’in­dé­pen­dance, se­lon le son­dage an­nuel En­vi­ro­nics. Une for­mu­la­tion un brin vague et hy­po­thé­tique, qui visait sur­tout à me­su­rer l’hu­meur des Al­ber­tains. L’ins­ti­tut re­pose la même ques­tion chaque an­née et, en 2019, la pro­por­tion at­teint… 56 % ! En 30 ans, c’est la pre­mière fois que la barre des 50 % est fran­chie.

Le 30 juillet der­nier, un son­dage Aba­cus Da­ta po­sait plus di­rec­te­ment la ques­tion aux Al­ber­tains : « Si vous pou­viez vo­ter pour que votre pro­vince quitte le Ca­na­da, que di­riez-vous ? » Une per­sonne sur quatre a ré­pon­du « oui », soit à peine moins que les 28 % de sou­ve­rai­nistes au Qué­bec dans ce même coup de sonde.

En dé­cembre der­nier, l’éco­no­miste Jack Mintz a écrit dans le Na­tio­nal Post une lettre ou­verte qui a fait beau­coup de bruit dans l’Ouest. Ce fel­low de l’École de po­li­tique pu­blique de l’Uni­ver­si­té de Cal­ga­ry et cher­cheur à l’Ins­ti­tut Fra­ser y af­fir­mait que l’Al­ber­ta a de meilleures rai­sons de se sé­pa­rer du Ca­na­da que les Bri­tan­niques en ont de sor­tir de l’Union eu­ro­péenne. Il a même trou­vé un nom pour dé­fi­nir ce mou­ve­ment qui prend de l’am­pleur en Al­ber­ta: « Al­bexit ».

La pos­si­bi­li­té que l’Al­ber­ta doive re­non­cer à ex­ploi­ter ses ressources éner­gé­tiques sous la pres­sion des en­vi­ron­ne­men­ta­listes et des po­li­ti­ciens du reste du pays «pose une me­nace exis­ten­tielle à notre pro­vince », se­lon lui. « Le manque d’ap­puis des autres pro­vinces — en par­ti­cu­lier de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique et du Qué­bec — nous force à nous poser des ques­tions sur notre place dans la confé­dé­ra­tion», dit-il. D’après lui, l’élec­tion fé­dé­rale se­ra un «pi­vot» pour la suite de ce dé­bat. « C’est une si­tua­tion ex­plo­sive. […] Tout le monde prend à la lé­gère l’idée de sé­pa­ra­tion de l’Al­ber­ta. Or, c’était la même chose avec le Brexit. Al­bexit pour­rait être le pro­chain grand choc. »

Ce­lui qui s’ins­tal­le­ra dans le siège du pre­mier mi­nistre ca­na­dien en oc­tobre de­vra-t-il gé­rer une crise d’uni­té na­tio­nale, cette fois en pro­ve­nance de l’Al­ber­ta ? L’hy­po­thèse fait sou­rire Gra­ham Fra­ser, an­cien jour­na­liste au To­ron­to Star et à The Ga­zette, qui a été com­mis­saire aux langues of­fi­cielles du Ca­na­da de 2006 à 2016. « Pen­dant que le Qué­bec met la ques­tion de la sou­ve­rai­ne­té en veilleuse, la fièvre in­dé­pen­dan­tiste vient d’un autre en­droit au pays. Je ne pen­sais ja­mais voir ça ! » dit-il, lui qui a cou­vert les re­la­tions Qué­bec-Ca­na­da pen­dant des an­nées.

Signe des temps, c’est à Ed­mon­ton qu’An­drew Scheer a pro­non­cé son dis­cours pré­élec­to­ral sur les re­la­tions fé­dé­rales-pro­vin­ciales ce prin­temps,

Dans le sens ho­raire : Un par­ti­ci­pant au convoi Uni­ted We Roll à Ottawa, le 19 fé­vrier 2019 ; un dra­peau bran­di lors d’une marche contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques à To­ron­to, le 29 avril 2017 ; Ka­na­hus Ma­nuel, membre de l’or­ga­ni­sa­tion au­toch­tone Ti­ny House War­riors, lors d’une ma­ni­fes­ta­tion contre le pi­pe­line Trans Moun­tain à Vic­to­ria, le 22 juin 2019 ; Jus­tin Tru­deau s’adres­sant à des mi­li­tants li­bé­raux à To­ron­to, le 4 mars 2019 ; un camion rou­lant entre Cal­ga­ry et Ed­mon­ton, en fé­vrier 2019 ; les pre­miers mi­nistres Ro­bert McLeod (Ter­ri­toires du Nord-Ouest), Blaine Higgs (Nou­veau-Bruns­wick), Scott Moe (Sas­kat­che­wan), Doug Ford (On­ta­rio) et Ja­son Ken­ney (Al­ber­ta) lors du Stam­pede de Cal­ga­ry, le 8 juillet 2019 ; des étu­diants ma­ni­fes­tant pour le climat à Ottawa, le 15 mars 2019.

alors que ce type d’al­lo­cu­tion est gé­né­ra­le­ment pré­sen­té au Qué­bec.

Ga­ry Ri­chard­son, 68 ans, constate la mon­tée du sen­ti­ment in­dé­pen­dan­tiste. Ce grand mince aux cheveux gris par­court la cam­pagne al­ber­taine de­puis plus de deux dé­cen­nies à bord de sa ca­mion­nette, à la ren­contre des fer­miers et des éle­veurs du nord de la pro­vince. Il est agent de lo­ca­tion des terres pour de grandes en­tre­prises pé­tro­lières: il né­go­cie avec les pro­prié­taires un ac­cès aux puits de gaz et de pé­trole. «Je sens bien, quand je parle aux gens, qu’ils sont fâ­chés. Ils cherchent des so­lu­tions parce que l’économie va mal. On a le sen­ti­ment que le reste du pays ne com­prend pas ce qu’on vit, alors pour­quoi res­ter ? »

N’em­pêche qu’il est du­bi­ta­tif. « L’idée de l’in­dé­pen­dance a tou­jours fait du yoyo. Ça va avec la san­té de notre économie. Quand ça va mal, les gens y pensent, mais dès que ça va mieux, l’in­té­rêt baisse.» Se­lon lui, les sou­ve­rai­nistes al­ber­tains ont es­sen­tiel­le­ment des ar­gu­ments éco­no­miques à faire va­loir, alors qu’au Qué­bec, l’as­pect iden­ti­taire, do­mi­né par la culture et la langue, est un gros mo­teur de l’in­dé­pen­dance. Ga­ry Ri­chard­son ajoute: «Je ne vois pas comment une Al­ber­ta in­dé­pen­dante au­rait sou­dai­ne­ment le pou­voir de faire construire un pi­pe­line. On se­rait en­core en­cla­vés ! »

Le Free­dom Con­ser­va­tive Par­ty, qui fait la pro­mo­tion de l’in­dé­pen­dance de l’Al­ber­ta de ma­nière plus ou moins struc­tu­rée de­puis 1999, a vu ses as­sem­blées ci­toyennes ga­gner en po­pu­la­ri­té de­puis un an. L’hi­ver der­nier, l’ex­chef et seul dé­pu­té à l’époque, De­rek Fil­de­brandt, réunis­sait sans mal de 200 à 300 per­sonnes dans ses salles de la ré­gion de Cal­ga­ry. Pour­tant, lors des élec­tions pro­vin­ciales du 16 avril, il a été dé­fait dans sa cir­cons­crip­tion. Le par­ti n’a ré­col­té que 9 945 votes (0,5 % du to­tal), sub­mer­gé par la vague conser­va­trice de Ja­son Ken­ney.

Même s’il bran­dit par­fois le « spectre sé­pa­ra­tiste» pour at­ti­rer l’at­ten­tion du reste du pays, le pre­mier mi­nistre al­ber­tain as­sure que « ce n’est pas la voie à suivre ». « Plu­sieurs sont sé­rieux quand ils parlent d’in­dé­pen­dance, mais pour la vaste ma­jo­ri­té des Al­ber­tains, ce n’est qu’une fa­çon d’éva­cuer de la va­peur, de mon­trer sa co­lère », es­time Ja­son Ken­ney, qui pro­pose une autre ave­nue pour l’éman­ci­pa­tion al­ber­taine : une al­liance des pro­vinces face au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, puis, en cas d’échec, un ré­fé­ren­dum sur la pé­réqua­tion en Al­ber­ta.

Une ave­nue qui pour­rait com­pli­quer l’exis­tence du pro­chain pre­mier mi­nistre ca­na­dien, quel qu’il soit.

Le soir de sa vic­toire élec­to­rale, le 16 avril der­nier, Ja­son Ken­ney a fait une en­trée triom­phale au ras­sem­ble­ment de ses mil­liers de par­ti­sans, à l’en­droit même où se tient le Stam­pede de Cal­ga­ry chaque été. « Cons­trui­sez ce pi­pe­line ! Cons­trui­sez ce pi­pe­line ! » scan­dait la foule que le nou­veau pre­mier mi­nistre fen­dait à bord de sa dé­sor­mais cé­lèbre ca­mion­nette bleue, qu’il a uti­li­sée pen­dant sa cam­pagne élec­to­rale, au lieu du tra­di­tion­nel au­to­car. Une fois sur scène, de­vant une mer de pan­cartes du par­ti où on pou­vait lire « Jobs, Eco­no­my, Pi­pe­lines », Ja­son Ken­ney a rec­ti­fié le chant de ses par­ti­sans. « Ce n’est pas un, mais des pi­pe­lines que nous al­lons construire ! » a­t­il lan­cé sous un ton­nerre d’ap­plau­dis­se­ments, avant d’ajou­ter un bien sen­ti « To­day, we Al­ber­tans be­gin to fight back ! » (au­jourd’hui, nous, Al­ber­tains, com­men­çons à contre­at­ta­quer).

Cette contre­at­taque, Ja­son Ken­ney la pré­pare de­puis deux ans, alors qu’il ra­tisse le pays et noue des al­liances avec les autres chefs conser­va­teurs, dont plu­sieurs ont de­puis été élus à la tête de leur pro­vince. « Je tisse cette toile de­puis long­temps, j’y ai mis beau­coup d’éner­gie », re­con­naît­il en en­tre­vue.

Par exemple, Ja­son Ken­ney était au Nou­veau­Bruns­wick avec le chef pro­gres­siste­conser­va­teur Blaine Higgs alors que ce der­nier était en­core to­ta­le­ment in­con­nu. «Main­te­nant que Higgs est pre­mier mi­nistre, il a ten­dance à suivre le lea­der­ship de Ken­ney », ra­conte Carl Val­lée, an­cien conseiller de Ste­phen Har­per, qui suit de près la po­li­tique canadienne et le mou­ve­ment conser­va­teur.

L’ob­jec­tif de Ja­son Ken­ney : fa­ci­li­ter le pas­sage des oléo­ducs dans les autres pro­vinces et contrer cer­tains pro­jets du gou­ver­ne­ment Tru­deau, tels que la taxe sur le carbone et les nou­velles exi­gences en­vi­ron­ne­men­tales concer­nant les grands chan­tiers éner­gé­tiques.

De­puis quelques mois, les pre­miers mi­nistres Blaine Higgs, Doug Ford (On­ta­rio), Brian Pal­lis­ter (Ma­ni­to­ba) et Scott Moe (Sas­kat­che­wan) se sont ran­gés der­rière Ken­ney, ce qui n’a pas man­qué de pi­quer au vif Jus­tin Tru­deau. «Les pre­miers mi­nistres conser­va­teurs uti­lisent votre ar­gent pour se battre contre un prix sur la pol­lu­tion. Ils veulent que pol­luer soit gra­tuit. Ça n’a au­cun sens », a ré­pli­qué le pre­mier mi­nistre du Ca­na­da.

Ja­son Ken­ney en­tend faire ac­ti­ve­ment cam­pagne cet au­tomne pour vaincre Jus­tin Tru­deau, no­tam­ment en On­ta­rio, où l’an­cien mi­nistre de la Ci­toyen­ne­té, de l’Im­mi­gra­tion et du Mul­ti­cul­tu­ra­lisme du gou­ver­ne­ment de Ste­phen Har­per a gar­dé une bonne ré­pu­ta­tion au­près des com­mu­nau­tés cultu­relles. Le pre­mier mi­nistre d’une pro­vince qui fait cam­pagne hors de ses fron­tières pour en battre un autre — de sur­croît le pre­mier mi­nistre du pays —, c’est du ja­mais­vu dans l’his­toire du Ca­na­da.

Le 10 juin der­nier, les cinq pre­miers mi­nistres conser­va­teurs ont com­men­cé à faire jouer leur al­liance. Ils ont en­voyé une lettre à Jus­tin Tru­deau lui en­joi­gnant de ne pas ap­pli­quer la

Dans le sens ho­raire : Une pu­bli­ci­té d’une as­so­cia­tion an­ti­bi­lin­guisme af­fi­chée à Monc­ton, en juillet 2018 ; des élèves ma­ni­festent contre un chan­ge­ment à la loi sur les al­liances gais-hé­té­ros en Al­ber­ta, le 3 mai 2019 ; une ma­ni­fes­ta­tion contre le Pacte mon­dial sur les mi­gra­tions de l’ONU à Ottawa, le 8 dé­cembre 2018 ; des ma­ni­fes­tantes contre le ra­cisme à Mon­tréal, le 7 oc­tobre 2018 ; le ras­sem­ble­ment pro-vie March for Life à Ottawa, le 9 mai 2019 ; un bé­né­vole de l’as­so­cia­tion Silence the Vio­lence and Shun the Guns lors d’un évé­ne­ment pour le contrôle des armes à feu à To­ron­to, le 3 avril 2019 ; des Fran­coOn­ta­riens ma­ni­festent contre les com­pres­sions du gou­ver­ne­ment Ford dans les ser­vices fran­çais à Ottawa, le 1er dé­cembre 2018.

loi C-48, qui lui per­met d’in­ter­dire la cir­cu­la­tion des pé­tro­liers sur les fra­giles côtes du nord de la Co­lom­bieB­ri­tan­nique, et d’amen­der for­te­ment la loi C-69, qui ré­forme le pro­ces­sus d’éva­lua­tion en­vi­ron­ne­men­tale des pro­jets éner­gé­tiques. « [Ces lois] au­ront des ef­fets né­fastes sur l’uni­té na­tio­nale et l’économie canadienne », écri­vaient-ils.

Le pre­mier mi­nistre du Qué­bec, Fran­çois Le­gault, a re­fu­sé de si­gner la lettre des pre­miers mi­nistres conser­va­teurs. « Nous pou­vons nous en­tendre sur cer­tains dos­siers, mais sur les pi­pe­lines et l’en­vi­ron­ne­ment, nous ne sommes pas dans la même équipe », ex­plique un proche conseiller de Fran­çois Le­gault.

Ja­son Ken­ney ai­me­rait bien que le Qué­bec se joigne à l’al­liance qu’il construit pa­tiem­ment de­puis des mois. «L’Al­ber­ta et le Qué­bec ont tou­jours eu une bonne re­la­tion. On dé­fend nos champs de com­pé­tence face à Ottawa », af­firme-t-il, lui qui a l’in­ten­tion d’être plus re­ven­di­ca­teur et au­to­no­miste que ses pré­dé­ces­seurs. « J’ai tou­jours ad­mi­ré la ca­pa­ci­té du Qué­bec à im­po­ser ses dos­siers sur la scène na­tio­nale. J’ai l’in­ten­tion de m’en ins­pi­rer pour dé­fendre les in­té­rêts de l’Al­ber­ta. »

Deux jours après l’en­voi de cette lettre, le 12 juin, Ja­son Ken­ney était à Qué­bec pour un pre­mier sou­per en tête à tête avec Fran­çois Le­gault dans l’ap­par­te­ment de fonc­tion du pre­mier mi­nistre, au som­met de l’édi­fice Price. Le me­nu, concoc­té par le di­rec­teur cu­li­naire du Châ­teau Fron­te­nac, Fré­dé­ric Cyr, avait tout pour mettre les deux hommes en ap­pé­tit et leur as­su­rer une belle soi­rée: pres­sé de foie blond de pin­tade de Cap-Saint-Ignace, queues de ho­mard des Îles-de-laMa­de­leine, fi­lets de boeuf de l’Al­ber­ta (comment faire au­tre­ment) et, au des­sert, un « ke­to cake » (gâ­teau cétogène) pour se confor­mer au ré­gime sans sucre du pre­mier mi­nistre al­ber­tain.

« J’au­rai ter­mi­né dans 1 h 15, tout au plus », avait pré­dit Fran­çois Le­gault à son en­tou­rage avant le sou­per. Deux heures plus tard, les deux pre­miers mi­nistres étaient en­core at­ta­blés, s’amu­sant du fait que cha­cun in­sis­tait pour par­ler dans sa deuxième langue parce qu’il n’a pas sou­vent l’oc­ca­sion de s’exercer.

« Ken­ney a im­pres­sion­né Le­gault », as­sure un conseiller du pre­mier mi­nistre du Qué­bec, qui a pré­fé­ré gar­der l’ano­ny­mat pour pou­voir par­ler li­bre­ment. « Sa connais­sance du Ca­na­da, des en­jeux ré­gio­naux et son ré­seau ten­ta­cu­laire de contacts font qu’il est de toute évi­dence dans une classe à part com­pa­ra­ti­ve­ment aux autres pre­miers mi­nistres pro­vin­ciaux. » Ken­ney avait fait ses de­voirs avant la ren­contre. Il avait ma­ni­fes­te­ment ap­pe­lé ses amis et connais­sances au Qué­bec. « Il était ca­pable de par­ler des po­si­tions de Qué­bec so­li­daire ! Quel autre pre­mier mi­nistre au Ca­na­da peut faire ça ?! » s’ex­clame le conseiller.

Les deux pre­miers mi­nistres se sont ra­pi­de­ment en­ten­dus pour ré­cla­mer d’Ottawa da­van­tage d’im­mi­grants éco­no­miques, et moins de ré­fu­giés et de nou­veaux ar­ri­vants du pro­gramme de réuni­fi­ca­tion fa­mi­liale. Quelques jours et quelques coups de fil plus tard, Ja­son Ken­ney avait ral­lié à cette cause tous les autres pre­miers mi­nistres pro­vin­ciaux, ce qui a per­mis d’in­clure leur vo­lon­té dans la dé­cla­ra­tion fi­nale du Con­seil de la fé­dé­ra­tion, dont la ren­contre se dé­rou­lait à Sas­ka­toon en juillet. Une ef­fi­ca­ci­té ad­mi­rée par Fran­çois Le­gault, qui, lui, a peu d’ac­coin­tances po­li­tiques dans le reste du Ca­na­da.

Si les deux sont res­tés sur leur po­si­tion concer­nant les pi­pe­lines — « on est d’ac­cord pour être en désac­cord », a dit Fran­çois Le­gault —, le pre­mier mi­nistre du Qué­bec a ré­ité­ré qu’il est fa­vo­rable au pro­jet de ga­zo­duc qui ache­mi­ne­rait le gaz na­tu­rel de l’Al­ber­ta jus­qu’au Sa­gue­nay, ce qui a sem­blé plaire à Ja­son Ken­ney, se­lon un proche de Fran­çois Le­gault. « On lui a fait com­prendre qu’on est prêts à dé­pen­ser du “ca­pi­tal po­li­tique” en dé­fen­dant ce pro­jet, mais que le pi­pe­line de pé­trole, c’est non. »

Pen­dant que les deux di­ri­geants pro­vin­ciaux sou­paient à l’édi­fice Price, les prin­ci­paux conseiller­s de Fran­çois Le­gault sor­taient le grand jeu au­près de l’en­tou­rage de Ja­son Ken­ney. Le chef de ca­bi­net, Mar­tin Kos­ki­nen, et le conseiller Ma­rio La­voie — un an­cien collaborat­eur de Jean Cha­rest lors­qu’il était au pou­voir à Qué­bec, puis du mi­nistre conser­va­teur De­nis Lebel à Ottawa — ont in­vi­té les Al­ber­tains au restaurant Le Saint-Amour, du ré­pu­té chef Jean-Luc Boulay, dans le Vieux-Qué­bec.

L’agréable soi­rée s’est éti­rée, de sorte que Ja­son Ken­ney est ve­nu se joindre à eux après son tête-à-tête avec le pre­mier mi­nistre du Qué­bec. «Ça brasse un peu concer­nant le pi­pe­line, mais quand on re­garde le por­trait d’en­semble, le na­tio­na­lisme al­ber­tain de Ken­ney peut être un avan­tage pour nous », croit un proche collaborat­eur de Le­gault.

Le gou­ver­ne­ment de la CAQ a in­té­rêt à bien s’en­tendre avec Ja­son Ken­ney s’il sou­haite pro­fi­ter de son in­fluence et me­ner à ses cô­tés quelques com­bats face à Ottawa, comme ce­lui des quo­tas d’im­mi­gra­tion. «Il faut gar­der ja­lou­se­ment les pou­voirs ac­tuels des pro­vinces. Il faut al­ler vers plus d’au­to­no­mie, plus de com­pé­tences pour les pro­vinces», a sou­te­nu le pre­mier mi­nistre qué­bé­cois le 8 juillet, tout juste avant la réunion du Con­seil de la fé­dé­ra­tion.

L’al­liance des pro­vinces dans cer­tains dos­siers est le re­flet d’une per­cep­tible mon­tée des ré­gio­na­lismes au Ca­na­da alors que cha­cune des pro­vinces sou­haite avoir plus de poids dans la di­rec­tion du pays. Les Doug Ford, Ja­son Ken­ney, John Hor­gan (Co­lom­bie-Bri­tan­nique), Brian Pal­lis­ter et Scott Moe sont tous éner­giques sur le front fé­dé­ral-pro­vin­cial.

Leurs par­ti­sans sont plus at­ten­tifs que ja­mais à ce dis­cours « pro­vin­cia­liste» — le Qué­bec étant une na­tion, le terme « na­tio­na­liste » y est da­van­tage uti­li­sé. Se­lon le grand son­dage an­nuel En­vi­ro­nics sur l’état de la fé­dé­ra­tion, les Ca­na­diens sont de plus en plus nom­breux à dé­fi­nir leur iden­ti­té po­li­tique par leur ré­gion ou leur pro­vince.

En 2003, la moi­tié des Ca­na­diens (49 %) se di­saient d’abord et avant tout ca­na­diens, et 48 % se di­saient plus at­ta­chés à leur pro­vince ou consi­dé­raient les deux sur le même pied d’éga­li­té. En 2019, la pro­por­tion de « d’abord ca­na­diens » a chu­té à 40 %, alors que 57 % des ré­pon­dants se disent plus ou au­tant at­ta­chés à leur pro­vince ou à leur ré­gion. Cette pro­gres­sion est vi­sible dans toutes les pro­vinces. De quoi don­ner des maux de tête au pro­chain pre­mier mi­nistre ca­na­dien, qui de­vra conci­lier les de­mandes de cha­cune des ré­gions, par­fois dif­fi­ci­le­ment com­pa­tibles.

Au pre­mier abord, la pous­sée des par­tis conser­va­teurs dans les pro­vinces laisse pen­ser qu’An­drew Scheer au­rait plus de fa­ci­li­té à gou­ver­ner le pays s’il était por­té au pou­voir le 21 oc­tobre, lui qui vient de la même fa­mille po­li­tique. Or, c’est loin d’être évident, pré­vient Gra­ham Fox, an­cien chef de ca­bi­net du chef pro­gres­sis­te­con­ser­va­teur Joe Clark de 2001 à 2003, qui di­rige au­jourd’hui l’Ins­ti­tut de re­cherche en po­li­tiques pu­bliques (IRPP).

Faire plai­sir à l’Ouest et à l’Est en même temps a tou­jours été un dé­fi, mais il prend de l’am­pleur avec l’émer­gence des ques­tions cli­ma­tiques et l’économie à deux vi­tesses qui sé­vit de­puis quelques an­nées, se­lon Gra­ham Fox. Cette ten­sion est là pour de bon. « En ce qui a trait à la pé­réqua­tion et aux pi­pe­lines, ré­con­ci­lier l’Al­ber­ta et la Sas­kat­che­wan avec les autres pro­vinces, c’est une mis­sion presque im­pos­sible, au­tant pour Tru­deau que pour Scheer. »

Et si An­drew Scheer se colle trop aux pre­miers mi­nistres conser­va­teurs, il don­ne­ra l’im­pres­sion de suivre aveu­glé­ment les dé­ci­sions de ses al­liés, même les moins po­pu­laires, comme l’au­tomne der­nier, lorsque Doug Ford a ré­duit les ser­vices aux Fran­coOn­ta­riens. An­drew Scheer s’y est op­po­sé mol­le­ment, pour ne pas af­fron­ter le pre­mier mi­nistre ontarien, au grand dé­plai­sir des autres com­mu­nau­tés fran­co­phones hors Qué­bec.

Que fe­rait An­drew Scheer si Ja­son Ken­ney met­tait à exé­cu­tion sa me­nace de te­nir un ré­fé­ren­dum sur le pro­gramme de pé­réqua­tion afin qu’il soit moins pro­fi­table aux pro­vinces de l’Est, comme le Qué­bec, et da­van­tage bé­né­fique aux pro­vinces de l’Ouest ? Se­rait-il d’ac­cord avec son al­lié et bon ami — Ja­son Ken­ney est le par­rain de l’un de ses cinq en­fants —, au risque de sou­le­ver la grogne dans cer­taines pro­vinces ? Pour l’ins­tant, le chef du Par­ti conser­va­teur du Ca­na­da re­fuse de se pro­non­cer sur ce scé­na­rio hy­po­thé­tique puisque la for­mule de pé­réqua­tion, né­go­ciable tous les cinq ans, ne pour­ra être re­vue avant quatre ans.

Or, Ja­son Ken­ney en­tend bien être prêt dans quatre ans, quitte à uti­li­ser à son avan­tage la dé­ci­sion de la Cour su­prême du Ca­na­da par rap­port à la sé­ces­sion du Qué­bec. « C’est iro­nique, mais s’il le faut, on va le faire », dit-il. Cet ar­rêt de 1998 sti­pule que le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral a l’obli­ga­tion de né­go­cier de bonne foi si une pro­vince ob­tient un mandat clair de sa po­pu­la­tion pour mo­di­fier la Consti­tu­tion. Or, le pro­gramme de pé­réqua­tion est en­ca­dré par l’ar­ticle 36 de la loi consti­tu­tion­nelle de 1982.

« Si on n’ob­tient pas notre pi­pe­line jus­qu’à une côte, et si les éva­lua­tions en­vi­ron­ne­men­tales des pro­jets éner­gé­tiques sont plus com­pli­quées et nous em­pêchent d’ex­ploi­ter nos ressources, on va te­nir ce ré­fé­ren­dum pour chan­ger la pé­réqua­tion afin de conclure un meilleur mar­ché pour l’Al­ber­ta, pré­vient Ja­son Ken­ney. Et vous sa­vez quoi? Je vais le ga­gner haut la main. Ce se­ra une vague. Pro­ba­ble­ment 95 %. Et Ottawa et les autres pro­vinces de­vront né­go­cier. On se fait avoir en ce mo­ment. »

Le pro­gramme de pé­réqua­tion est sou­vent mal com­pris, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’Ouest, où bien des Al­ber­tains et des Sas­kat­che­wa­nais croient que leur pro­vince fait un chèque aux ré­gions plus pauvres, alors qu’en réa­li­té, c’est un pro­gramme fé­dé­ral au­quel par­ti­cipent tous les Ca­na­diens, y com­pris les Qué­bé­cois, par l’en­tre­mise de leur im­pôt. Mal­gré la chute des prix du pé­trole et la baisse im­por­tante des in­ves­tis­se­ments dans les sables bi­tu

mi­neux, l’Al­ber­ta reste, et de loin, la pro­vince la plus riche du pays, avec un revenu dis­po­nible des mé­nages par ha­bi­tant de 36 705 dol­lars en 2017 — au Qué­bec, c’était 28 785 dol­lars.

Il y a des nuances, convient Da­nielle Smith, mais la per­cep­tion est im­por­tante en po­li­tique. « Et la per­cep­tion ici, c’est que le reste du pays prend notre ar­gent et ne veut pas des pi­pe­lines qui pro­duisent cet ar­gent », dit-elle.

L’économie al­ber­taine doit se trans­for­mer, se­lon Ste­phen Car­ter, qui a été conseiller de l’an­cienne pre­mière mi­nistre al­ber­taine Ali­son Red­ford et qui a ai­dé Na­heed Nen­shi à rem­por­ter la mai­rie de Cal­ga­ry, à la sur­prise gé­né­rale, en 2010. « On fait des ef­forts pour que l’ex­trac­tion de notre pé­trole soit moins no­cive. On bouge, mais en at­ten­dant, on ne va pas se lais­ser mou­rir ! »

N’em­pêche que Ste­phen Car­ter se dit un peu dé­cou­ra­gé par la ré­ac­tion épi­der­mique de ses conci­toyens. « Les Al­ber­tains sont comme des en­fants à qui on a en­le­vé leur bon­bon, ils font une crise, dit-il. C’est plus simple de blâ­mer Tru­deau ou le Qué­bec que de re­gar­der la réa­li­té en face. Et la réa­li­té, c’est que le monde change. »

C’est vrai pour l’im­mi­gra­tion, qui as­sure la crois­sance dé­mo­gra­phique du Ca­na­da ; pour le prix du pé­trole, qui pour­rait ne ja­mais re­ve­nir à son ni­veau pré-2015 ; et pour la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques, ap­pe­lée à s’in­ten­si­fier. « Il faut s’adap­ter, et ce n’est pas fa­cile, af­firme Ste­phen Car­ter. Per­sonne n’aime se re­mettre en ques­tion. Ça crée des flam­mèches. Mais il se­rait bien que les Ca­na­diens, au­tant dans l’Ouest que dans l’Est, puissent dé­battre de la voie à suivre sans se sen­tir ju­gés et sans se crier des­sus. »

Le pro­chain pre­mier mi­nistre du pays sau­ra-t-il apai­ser ces fric­tions ? Ré­ta­blir le dia­logue ? Construire des ponts ? Les scep­tiques sont nom­breux. À peine 16 % des Ca­na­diens se disent per­sua­dés que les points de vue peuvent être ré­con­ci­liés, se­lon le son­dage En­vi­ro­nics d’avril der­nier.

Or, ces di­vi­sions rendent le pays plus dif­fi­cile à gou­ver­ner, es­time Da­niel Bé­land, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut d’études ca­na­diennes de McGill. «Bâ­tir des consen­sus pour avan­cer de­vient com­pli­qué », pré­cise-t-il.

Bonne chance, mon­sieur le pre­mier mi­nistre !

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