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AIMER LA MA­CHINE

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Du I, Ro­bot d’Isaac Asi­mov à la sé­rie Black Mir­ror, on a maintes fois dé­peint l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle comme une me­nace qui fi­ni­rait par se re­tour­ner contre l’es­pèce hu­maine.

Une science-fic­tion qui in­carne « le re­flet de nos propres cruau­tés » bien plus qu’un pré­sage, es­time l’es­sayiste Ol­li­vier Dyens dans La ter­reur et le su­blime.

La ma­chine a dé­jà en­va­hi tous les do­maines et mo­di­fié nos com­por­te­ments. Elle nous guide mieux que les cartes, elle est plus pré­cise que les mains pour uti­li­ser bien des ou­tils. Grâce à la tech­no­lo­gie, le taux d’al­pha­bé­ti­sa­tion a aug­men­té, l’ex­trême pau­vre­té s’est ré­duite, l’hu­ma­ni­té est plus in­for­mée. N’en dé­plaise aux contem­pla­teurs du pas­sé, la civilisati­on pro­gresse, croit Ol­li­vier Dyens.

Or, mal­gré la fas­ci­na­tion, le re­pli l’em­porte. Nous fo­ca­li­sons sur les dan­gers et les me­naces des mu­ta­tions tech­no­lo­giques, en ou­bliant les pos­si­bi­li­tés ex­tra­or­di­naires qui en dé­coulent.

Ol­li­vier Dyens se range ré­so­lu­ment dans le clan des tech­no-op­ti­mistes. La peur est com­pré­hen­sible, dit-il, parce que la ma­chine « désaxe nos per­cep­tions et nos stra­té­gies évo­lu­tion­nistes, et mo­di­fie nos fon­da­tions so­ciales ». L’humain a cette vo­lon­té bien an­crée de sa­voir et de di­ri­ger. Mais plu­tôt que de consi­dé­rer la tech­no­lo­gie comme un en­ne­mi, avance-t-il, nous de­vons em­bras­ser ce nou­vel ac­teur de l’éco­sys­tème pla­né­taire. Parce que la marche ne s’in­ver­se­ra pas.

De même, les frac­tures so­ciales ac­tuelles s’ar­riment à la tech­no­lo­gie. Celle-ci mo­di­fie la donne démocratiq­ue en of­frant à tous la pos­si­bi­li­té de s’ex­pri­mer, de contes­ter, de dé­fier. Et ce­la dé­bou­che­ra in­évi­ta­ble­ment sur des « es­paces de pos­si­bi­li­tés fluides et ma­ni­pu­lables de la re­pré­sen­ta­tion so­ciale et po­li­tique ».

Dyens rêve plus grand : il sou­haite la sin­gu­la­ri­té, soit la fu­sion des in­tel­li­gences hu­maine et tech­no­lo­gique. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dé­cu­ple­rait nos ca­pa­ci­tés. La sym­biose humain-ma­chine per­met­trait de trou­ver les so­lu­tions aux chan­ge­ments cli­ma­tiques, et condi­tion­ne­rait les in­ter­ac­tions so­ciales pour com­battre les préjugés et les in­éga­li­tés. En somme, on trou­ve­rait ain­si « de nou­velles so­lu­tions à de nou­veaux pro­blèmes ».

Am­bi­tieux pro­jet, re­con­naît-il, que ce­lui de « créer une société hu­maine/ma­chine dont les fruits sont pré­gnants de sens, de beau­té, de com­pas­sion et d’éthique ». Sur­tout que la ma­chine ré­pond aux al­go­rithmes qui lui sont im­po­sés. Des ro­bots vir­tuels ayant co­pié la na­ture hu­maine ont sou­vent épou­sé ses préjugés.

« Nous jouons à Dieu de­puis tou­jours », rap­pelle tou­te­fois Ol­li­vier Dyens. Tant qu’à le faire, dit-il, fai­sons-le mieux et avec sen­si­bi­li­té.

Comment gé­rer cette tran­si­tion ? L’es­sayiste pro­pose une re­fonte du sys­tème d’éducation qui re­con­naî­trait cette in­ter­dé­pen­dance, de même que l’adop­tion d’une charte des droits à la tech­no­lo­gie. Bien que son en­thou­siasme par­fois jo­via­liste l’amène à pas­ser ra­pi­de­ment sur les risques d’une tech­no­lo­gie presque ex­clu­si­ve­ment sou­mise à des in­té­rêts mer­can­tiles, il ex­pose une vi­sion moins sombre de ce que l’ave­nir pour­rait être. (Jean-Phi­lippe Ci­pria­ni)

Vivre plei­ne­ment la ter­reur et le su­blime si­gni­fie as­su­mer les in­cer­ti­tudes, les am­bi­guï­tés, les an­goisses et les pré­ca­ri­tés d’un monde qui se trans­forme, et que nous de­vons ré­in­ven­ter à une vi­tesse tou­jours plus grande ; [...] ce­la veut dire agir sur les ter­reurs en ac­cep­tant les pa­ra­doxes et les dé­fis d’un monde mul­ti­plié par les tech­no­lo­gies, mais créé par l’humain.

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