San­té

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR ALAIN VA­DE­BON­COEUR

Je re­gar­dais Hu­bert droit dans les yeux. Lui ne me voyait pas, il était in­cons­cient. Nous avons en­tre­pris de lui sau­ver la vie, comme il se doit. De tra­vailler en équipe pour lui re­don­ner un peu de souffle et faire battre à nou­veau son coeur. Pour qu’un jour pro­chain, Hu­bert puisse re­tour­ner à la mai­son sur ses deux pieds et avec toute sa tête.

Tous les pa­tients ne sont pas aus­si ma­lades que lui, ter­ras­sé par un de ces troubles chao­tiques pou­vant vous rayer de la carte le temps de le dire — in­farc­tus, em­bo­lie pul­mo­naire, dis­sec­tion aor­tique, AVC, choc sep­tique, et que sais­je en­core. Mais, con­trai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, le soi­gner n’était pas si dif­fi­cile, parce que l’ac­tion est plus na­tu­relle que le doute et qu’Hu­bert al­lait mou­rir si l’on n’agis­sait pas.

Avec les per­sonnes moins sé­rieu­se­ment at­teintes, il s’agit plu­tôt, après avoir vé­ri­fié qu’au­cun pro­blème ne re­pré­sente une me­nace, de mettre le doigt sur le trouble, de pres­crire un trai­te­ment ap­pro­prié, puis de si­gner le congé. Même si, pour bien ac­com­plir cette tâche, l’ur­gen­to­logue doit tou­jours évo­quer pour lui­même la pos­si­bi­li­té du pire, afin de s’as­su­rer d’écar­ter les ma­la­dies graves avant de ren­voyer les gens dans l’uni­vers in­con­trô­lé — hors de l’ur­gence — où tout peut ar­ri­ver.

C’est dire tout le poids de cette dé­ci­sion ap­pa­rem­ment ba­nale de « don­ner congé », où par­fois le doute se glisse, en tout cas plus sou­vent qu’en ré­ani­ma­tion: ai­je bien po­sé toutes les ques­tions, exa­mi­né à fond, pres­crit le bon mé­di­ca­ment avant de « li­bé­rer » mon pa­tient ?

Ma pra­tique os­cille jour après jour entre ces deux pôles, entre les consul­ta­tions à l’uni­té de soins am­bu­la­toires, où l’on s’amène pour des symp­tômes va­riés, gé­né­ra­le­ment bé­nins, et la salle de ré­ani­ma­tion, où tout est clair face aux mo­ri­bonds qu’on es­saie de ra­me­ner de notre cô­té du mi­roir.

J’aime cet uni­vers tré­pi­dant. Pour l’adré­na­line qui fait grim­per le pouls au­tant qu’en pleine course. Pour les émo­tions in­tenses. Pour cer­taines ren­contres fu­gaces mais bou­le­ver­santes de vé­ri­té — avec la fa­mille d’Hu­bert, par exemple. Pour le tra­vail d’équipe. Voire pour l’im­pré­vi­si­bi­li­té, propre à don­ner le ver­tige, parce qu’on ne sait ja­mais où on se trou­ve­ra, qui on soi­gne­ra et ce qu’on fe­ra dans la mi­nute à ve­nir. Tout ce­la

contre­ba­lance les condi­tions de pra­tique par­fois pé­nibles, la conges­tion, les dé­lais d’at­tente, le stress, le risque, etc.

Ce qui aide aus­si, point qu’on aborde ra­re­ment, peut­être parce que trop évident et si in­ti­me­ment lié aux soins dans leur en­semble qu’on ne le re­marque pas, c’est la sim­pli­ci­té mo­rale de mon mé­tier. S’agis­sant de sau­ver la vie d’Hu­bert, je ne peux ima­gi­ner si­tua­tion plus lim­pide : juste des hu­mains ai­dant un des leurs. Pas d’in­ter­mé­diaires, rien à ache­ter ni à vendre, au­cune pro­pa­gande ni de com­man­di­taire. Juste… prendre soin d’au­trui. Si les di­verses pro­fes­sions de la san­té re­posent glo­ba­le­ment sur les mêmes pré­misses, c’est par­ti­cu­liè­re­ment clair dans mon en­vi­ron­ne­ment.

Mais bon, j’exa­gère lé­gè­re­ment, on se heurte aus­si à cer­tains en­jeux mo­raux: ce test su­per­flu en rai­son d’une pra­tique dé­fen­sive; ce congé si­gné un peu trop ra­pi­de­ment parce que la cour est pleine ; cette touche de com­plai­sance qui pousse par­fois à ré­pondre aux de­mandes des pa­tients au­de­là de leurs be­soins réels.

De ma­nière gé­né­rale, « sau­ver des vies » est une pro­po­si­tion si évi­dente qu’elle ne se dis­cute ja­mais. Ce­la n’im­plique au­cun di­lemme mo­ral, con­trai­re­ment à cer­taines ques­tions ar­dues qu’on se pose plus fré­quem­ment ailleurs, comme celles d’of­frir (ou non) un trai­te­ment oné­reux, d’opé­rer (ou non) une pa­tiente souf­frant de mul­tiples pro­blèmes chro­niques, de gé­rer (bien ou mal) des res­sources li­mi­tées.

Ces en­jeux font ra­re­ment par­tie du ta­bleau à l’ur­gence, où les soins sont gé­né­ra­le­ment abor­dables ; où la per­sonne qui ar­rive par am­bu­lance (après qu’elle ou ses proches l’eurent ap­pe­lée) sou­haite ha­bi­tuel­le­ment être soi­gnée; où les dé­ci­sions plus dif­fi­ciles sont re­por­tées en amont et en aval du pas­sage in­tense — mais ponc­tuel — en salle de ré­ani­ma­tion.

Hu­bert est re­ve­nu par­mi nous, mais était tou­jours in­cons­cient au mo­ment où j’ai dû le quit­ter. J’au­rais ai­mé dis­cu­ter avec lui de tout ce­la. Je lui au­rais ra­con­té avec convic­tion l’ab­sence de tout doute quand est ve­nu le temps d’en­tre­prendre — avec le reste de l’équipe — ces ac­tions ayant per­mis de le ra­me­ner à la vie. Il au­rait sû­re­ment ac­quies­cé à ces pré­misses le concer­nant di­rec­te­ment. Moi, je se­rais en­suite pas­sé à mon pro­chain pa­tient, consul­tant pour de vagues ma­laises dans la poi­trine.

S’agis­sant de sau­ver la vie d’Hu­bert, je ne peux ima­gi­ner si­tua­tion plus lim­pide : juste des hu­mains ai­dant un des leurs.

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