Écou­ter les hommes

« Il ne faut pas aban­don­ner. »

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La pre­mière com­mu­nau­té in­cel a été créée en 1997, par une femme.

Ala­na’s In­vo­lun­ta­ry Ce­li­ba­cy Pro­ject était un groupe d’échange qui fonc­tion­nait par cour­riel, où des hommes et des femmes dis­cu­taient ou­ver­te­ment de leur ab­sence de vie amou­reuse. « C’est un su­jet ta­bou ; bien des gens n’osent même pas l’abor­der avec leurs proches », m’ex­plique Ala­na par vi­déo­con­fé­rence de­puis To­ron­to, où elle ha­bite.

Sa com­mu­nau­té a ras­sem­blé des cen­taines de per­sonnes avant de se dis­soudre, au cours des an­nées 2000. Ala­na, qui tait son nom de fa­mille pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles, est pas­sée à autre chose, et ce n’est qu’en 2014, après la tue­rie de masse com­mise par El­liot Rod­ger en Ca­li­for­nie, qu’elle a re­dé­cou­vert les in­cels.

Bien qu’elle soit hor­ri­fiée par la mi­so­gy­nie et la haine qui règnent au­jourd’hui dans cer­taines com­mu­nau­tés in­cels, Ala­na consi­dère tou­jours son an­cien groupe comme une «réussite». « C’était un en­vi­ron­ne­ment sain où bien des gens ont trou­vé l’aide dont ils avaient be­soin. »

Ce ré­flexe de se ras­sem­bler entre per­sonnes qui vivent le même pro­blème est tout à fait lé­gi­time, croit Mar­gaux Ben­nar­di, res­pon­sable de l’ac­com­pa­gne­ment au Centre de pré­ven­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion me­nant à la vio­lence, à Mon­tréal. « Ça peut de­ve­nir un groupe de sou­tien qui se

serre les coudes, qui se donne des as­tuces. » Même s’il n’y a que des hommes au bout du cla­vier.

Car oui, des groupes d’hommes peuvent s’en­trai­der en ligne pour sur­mon­ter leur mal­adresse avec les femmes, pour ci­ca­tri­ser leurs bles­sures d’amour, pour faire en­tendre leurs droits et même pour en­du­rer l’ab­sence de vie amou­reuse et sexuelle.

Le dan­ger sur­vient lors­qu’un groupe, au lieu de his­ser les par­ti­ci­pants vers le haut, les en­lise da­van­tage dans leurs pro­blèmes, « comme des al­coo­liques qui se mettent à boire en­semble », illustre Mar­gaux Ben­nar­di. Hé­las ! c’est la voie que prennent bien des com­mu­nau­tés de la ma­no­sphère en iden­ti­fiant les fé­mi­nistes, les femmes ou « la » femme comme sources de leurs mal­heurs.

Que faire des com­mu­nau­tés les plus ex­trêmes ? You­Tube, Fa­ce­book, Red­dit et 4chan, entre autres, optent par­fois pour la cen­sure. « Le pro­blème, c’est que les gens se dé­placent en­suite sur des pla­te­formes plus mar­gi­nales », sou­ligne Jean­Phi­lippe Dé­ca­rie­Ma­thieu, chef de la cy­ber­sé­cu­ri­té pour la société de sé­cu­ri­té Com­mis­sion­naires du Québec, qui suit l’évo­lu­tion de la ma­no­sphère de­puis quelques an­nées.

Dans le pire des cas, ban­nir une com­mu­nau­té peut pous­ser un in­di­vi­du à com­mettre l’ir­ré­pa­rable, af­firme Mar­gaux Ben­nar­di. Dans le pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion, la vio­lence contre au­trui sur­vient gé­né­ra­le­ment lors­qu’une per­sonne n’a plus d’ou­tils pour at­teindre son but — qu’il soit po­li­tique ou per­son­nel. Si elle perd le der­nier es­pace où elle pou­vait s’ex­pri­mer, elle peut avoir l’im­pres­sion que tout ce qui lui reste, c’est de s’at­ta­quer à au­trui ou à elle­même.

Bien que la ma­no­sphère puisse faire peur, il ne faut pas conclure que tous ceux qui la fré­quentent re­pré­sentent une me­nace po­ten­tielle, note la spé­cia­liste. La vio­lence phy­sique de­meure le fait d’une in­fime mi­no­ri­té. « À la base, la ma­no­sphère est un en­droit où les hommes s’ex­priment, et il n’y a pas de pro­blème avec ça. »

Ce­la ne si­gni­fie pas qu’il faille op­ter pour le lais­ser­al­ler, dit Mar­gaux Ben­nar­di. « Il faut par­ler de la ma­no­sphère, re­gar­der ce qui s’y passe, se ques­tion­ner et faire de la pré­ven­tion. » Et la meilleure fa­çon d’en­trer en contact avec les hommes qui y évo­luent, c’est de com­men­cer par les écou­ter.

Écou­ter, c’est aus­si ce que fait Ala­na avec le site Love, Not An­ger, créé dans la fou­lée de l’at­taque au ca­mion­bé­lier à To­ron­to. Il ne s’agit pas d’un nou­veau groupe de dis­cus­sion, mais d’un pro­jet de recherche ou­vert aux uni­ver­si­taires et aux pro­fes­sion­nels de la santé afin d’of­frir de l’in­for­ma­tion et de l’aide aux per­sonnes seules. Car, se­lon elle, ce n’est pas à la vio­lence qu’on doit s’in­té­res­ser, mais à la so­li­tude. « C’est ça, la source du pro­blème. »

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