Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DESJARDINS

Par­lons du black­face de Jus­tin Tru­deau. Ou plu­tôt n’en par­lons pas : j’en fais sim­ple­ment un pré­texte afin d’ex­plo­rer le cli­mat de rec­ti­tude ré­tro­ac­tive et les garde-fous mo­raux qui prennent une am­pleur dé­rai­son­nable dans le dis­cours pu­blic. Jus­qu’à pro­vo­quer de dom­ma­geables contre­coups.

Parce que nous en sommes là : à re­ve­nir dans le temps pour faire le pro­cès de per­son­na­li­tés pu­bliques en im­po­sant à leurs com­por­te­ments d’hier le filtre mo­ral d’au­jourd’hui.

Comme si le contexte cultu­rel et so­cial ne comp­tait pour rien. Comme si l’évo­lu­tion des moeurs était un dé­tail in­si­gni­fiant, qui ne nous per­met­trait plus de ra­che­ter des fautes que l’on igno­rait com­mettre en fai­sant ce qui pa­raît in­con­ce­vable aux yeux des gar­diens de la bien­séance : évo­luer au fil du temps.

Ce qui ne si­gni­fie pas que tout est par­don­nable ; il n’existe au­cun contexte qui ren­drait la vio­lence ou le har­cè­le­ment sexuel ac­cep­tables. Mais un dé­gui­se­ment, da­tant de nom­breuses an­nées, alors qu’il ne cau­sait pas le moindre émoi au mo­ment d’être re­vê­tu ? Pour ce truc comme pour tant d’autres, on nage en plein dé­lire, pro­vo­qué par une meute de com­men­ta­teurs qui im­posent les ra­pides fluc­tua­tions de l’ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale en conju­guant celle-ci au plus-que-par­fait du sub­jec­tif.

Ces bouf­fées d’in­di­gna­tion nous font néan­moins évo­luer en nous obli­geant à faire preuve d’em­pa­thie pour les per­sonnes bles­sées par les gestes dé­non­cés. Elles éveillent nos conscience­s. Je l’ai d’ailleurs souvent écrit ici : je trouve sou­hai­tables ces re­mises en ques­tion qui nous forcent à chaus­ser les sou­liers des moins pri­vi­lé­giés de la société ou à nous in­ter­ro­ger, plus lar­ge­ment, sur la por­tée de nos ac­tions.

Mais dans un monde nour­ri par le dua­lisme qu’ali­mentent les ré­seaux so­ciaux, l’in­tran­si­geante conscien­ti­sa­tion des jus­ti­ciers mo­raux fa­brique aus­si son contraire. Soit un com­merce de la « non-rec­ti­tude po­li­tique », qui s’abreuve aux dé­rives de la gauche pour mieux ri­di­cu­li­ser l’en­semble de ses po­si­tions. Ou, pire en­core, pour va­li­der la pé­ren­ni­té de com­por­te­ments qui ont pour­tant at­teint leur date de pé­remp­tion.

Dans ce monde en noir et blanc, toute forme de nuance est ex­clue. Et chaque camp ma­nu­fac­ture ses scan­dales. Or, la réa­li­té est au­tre­ment com­plexe, les gens s’avèrent ra­re­ment uni­di­men­sion­nels, et la mo­rale est souvent truf­fée d’am­bi­guï­tés.

Évi­dem­ment, la cen­sure m’in­quiète, tout comme les safe spaces (NDLR :

lieux phy­siques ou vir­tuels exempts de dis­cri­mi­na­tion en­vers les mi­no­ri­tés) et les trig­ger war­nings (NDLR : aver­tis­se­ments pré­ve­nant de la dif­fu­sion d’un conte­nu sus­cep­tible de pro­vo­quer ou de ré­veiller un trau­ma­tisme). Sous pré­texte d’épar­gner les sen­si­bi­li­tés de quelques per­sonnes, on éva­cue des pans en­tiers de dé­bats sur l’art, la société, la po­li­tique. On met des oeuvres à l’in­dex de pro­grammes uni­ver­si­taires. On ja­vel­lise la langue.

Mais la ré­ac­tion in­verse me pa­raît aus­si dé­me­su­rée que scan­da­leuse. Ain­si, ma­quillant leur op­por­tu­nisme pour le faire pas­ser pour de la di­ver­si­té d’opi­nions, nombre de mé­dias em­pruntent le trai­te­ment bi­naire de la prise de po­si­tion des ré­seaux so­ciaux afin de mieux cour­ti­ser l’au­di­toire.

Se po­sant en vic­times, ani­ma­teurs, chro­ni­queurs et autres pa­ran­gons de conser­va­tisme so­cial nous ex­pliquent qu’on ne peut plus rien dire, alors qu’ils dis­posent eux-mêmes d’une my­riade de tri­bunes pour s’ex­pri­mer. Mais à la dif­fé­rence des jus­ti­ciers de la gauche qui pour la plu­part croient bien faire, et dont la mal­adresse confine par­fois à l’in­tran­si­geance, les nou­velles fi­gures ré­ac­tion­naires, elles, sont au centre d’un bu­si­ness.

Ici comme ailleurs en Oc­ci­dent, ces gens se pré­sentent comme des re­belles, et leur pos­ture est donc le plus souvent celle d’un mi­roir: tou­jours à l’en­vers du dis­cours pro­gres­siste afin de va­li­der le sta­tu quo. Leur propos est une va­li­da­tion pour celles et ceux qui craignent le chan­ge­ment. Et ça doit être drô­le­ment lu­cra­tif, puis­qu’ils sont par­tout : en ligne, dans les jour­naux, à la ra­dio. En po­li­tique, aus­si.

Po­pu­listes ou pré­ten­dus in­tel­lec­tuels, ils en­chaînent les dé­bats sté­riles et pro­duisent de l’opi­nion comme Tim Hor­tons cui­sine les beignes. C’est gras, c’est su­cré, c’est ré­con­for­tant. Une re­cette simple qui plaît.

Pour pa­ra­phra­ser l’hu­mo­riste et ani­ma­teur américain Bill Ma­her, par­fois, une opi­nion est po­li­ti­que­ment in­cor­recte, mais va­lide ; d’autres fois, elle va contre l’es­prit des bien­pen­sants, mais elle est aus­si par­fai­te­ment stu­pide.

Le bu­si­ness des ré­ac­tion­naires semble faire peu de cas de cette dis­tinc­tion. L’im­por­tant, c’est de gé­né­rer des clics. Et tant pis pour le cli­mat so­cial.

Mal­gré ses in­ten­tions louables, la gauche dé­chaî­née au­rait in­té­rêt à se cal­mer un peu. L’in­to­lé­rance en ma­nu­fac­ture une autre. Et par­fois, les te­nants d’un im­pos­sible an­gé­lisme contri­buent à faire naître les dé­mons qui peuplent leurs propres cau­che­mars.

Dans un monde nour­ri par le dua­lisme qu’ali­mentent les ré­seaux so­ciaux, l’in­tran­si­geante conscien­ti­sa­tion des jus­ti­ciers mo­raux fa­brique aus­si son contraire.

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