MOI j’aime McDo­nald’s

CU­PIDE, DES­TRUC­TRICE ET MA­CHIA­VÉ­LIQUE, LA GRANDE EN­TRE­PRISE ? AU CONTRAIRE, AF­FIRME L’ÉCO­NO­MISTE AMÉRICAIN TY­LER CO­WEN, DONT LE NOU­VEAU LIVRE SE PORTE À LA DÉ­FENSE DES MUL­TI­NA­TIO­NALES.

L’actualité - - DOSSIER SPÉCIAL POUR NOS ANNONCEURS - PAR MARC-AN­DRÉ SA­BOU­RIN

Ty­ler Co­wen, pro­fes­seur d’économie à l’Uni­ver­si­té George Ma­son, aime McDo­nald’s. Tout comme IBM, Gold­man Sachs, Star­bucks, ExxonMo­bil, Google, Wal­mart ain­si que l’en­semble des mul­ti­na­tio­nales. Et dans son plus ré­cent livre, Big Bu­si­ness : A Love Let­ter to an Ame­ri­can An­ti-He­ro, il tente de vous convaincre de les ai­mer à votre tour.

« Je ne les aime pas comme j’aime ma femme, pré­cise l’éco­no­miste. Mais je res­sens sin­cè­re­ment une pro­fonde gra­ti­tude en­vers la grande en­tre­prise. » Cette der­nière crée des em­plois payants, in­nove conti­nuel­le­ment, et four­nit les nom­breux biens et services es­sen­tiels à la vie moderne et que plu­sieurs tiennent pour ac­quis. Pour ces rai­sons, les mul­ti­na­tio­nales mé­ritent des éloges, et non l’hos­ti­li­té qu’elles ré­coltent ac­tuel­le­ment, croit le pro­fes­seur.

L’amour de Ty­ler Co­wen est tou­te­fois du genre hon­nête. Ce­lui où l’on se dit la vérité, y com­pris sur ses dé­fauts. L’éco­no­miste cri­tique ou­ver­te­ment les dé­ra­pages des en­tre­prises, no­tam­ment en ce qui a trait au lob­byisme, mais ses at­taques sont ci­blées et visent à trou­ver des so­lu­tions. Et il vou­drait que le pu­blic fasse de même. Big Bu­si­ness est le deuxième livre en moins d’un an de ce pro­fes­seur hy­per­ac­tif, qui signe aus­si une chro­nique heb­do­ma­daire pour Bloomberg, ali­mente quo­ti­dien­ne­ment le populaire blogue Mar­gi­nal Re­vo­lu­tion, par­ti­cipe à des confé­rences et des dé­bats, anime un ba­la­do — évi­dem­ment — et joue de temps à autre au cri­tique cu­li­naire. L’ac­tua­li­té l’a joint par vi­déo­con­fé­rence à sa ré­si­dence de Vir­gi­nie, d’où il a dé­fen­du Google et Fa­ce­book contre les au­to­ri­tés an­ti­trusts amé­ri­caines, a af­fir­mé que la grande en­tre­prise est un puis­sant le­vier d’in­clu­sion so­ciale, et s’est mouillé sur le sa­laire des PDG. Trop payés ? Non, pas as­sez !

La grande en­tre­prise est loin d’être une mi­no­ri­té per­sé­cu­tée. Pour­quoi res­sen­tez-vous le be­soin de ve­nir à sa dé­fense ?

Je re­marque une hos­ti­li­té crois­sante en­vers les mul­ti­na­tio­nales, par­ti­cu­liè­re­ment de la part des jeunes, des élites et des mé­dias. Ça culmine au­jourd’hui avec une par­tie de la gauche qui sou­haite di­vi­ser les géants tech­nos, et une par­tie de la droite qui veut sanc­tion­ner la grande en­tre­prise parce qu’elle n’est pas as­sez na­tio­na­liste. Dans les deux cas, ce­la re­vien­drait à nous re­tour­ner contre l’une de nos plus grandes forces. En règle gé­né­rale, les grandes en­tre­prises sont plus pro­duc­tives, dé­pensent da­van­tage en recherche et dé­ve­lop­pe­ment, versent des sa­laires éle­vés et offrent de bons avan­tages so­ciaux. Ce dont nous avons be­soin, c’est da­van­tage de mul­ti­na­tio­nales, pas moins.

Si elles sont si bonnes pour nous, pour­quoi les cri­tique-t-on au­tant ?

En ma­jeure par­tie parce qu’elles sont de plus en plus pré­sentes dans nos vies. Ce­la rend les gens ner­veux. Ils craignent cette dé­pen­dance, et critiquer la grande en­tre­prise per­met en quelque sorte de sou­la­ger leur peur. Mais crier à tout vent que les mul­ti­na­tio­nales sont des créa­tures cu­pides et ma­chia­vé­liques qui ruinent le monde ne va pas amé­lio­rer la si­tua­tion. Au contraire, ce­la risque de mi­ner da­van­tage la confiance des gens en la société.

De fa­çon gé­né­rale, le pu­blic fait confiance aux pro­duits et services des grandes en­tre­prises — on ne craint pas de su­bir un em­poi­son­ne­ment ali­men­taire chez Bur­ger King ou que le nou­vel iP­hone ne fonc­tionne pas. Ce qui est in­quié­tant, c’est ce que font ces so­cié­tés der­rière les portes closes, non ?

Les gens ont tout à fait rai­son de s’in­quié­ter du lob­byisme. Cette pra­tique a souvent des ré­sul­tats né­fastes et il faut la critiquer — on peut pen­ser aux sub­ven­tions ob­te­nues par le sec­teur agro-in­dus­triel aux États-Unis. Mais on ne peut pas af­fir­mer, comme beau­coup de gens le font, que les mul­ti­na­tio­nales tirent les fi­celles du gouverneme­nt. Il faut mettre les choses en pers­pec­tive. L’agro-in­dus­trie re­çoit 20 mil­liards de dol­lars amé­ri­cains en sub­ven­tions par an­née. C’est beau­coup, mais ce n’est rien par rap­port au bud­get des États-Unis [quatre bil­lions]. Le but de mon livre n’est pas de dé­fendre la grande en­tre­prise à tout prix ; je veux sim­ple­ment que le dé­bat soit plus em­pi­rique et moins émo­tif. Si vous re­gar­dez les faits, vous trou­ve­rez bien des cas où les géants com­mer­ciaux sont en tort. Par­fait. Main­te­nant, trou­vons des so­lu­tions ap­pro­priées. Mais ar­rê­tons de dire des bê­tises du genre « Ama­zon est un mo­no­pole » — c’est ab­so­lu­ment faux.

Ama­zon n’est pas un mo­no­pole ?

Ama­zon est aux prises avec une concur­rence fé­roce dans tous les sec­teurs d’ac­ti­vi­té où elle est pré­sente, à l’ex­cep­tion de la vente de livres, où elle do­mine. Pour­tant, le prix de ses livres de­meure ex­trê­me­ment bas, le ser­vice de li­vrai­son est in­croyable et l’en­tre­prise in­nove conti­nuel­le­ment. Donc, non, ce n’est pas le com­por­te­ment d’une société en si­tua­tion de mo­no­pole. Ama­zon est une en­tre­prise énorme, qui a ren­du Jeff Be­zos im­men­sé­ment riche et qui en mène large. Mais elle sim­pli­fie aus­si nos vies. C’est cer­tai­ne­ment la mul­ti­na­tio­nale qui a le plus amé­lio­ré la mienne — j’y achète au moins un livre par jour —, à l’ex­cep­tion peut-être de Google.

Ama­zon et Google sont jus­te­ment les cibles d’une en­quête an­ti­trust de la part des au­to­ri­tés amé­ri­caines, tout comme Apple et Fa­ce­book. Ces so­cié­tés ne li­mitent-elles pas la concur­rence et l’in­no­va­tion en ache­tant — ou en co­piant — tout nou­veau ve­nu en me­sure de les me­na­cer ? Au cours des 10 der­nières an­nées, les géants tech­nos ont pro­ba­ble­ment in­no­vé da­van­tage que n’im­porte quel autre sec­teur dans l’his­toire des États-Unis. C’est une prouesse phé­no­mé­nale. Pre­nez Google. Elle ne s’est pas ar­rê­tée à la recherche en ligne ; elle a créé Gmail et Google Maps, de même qu’une foule d’autres services bé­né­fiques pour les­quels je n’ai gé­né­ra­le­ment rien à payer. Et les gens veulent scin­der une en­tre­prise comme celle-là ? C’est plu­tôt in­sen­sé.

Ces services ne sont pas gra­tuits. Vous payez avec vos don­nées et votre vie pri­vée. Consi­dé­rez-vous que c’est un juste prix ?

Le dé­bat au­tour de la vie pri­vée oc­cupe trop de place. Je ne dis pas que ce n’est pas un en­jeu, au contraire. Je passe moi­même peu de temps sur Fa­ce­book en par­tie pour cette rai­son. Mais les gens devraient être plus ra­tion­nels. Oh, la vie pri­vée ! Pen­sez-y : la plus grande me­nace à votre vie pri­vée est les gens que vous connais­sez, qui peuvent ré­pandre des rumeurs sur vous, et non Mark Zu­cker­berg. Et je ne vois pas en quoi di­vi­ser les géants tech­nos ré­gle­rait la si­tua­tion comme par ma­gie. Je crois au contraire que les pro­blèmes se­raient pires avec des en­tre­prises plus pe­tites, qui au­raient

moins de res­sources. Elles se­raient entre autres plus fa­ciles à pi­ra­ter. En­core une fois, les gens doivent se sou­cier de la vie pri­vée. Mais il faut cer­ner les vrais pro­blèmes.

Et quels sont les vrais pro­blèmes en ce qui a trait à la vie pri­vée ?

La re­con­nais­sance fa­ciale. Je trouve ce­la très pré­oc­cu­pant. Je re­viens d’un long voyage et dans cer­tains aé­ro­ports, je n’ai pas fait la file une seule fois parce qu’ils uti­lisent la re­con­nais­sance fa­ciale. Mes sen­ti­ments sont par­ta­gés. C’est fan­tas­tique de pou­voir évi­ter les files d’at­tente. Mais les risques de dé­ra­pages sont énormes et je crois que nous al­lons le re­gret­ter. Nous de­vrions ban­nir l’usage de cette tech­no­lo­gie dans la plu­part des cas.

Vous consa­crez tout un pas­sage de votre livre à l’hon­nê­te­té des mul­ti­na­tio­nales, que vous me­su­rez à celle des gens. Qui, entre mon cou­sin et Wal­mart, est le plus hon­nête ?

Je ne connais pas votre cou­sin, mais si je de­vais pa­rier, je mi­se­rais sur Wal­mart. Je ne dis pas que les grandes en­tre­prises sont an­gé­liques, mais elles sont gé­né­ra­le­ment hon­nêtes, car leur ré­pu­ta­tion est es­sen­tielle. Tout le monde a en­ten­du par­ler d’Ama­zon, de Wal­mart, de McDo­nald’s... Si elles com­mencent à trom­per leurs clients, elles vont perdre énor­mé­ment d’ar­gent. Mais dans une pe­tite en­tre­prise lo­cale, les risques qu’on vous fraude sont rai­son­na­ble­ment éle­vés. Un de mes col­lègues a dé­jà fait une étude pour les be­soins de la­quelle il a vo­lon­tai­re­ment bri­sé son té­lé­vi­seur — quelque chose de simple qui ne pre­nait qu’une mi­nute à ré­pa­rer —, puis est al­lé voir des ré­pa­ra­teurs. La plu­part avaient une his­toire com­pli­quée pour ex­pli­quer pour­quoi ça lui coû­te­rait beau­coup d’ar­gent. Que des men­songes.

Vous ne dites pas seule­ment que la grande en­tre­prise est plus hon­nête ; vous af­fir­mez aus­si qu’elle est plus in­clu­sive.

Un pâ­tis­sier lo­cal pour­rait être ré­ti­cent à cui­si­ner un gâ­teau de ma­riage pour un couple gai. Pas une grande en­tre­prise. Elle veut vendre ses pro­duits à tout le monde, et ça né­ces­site d’être ou­vert d’es­prit. Même chose pour le re­cru­te­ment. McDo­nald’s, Ge­ne­ral Elec­tric et plu­sieurs autres ont éten­du la couverture des avan­tages so­ciaux aux conjoints de même sexe avant que la Cour su­prême [des États-Unis] ne lé­ga­lise le ma­riage gai. Apple, Mar­riott et Deutsche Bank, entre autres, ont pro­tes­té contre une loi de Ca­ro­line du Nord qui spé­ci­fiait quelle toi­lette les per­sonnes trans­genres de­vaient uti­li­ser — elle a fi­na­le­ment été abro­gée. Ce­la dé­teint sur le reste de la société. Ce n’est pas juste une ques­tion d’in­té­rêt fi­nan­cier. Les PDG qui di­rigent ces en­tre­prises sont gé­né­ra­le­ment édu­qués et ou­verts d’es­prit. C’est leur point de vue per­son­nel ; ils ne font pas sem­blant pour l’ar­gent.

Les PDG ne manquent pas d’ar­gent... De­puis le mi­lieu des an­nées 1970, leur sa­laire a bon­di de 500 % et ils font main­te­nant 300 fois le sa­laire du tra­vailleur moyen. N’est-ce pas trop ? Les PDG tirent la ma­jo­ri­té de leur ré­mu­né­ra­tion des ac­tions, dont la va­leur aug­mente et di­mi­nue en même temps que celle de leur en­tre­prise. Je crois que c’est une in­ci­ta­tion rai­son­nable pour at­ti­rer des di­ri­geants qui doivent maî­tri­ser beau­coup plus de com­pé­tences que par le pas­sé. Les mul­ti­na­tio­nales sont plus grandes et plus ac­tives sur les mar­chés internatio­naux, et c’est nor­mal que leurs PDG gagnent da­van­tage. Plu­sieurs études montrent même que les PDG sont sous-payés par rap­port à la va­leur qu’ils gé­nèrent pour leur en­tre­prise ! Main­te­nant, soyons clair, ce n’est pas un en­jeu réel ; les PDG font bien as­sez d’ar­gent. Le vrai pro­blème de ré­mu­né­ra­tion est la stag­na­tion du sa­laire des tra­vailleurs. Or, la si­tua­tion est pire à l’ex­té­rieur de la grande en­tre­prise. Le concierge de Google est payé bien plus cher que ce­lui de l’école de quar­tier. La ques­tion de­vient alors : com­ment pou­vons-nous avoir da­van­tage de grandes en­tre­prises pour ti­rer les sa­laires vers le haut ? Ce n’est cer­tai­ne­ment pas en s’at­ta­quant aux mul­ti­na­tio­nales ou en ré­dui­sant la ré­mu­né­ra­tion des PDG qu’on va y ar­ri­ver.

Vous abor­dez de front tous les dé­bats du mo­ment concer­nant la grande en­tre­prise, sauf ce­lui du cli­mat. L’in­ac­tion des mul­ti­na­tio­nales face aux chan­ge­ments cli­ma­tiques est pour­tant souvent cri­ti­quée.

Il me semble qu’on peut critiquer les consom­ma­teurs au­tant que les en­tre­prises, non ? Nous consom­mons tous des pro­duits ayant une em­preinte car­bone, et les en­tre­prises nous les four­nissent. Je ne dis pas qu’elles n’ont rien à se re­pro­cher. Mais je ré­siste à consi­dé­rer ExxonMo­bil ou toute autre en­tre­prise comme un vi­lain à qui im­pu­ter toute la res­pon­sa­bi­li­té. Pour nous at­ta­quer aux chan­ge­ments cli­ma­tiques, nous au­rons be­soin des grandes so­cié­tés, de leur ef­fi­ca­ci­té et de leurs in­no­va­tions. Nous de­vons aus­si im­po­ser une taxe car­bone. C’est le rôle du gouverneme­nt ; il est grand temps qu’il se ré­veille et qu’il ré­gle­mente da­van­tage les en­tre­prises sur ce plan.

« LES GRANDES EN­TRE­PRISES SONT PLUS PRO­DUC­TIVES, DÉ­PENSENT DA­VAN­TAGE EN RECHERCHE ET DÉ­VE­LOP­PE­MENT, VERSENT DES SA­LAIRES ÉLE­VÉS ET OFFRENT DE BONS AVAN­TAGES SO­CIAUX. »

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