Faire par­ler les morts

L’actualité - - SOMMAIRE - par Phi­lippe Ma­rois

Dans un boi­sé à mi-che­min entre Mon­tréal et Qué­bec, des ca­davres se dé­com­po­se­ront bien­tôt en plein air, sous l’oeil de scien­ti­fiques à la re­cherche de clés pour ai­der les corps po­li­ciers à ré­soudre des af­faires cri­mi­nelles. Bien­ve­nue dans le pre­mier la­bo­ra­toire du genre au Ca­na­da.

Dans un boi­sé à mi-che­min entre Mon­tréal et Qué­bec, des ca­davres se dé­com­po­se­ront bien­tôt en plein air, sous l'oeil at­ten­tif de scien­ti­fiques à la re­cherche de clés pour ai­der les corps po­li­ciers à ré­soudre des af­faires cri­mi­nelles. Bien­ve­nue dans le tout pre­mier la­bo­ra­toire du genre au Ca­na­da.

Dans une fo­rêt d’érables si­tuée à Bé­can­cour, dans le Centre-du-Qué­bec, des clô­tures opaques de 2,5 m de hau­teur, cou­ron­nées de fils de fer bar­be­lés et de mul­tiples ca­mé­ras de sur­veillance, pro­tègent une zone boi­sée de moins d’un quart d’hec­tare, fraî­che­ment dé­li­mi­tée. Pour l’ins­tant, l’en­droit est dé­sert. Mais dès la fonte des neiges y se­ront dé­po­sés les pre­miers « oc­cu­pants » : des ca­davres hu­mains, qui s’y dé­com­po­se­ront du­rant des mois sous l’oeil at­ten­tif de nom­breux cher­cheurs.

Le tout nou­veau Site sé­cu­ri­sé de re­cherche en tha­na­to­lo­gie de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Trois-Ri­vières (UQTR) est la seule ins­tal­la­tion du genre au Ca­na­da et l’une des rares au monde. L’ini­tia­tive, à pre­mière vue ma­cabre, est es­sen­tielle dans le do­maine de la cri­mi­na­lis­tique, pour l’amé­lio­ra­tion des tech­niques d’en­quête dans les cas de dis­pa­ri­tion ou d’ho­mi­cide. Car pour que les es­couades dignes de l’émis­sion CSI : Les ex­perts soient ca­pables de dé­ter­mi­ner l’iden­ti­té d’une dé­pouille ou la date de la mort d’une vic­time, il faut bien que la science ait pu ana­ly­ser en dé­tail la bio­dé­gra­da­tion du corps hu­main. Et il y a une seule fa­çon d’étu­dier une telle chose : sur le ter­rain.

Une di­zaine d’autres sites si­mi­laires ont été inau­gu­rés de­puis le dé­but des an­nées 2000 dans di­vers mi­lieux na­tu­rels : une plaine du Texas, une zone aride du Co­lo­ra­do, une fo­rêt d’eu­ca­lyp­tus en Aus­tra­lie, ou en­core un ter­rain va­cant ap­par­te­nant à un hô­pi­tal d’Am­ster­dam. Le site se trou­vant sur la rive sud de Trois-Ri­vières, ex­po­sé à des tem­pé­ra­tures très froides, per­met­tra pour la pre­mière fois à la science d’ob­ser­ver la trans­for­ma­tion des corps au fil de tels cycles an­nuels de gel et de dé­gel.

Chaque an­née, le Dé­par­te­ment d’ana­to­mie de l’UQTR re­çoit les dé­pouilles d’en­vi­ron 70 Qué­bé­cois ayant ac­cep­té de faire don de leur corps à leur dé­cès à des fins scien­ti­fiques. Les for­mu­laires ont été mo­di­fiés pour y in­clure dé­sor­mais ce type d’uti­li­sa­tion, et la ma­jo­ri­té des si­gna­taires y consentent.

Une di­zaine de «co­bayes» par an se­ront ain­si dé­po­sés ou en­fouis dans l’en­vi­ron­ne­ment na­tu­rel, afin de re­créer le plus fi­dè­le­ment pos­sible ce qui se passe lors­qu’un corps sans vie est aban­don­né en fo­rêt. Du­rant des mois, les dif­fé­rentes équipes de cher­cheurs — vê­tus de com­bi­nai­sons blanches comme dans CSI : Les ex­perts — vien­dront ef­fec­tuer quo­ti­dien­ne­ment leurs ana­lyses sur cha­cun, bra­vant les tem­pé­ra­tures gla­ciales de l’hi­ver et les nuages de mouches lors des jour­nées chaudes.

L’idée a ger­mé il y a quelques an­nées dans l’es­prit de Frank Cris­pi­no, pas­sion­né d’iden­ti­fi­ca­tion de restes hu­mains et alors di­rec­teur du La­bo­ra­toire de re­cherche en cri­mi­na­lis­tique de l’UQTR. Il s’est as­so­cié à Gilles Bronch­ti, son col­lègue à la tête du Dé­par­te­ment d’ana­to­mie, pour que leurs dé­par­te­ments unissent leurs forces afin de réa­li­ser ce pro­jet unique au Ca­na­da.

L’UQTR était un des rares éta­blis­se­ments au pays à réunir les trois condi­tions né­ces­saires à la mise en place d’un tel site de re­cherche: un pro­gramme d’études en cri­mi­na­lis­tique (le seul au Qué­bec), des in­fra­struc­tures pour ac­cueillir des dons de corps et un ter­rain dis­po­nible (ap­par­te­nant à la So­cié­té du parc in­dus­triel et por­tuaire de Bé­can­cour, de­ve­nue par­te­naire de l’ini­tia­tive).

Il n’existe pas de terme of­fi­ciel pour dé­si­gner ce type de site de re­cherche. Cer­tains uti­lisent «ins­tal­la­tion de dé­com­po­si­tion hu­maine » ou « ins­tal­la­tion ta­pho­no­mique » (ta­pho­no­mie : science des lois de l’en­fouis­se­ment). L’ex­pres­sion bo­dy farm (« ferme de corps»), qui re­vient ré­gu­liè­re­ment dans les mé­dias, fait sour­ciller de nom­breux ex­perts — après tout, au­cun ca­davre n’y est « culti­vé ».

Le concept a d’abord été ima­gi­né par Bill Bass, un an­thro­po­logue ju­di­ciaire américain. En 1977, au cours d’une en­quête sur un pos­sible cas de pilleurs de tombes, les au­to­ri­tés lui ont de­man­dé d’es­ti­mer le mo­ment du dé­cès d’un homme dont le ca­davre avait été dé­ter­ré dans un ci­me­tière du Ten­nes­see. Sa ré­ponse: en­vi­ron six mois plus tôt. Des in­dices dé­cou­verts par la suite ont ré­vé­lé qu’il s’agis­sait… d’un co­lo­nel tué et em­bau­mé du­rant la guerre ci­vile amé­ri­caine. Bill Bass a re­con­nu que da­van­tage de connais­sances scien­ti­fiques sur le su­jet s’im­po­saient ! Il a ain­si ou­vert le tout pre­mier site de dé­com­po­si­tion hu­maine au monde, sur un ter­rain de l’Uni­ver­si­té du Ten­nes­see, en 1981.

Mais puisque le pro­ces­sus et la ra­pi­di­té de dé­com­po­si­tion sont gran­de­ment in­fluen­cés par l’en­vi­ron­ne­ment où re­pose le corps, les don­nées ré­col­tées sur ce site du Sud­Est américain ne sont pas trans­fé­rables aux autres cli­mats et n’ont pra­ti­que­ment au­cune va­leur pour les équipes po­li­cières ailleurs sur la pla­nète.

«C’est un champ de re­cherche très pe­tit et très jeune. Peu de gens veulent étu­dier la pu­tré­fac­tion des corps!» dit Sha­ri Forbes, la cher­cheuse aus­tra­lienne de ré­pu­ta­tion mon­diale qui a été re­cru­tée par l’UQTR pour di­ri­ger ce pro­jet de re­cherche en tha­na­to­lo­gie.

Cette femme fon­ceuse et éner­gique de 42 ans est ré­gu­liè­re­ment qua­li­fiée de « pé­tillante », un trait de per­son­na­li­té qui, dit­elle, sur­prend sou­vent ceux qui la ren­contrent pour la pre­mière fois. Ses che­veux blonds bou­clés et son sou­rire lu­mi­neux contre­disent l’im­pres­sion gé­né­rale qu’une per­sonne qui ob­serve quo­ti­dien­ne­ment la dé­com­po­si­tion des morts est né­ces­sai­re­ment sombre et aus­tère.

Fé­rue de science, Sha­ri Forbes a fait ses études en cri­mi­na­lis­tique, car elle voyait comment ce do­maine lui per­met­trait d’ai­der concrè­te­ment les corps po­li­ciers, les vic­times et leurs fa­milles. Un pro­jet de re­cherche, à l’Uni­ver­si­té de Syd­ney, vi­sait à com­prendre pour­quoi cer­taines dé­pouilles d’un ci­me­tière lo­cal se dé­com­po­saient plus len­te­ment que d’autres (sa conclu­sion : c’était en rai­son du ni­veau éle­vé de la nappe phréa­tique dans ce sec­teur). C’est là qu’elle eut le coup de foudre pour le croi­se­ment entre la chi­mie en­vi­ron­ne­men­tale et la re­cherche mé­di­co­lé­gale.

En at­ten­dant l’ou­ver­ture of­fi­cielle du Site sé­cu­ri­sé de re­cherche en tha­na­to­lo­gie ce prin­temps, un ter­rain d’es­sai tem­po­raire a été mis en place l’été der­nier, dans le pe­tit boi­sé bor­dant les bâ­ti­ments de l’UQTR. Dis­si­mu­lées par de simples toiles sus­pen­dues, de lé­gères cages mé­tal­liques abritent de­puis juin trois porcs (du moins, ce qu’il en reste). Ils per­mettent aux cher­cheurs de tes­ter leur mé­tho­do­lo­gie et leurs tech­niques d’échan­tillon­nage.

En cette jour­née où les cou­leurs d’au­tomne rayonnent, Ju­lie­Éléo­nore Mai­son­haute en­file ses gants, s’ac­crou­pit, sou­lève la peau croû­tée d’une des bêtes et ob­serve la pâte bru­nâtre nau­séa­bonde (les graisses qui se dé­gradent) re­cou­vrant les os. Elle y re­cherche des larves.

D’ori­gine fran­çaise, ar­ri­vée au Qué­bec il y a une quin­zaine d’an­nées, cette cher­cheuse post­doc­to­rale dans la tren­taine est une grande ama­trice de ro­mans po­li­ciers. C’est en li­sant un po­lar de Ka­thy Reichs qu’elle a com­pris qu’elle pou­vait ma­rier sa pas­sion pour les in­sectes et celle pour les en­quêtes po­li­cières. Elle se spé­cia­lise donc au­jourd’hui en en­to­mo­lo­gie lé­gale.

Les larves qu’elle a re­cueillies sur les restes por­cins sont rap­por­tées dans son la­bo­ra­toire, à quelques mi­nutes de marche. Elles sont pla­cées dans des pots en verre clair nu­mé­ro­tés, rem­plis de co­peaux de bois et de quelques mor­ceaux de fro­mage ou de viande. Les pots et leur conte­nu re­po­se­ront en­suite quelques jours dans une chambre de crois­sance, un ap­pa­reil de la taille d’un gros ré­fri­gé­ra­teur, nau­séa­bond dès qu’on en ouvre la porte, où la tem­pé­ra­ture et la lu­mi­no­si­té sont ré­glées. Lorsque les larves se se­ront mé­ta­mor­pho­sées en in­sectes, Ju­lieÉ­léo­nore Mai­son­haute les iden­ti­fie­ra, une piste fiable pour cal­cu­ler de­puis com­bien de temps le ca­davre hôte se trou­vait à l’air libre sur le sol (les es­pèces de mouches va­riant se­lon la mé­téo et l’en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat).

Pour l’ins­tant, Ju­lie­Éléo­nore Mai­son­haute ne tra­vaille donc qu’au­près de car­casses de porcs. Ques­tion­née sur la pers­pec­tive de bien­tôt fouiller dé­li­ca­te­ment des en­trailles d’hu­mains pour y dé­ce­ler des in­sectes, elle ré­pond en sou­riant, après quelques se­condes d’hé­si­ta­tion: «Je l’ap­pré­hende un peu… on va voir comment ça va al­ler. »

De di­zaines d’autres pro­jets de re­cherche pour­ront être me­nés

si­mul­ta­né­ment : éta­blir pen­dant com­bien de temps on peut iden­ti­fier un corps grâce à ses em­preintes di­gi­tales ou à son ADN, trou­ver quelles bac­té­ries jouent un rôle dans sa dé­gra­da­tion, pré­le­ver des échan­tillons de terre au­tour des corps, tes­ter dif­fé­rents types de ca­mé­ras sur des drones pour dé­tec­ter la pré­sence de ca­davres au sol…

Sha­ri Forbes, elle, se spé­cia­lise dans l’ana­lyse de l’odeur des corps. Elle col­lecte les ef­fluves éma­nant des ca­davres dans de pe­tits tubes mé­tal­liques. Un gros ap­pa­reil bruyant dans son la­bo­ra­toire dé­ter­mine leur com­po­si­tion chi­mique. Ce­la per­met de cibler cer­tains com­po­sés or­ga­niques vo­la­tils pou­vant être uti­li­sés dans l’en­traî­ne­ment de l’odo­rat de chiens po­li­ciers pour la re­cherche de corps en fo­rêt. La Sû­re­té du Qué­bec pré­voit d’ailleurs adap­ter ses tech­niques de dres­sage quand les tra­vaux de Sha­ri Forbes au­ront don­né leurs pre­miers ré­sul­tats, pour pro­fi­ter du flair ca­nin lors de ses opé­ra­tions de re­cherche de ca­davres.

Un élé­ment que les cher­cheurs ne pour­ront pas étu­dier à l’ins­tal­la­tion de Bé­can­cour, c’est l’in­ci­dence des ani­maux cha­ro­gnards. Pour une rai­son toute simple : on veut à tout prix évi­ter qu’un vau­tour ne s’en­vole avec des restes hu­mains. Par res­pect pour les do­na­teurs, mais aus­si pour les gens du voi­si­nage, qui ne tiennent pas à trou­ver d’os­se­ments dans leur cour. Tous les corps se­ront pro­té­gés par des cages grilla­gées.

Bien consciente du ca­rac­tère éthi­que­ment dé­li­cat de ces tra­vaux, l’UQTR a or­ga­ni­sé il y a plu­sieurs mois une ren­contre d’in­for­ma­tion avec les ré­si­dants des sec­teurs aux alen­tours du boi­sé, afin de ré­pondre à leurs pré­oc­cu­pa­tions lé­gi­times (non, il n’y au­ra ni odeurs, ni plus de mouches, ni de dé­va­lua­tion des pro­prié­tés les plus proches, si­tuées à plus d’un ki­lo­mètre de la zone sé­cu­ri­sée).

L’ou­ver­ture de cette ins­tal­la­tion qué­bé­coise (plus pe­tite que la moyenne des autres ins­tal­la­tions si­mi­laires dans le monde, dont la plus grande, au Texas, a une su­per­fi­cie d’en­vi­ron 11 hec­tares) n’est qu’une pre­mière étape pour Sha­ri Forbes et ses col­lègues, qui comptent en agran­dir la su­per­fi­cie et amé­na­ger de nou­veaux sites dans dif­fé­rentes ré­gions du pays où les condi­tions na­tu­relles va­rient, en On­ta­rio et en Co­lom­bieB­ri­tan­nique, par exemple. « On pour­rait aus­si étu­dier les corps lais­sés dans une fo­rêt de co­ni­fères, ajoute Sha­ri Forbes. On y trouve di­vers in­sectes, plantes et types de sols. On a as­su­ré­ment des ob­jec­tifs de crois­sance, mais il nous faut un point de dé­part. »

Après 20 ans de tra­vail au­près des ca­davres, Sha­ri Forbes n’est plus dé­sta­bi­li­sée par cette co­ha­bi­ta­tion quo­ti­dienne avec la mort. « Lorsque je suis sur le ter­rain, je m’as­sure que nos do­na­teurs sont trai­tés avec di­gni­té en tout temps. Notre ins­tal­la­tion peut avoir l’air d’une pri­son, mais ce que l’on pro­tège avec ces clô­tures, c’est l’in­ti­mi­té des corps. J’ai un im­mense res­pect pour leur énorme contri­bu­tion et je crois par­fois qu’ils ne réa­lisent pas à quel point leur don est pré­cieux pour la science. »

« C 'est un champ de re­cherche très pe­tit et très jeune. Peu de gens veulent étu­dier la pu­tré­fac­tion des corps!» Sha­ri Forbes, di­rec­trice du site, sé­cu­ri­sé de re­cherche en tha­na­to­lo­gie de lUQTR

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