Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DES­JAR­DINS

Je m’ar­rête et lève les yeux pour contem­pler la cime des grandes épi­nettes qui se dé­coupe dans le bleu du ciel. Leurs branches char­gées de neige va­cillent pe­sam­ment au gré d’un vent dont le souffle est l’unique son qui me par­vient.

Seul dans les pistes de ski de fond de la fo­rêt Mont­mo­ren­cy, à 70 km au nord de Qué­bec, je laisse ma conscience se dis­soudre. Pour la pre­mière fois de­puis des se­maines ponc­tuées d’une sé­rie de mo­ments pas­sa­ble­ment pé­nibles sur le plan per­son­nel, j’ai le sen­ti­ment d’être en paix.

Il s’agit ici de la se­conde chro­nique où je tâche de pro­po­ser des so­lu­tions pour com­battre ce qui nous gri­gnote l’âme plu­tôt que de m’at­tar­der, comme c’est mon ha­bi­tude, au ron­geur lui­même. Ce­ci n’est donc rien de moins qu’un plai­doyer en fa­veur du re­tour à la na­ture comme an­ti­dote à cette époque an­xio­gène.

Parce qu’il y a dans la fo­rêt quelque chose d’im­mense, de simple et de beau qui ins­pire la quié­tude. En quelques se­condes, l’odeur et le si­lence ponc­tué de rares sons m’y re­centrent comme au­cun cours de yo­ga ni au­cune ap­pli de mé­di­ta­tion n’y par­viennent.

Chaque fois, cette ex­pé­rience me sou­lage de l’en­fer des listes qui n’en fi­nissent plus de nous faire jouer à Si­syphe. Une pé­ta­rade sans dé­ci­bels qui est celle de la fré­né­sie constante, de­ve­nue ma drogue, la nôtre. Notre rai­son de vivre aus­si : je m’agite, donc je suis. « Pour avoir as­so­cié le si­lence à l’en­nui et la mort, nous avons choi­si le camp du bruit», af­firme l’an­thro­po­logue Serge Bou­chard dans L’al­lu­me­ci­ga­rette de la Ch­rys­ler noire (Bo­réal).

Or, l’ab­sence de bruit, la na­ture, voi­là un moyen de rompre avec la suf­fo­cante mo­der­ni­té qui consiste à sur­char­ger nos agen­das et ceux de nos en­fants, de plus en plus gras et an­xieux. Ce qui fait fré­mir d’hor­reur les ex­perts en san­té pu­blique, qui voient dans le sur­poids et la piètre san­té men­tale les prin­ci­pales me­naces à notre bien­être col­lec­tif. Ce­la fait des an­nées que les mé­de­cins d’ici et l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té nous pré­viennent. Mais le tu­multe de nos vies étouffe leurs aver­tis­se­ments.

La ban­lieue de ma jeu­nesse, qui com­pre­nait d’im­menses sous­bois, a fait place à un éta­le­ment ur­bain qui a co­lo­ni­sé nos es­prits en même temps que le ter­ri­toire. Les en­fants jouent moins de­hors li­bre­ment. De plus en plus de voix s’élèvent pour dire que cette ab­sence de con­tact avec le monde na­tu­rel n’est pas en­tiè­re­ment étran

gère aux dé­rè­gle­ments phy­siques et psy­chiques qui les af­fligent.

Il y a 10 ans, Fran­çois Car­di­nal pu­bliait Per­dus sans la na­ture (Qué­bec Amé­rique), un es­sai trou­blant sur la perte de con­tact des en­fants avec le jeu libre à l’ex­té­rieur. Je l’avais conser­vé, et le re­dé­couvre sur­li­gné, an­no­té, écor­né. Études, témoignage­s, ex­per­tises scien­ti­fiques y convergent pour li­vrer le por­trait d’une so­cié­té qui a peur de lais­ser ses en­fants s’amu­ser seuls, les a cou­pés de l’ex­pé­rience avec la na­ture pour les ri­ver de­vant des écrans.

Ces en­fants­là sont de­ve­nus ados, adultes.

«Et ça n’a fait qu’em­pi­rer, croit l’édi­to­ria­liste en chef de La Presse. Il n’y avait pas de iPad, les té­lé­phones in­tel­li­gents n’en­traient pas dans la vie des jeunes aus­si tôt. Les dé­con­nec­ter du nu­mé­rique pour les bran­cher au monde na­tu­rel re­pré­sente donc un dé­fi en­core plus grand. »

Nous dres­sons la liste (vous la trou­ve­rez dans son livre) des bien­faits de jouer de­hors. Pour les pe­tits, sur­tout. Et pour les grands, Car­di­nal évoque cet ho­ri­zon que pro­cure le monde ex­té­rieur, qui fait tom­ber les bar­rières dans nos têtes et per­met à la pen­sée de prendre des che­mins de tra­verse au­tre­ment in­ac­ces­sibles.

Saint­De­nys Gar­neau ex­pri­mait ain­si la chose dans les pre­mières strophes d’un poème de Re­gards et jeux dans l’es­pace : « Mes en­fants vous dan­sez mal / Il faut dire qu’il est dif­fi­cile de dan­ser ici / Dans ce manque d’air / Ici sans es­pace qui est toute la danse. »

Il faut ré­ap­prendre à dan­ser. Ap­pri­voi­ser le ver­tige des grands es­paces. Pour que la fo­rêt ne soit plus uni­que­ment une res­source ou un pou­mon de se­cours pour nos villes qui s’al­lument avec leurs mé­gots. Car c’est là, à l’écart des tours cel­lu­laires et des cor­vées, que nous avons le loi­sir de re­trou­ver notre hu­ma­ni­té.

« Il y a de longs si­lences lorsque tu marches à deux en fo­rêt, constate Fran­çois Car­di­nal. La ré­flexion se pour­suit dans ta tête sur un su­jet abor­dé plus tôt, et tu as le temps d’y re­ve­nir. Ça di­late le temps et ça per­met d’ap­pro­fon­dir la conver­sa­tion. Et la re­la­tion. »

Mieux que 1 000 tex­tos. Que 10 sou­pers au res­to. Sans le ma­laise de l’im­mo­bi­li­té des longues heures en au­to et, pour le dis­si­per, le son de la ra­dio. La fo­rêt est le moyen de nous re­trou­ver. Il est temps de re­tour­ner nous y perdre.

C’est dans la fo­rêt, à l’écart des tours cel­lu­laires et des cor­vées, que nous avons le loi­sir de re­trou­ver notre hu­ma­ni­té.

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