PRÊTS POUR LA DÉ­CROIS­SANCE ?

L’actualité - - L’ESSAI - par Ca­the­rine Du­bé

Tra­vailler et consom­mer moins pour ré­duire la taille de l éco­no­mie pro­duire moins de GES et sau­ver la pla­nète: c est l idée pro­vo­cante der­rière le mou­ve­ment de la dé­crois­sance qui fait de plus en plus d adeptes au Qué­bec et ailleurs dans le monde. Notre col­la­bo­ra­trice est al­lée à la ren­contre de ces nou­veaux ré­vo­lu­tion­naires.

Je ne sais plus quoi dire à mes fils.

Mes deux ados ont man­qué

l école à plu­sieurs re­prises le prin­temps der­nier pour ma­ni­fes­ter pour l en­vi­ron­ne­ment — ils ont d ailleurs éco­pé de quelques re­te­nues — à l ins­tar de la jeune Sué­doise Gre­ta Thun­berg. Ils sont in­quiets et je le suis aus­si. J ai beau prendre les tran­sports en com­mun et avoir com­men­cé à com­pos­ter avant l heure il est évident que ces gestes in­di­vi­duels ne suf­fi­ront pas à sau­ver la pla­nète du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Et si le pro­blème c était le sys­tème éco­no­mique lui-même qui fait de nous des con­som­ma­teurs avec un grand C ? Après tout comme l af­firment 11 000 scien­ti­fiques de 153 pays qui sont sor­tis de leur ré­serve ha­bi­tuelle à la fin de 2019 pour si­gner une lettre ou­verte dans la re­vue scien­ti­fique BioS­cience : « La crise cli­ma­tique est étroi­te­ment liée à la consom­ma­tion ex­ces­sive is­sue d un mode de vie riche. Nous de­vons chan­ger notre fa­çon de vivre.» Ces der­niers temps les at­taques à l en­droit du sys­tème éco­no­mique ont pris de plus en plus de place dans l es­pace pu­blic. Dans une salve ve­nue de Ni­co­las Hu­lot l an­cien mi­nistre fran­çais de la Tran­si­tion éco­lo­gique qui après sa dé­mis­sion fra­cas­sante a af­fir­mé : « Le ca­pi­ta­lisme sau­vage n est plus te­nable.» Sur des pan­cartes dans des ma­ni­fes­ta­tions : « Le cli­mat change pour­quoi pas le sys­tème ? » Dans la bouche cris­pée de co­lère de Gre­ta Thun­berg qui aux Na­tions unies a re­pro­ché aux di­ri­geants mon­diaux de « ne par­ler que d ar­gent et de la fable de la crois­sance éco­no­mique éter­nelle ». Dans les ques­tion­ne­ments des mi­li­tants que j ai ren­con­trés au Fes­ti­val de la dé­crois­sance convi­viale te­nu à Mon­tréal en juin der­nier. Leurs pro­pos sonnent comme un ap­pel à la ré­vo­lu­tion dans une so­cié­té où les po­li­ti­ciens gagnent leurs élec­tions en pro­met­tant tou­jours plus de crois­sance éco­no­mique et où les ana­lystes ap­plau­dissent la moindre aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion des mé­nages. Et s ils avaient rai­son et que le sa­lut de la pla­nète pas­sait par la dé­crois­sance ce concept à la fois éco­no­mique et so­cial qui met au ran­cart l idéo­lo­gie de la crois­sance à tout prix et mise sur un re­tour à un ni­veau de la vie ma­té­rielle com­pa­tible avec les éco­sys­tèmes ? « Si on ré­dui­sait la consom­ma­tion des Ca­na­diens de moi­tié ce­la ne nous ra­mè­ne­rait pas au temps des ca­lèches mais plu­tôt à ce qu elle était en 1975 » as­sure Ka­rel May­rand le di­rec­teur gé­né­ral de la sec­tion Qué­bec et At­lan­tique de la Fon­da­tion Da­vid Su­zu­ki. « Les fa­milles avaient une seule au­to plu­tôt que deux et vi­vaient dans des mai­sons plus pe­tites mais les gens n étaient pas moins heu­reux que main­te­nant.» Aux yeux de la plu­part des mi­li­tants que j ai ren­con­trés la dé­crois­sance est in­évi­table. Si rien n est fait pour li­mi­ter les ef­fets ca­tas­tro­phiques des chan­ge­ments cli­ma­tiques elle sur­vien­dra d elle-même dans le chaos disent-ils. Aux des­truc­tions cau­sées par les ou­ra­gans les sé­che­resses et les feux de fo­rêt suc­cé­de­ront des fa­mines des dé­pla­ce­ments mas­sifs de ré­fu­giés cli­ma­tiques et un épui­se­ment des res­sources na­tu­relles qui mè­ne­ront à un ef­fon­dre­ment éco­no­mique et du monde tel qu on le connaît. L an­cien com­mis­saire au dé­ve­lop­pe­ment du­rable du Qué­bec Har­vey Mead de même que des théo­ri­ciens tels que l as­tro­phy­si­cien Au­ré­lien Bar­rau et l agro­nome Pa­blo Ser­vigne tous deux fran­çais tiennent ce genre de dis­cours apo­ca­lyp­tique. Un dis­cours qui di­vise : soit on les croit soit on les ac­cuse de ca­tas­tro­phisme. Les « dé­crois­san­tistes » et autres « ob­jec­teurs de

crois­sance » eux croient à cette voie et se disent qu il vaut mieux or­ga­ni­ser notre at­ter­ris­sage for­cé pour que le choc soit moins bru­tal. Le dé­sir de sa­voir quoi dire à mes fils al­lait mar­quer le dé­but d une quête à la fois per­son­nelle et jour­na­lis­tique de plu­sieurs mois pour com­prendre l au­da­cieuse pro­po­si­tion des dé­fen­seurs de la dé­crois­sance. Et com­prendre aus­si pour­quoi cer­tains n y voient qu un pro­jet ir­réa­li­sable alors que le pro­grès et une éco­no­mie forte re­pré­sentent à leurs yeux un meilleur moyen de lut­ter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. En cours de route j ai croi­sé des éco­no­mistes qui prônent un cer­tain ra­len­tis­se­ment de la crois­sance des en­tre­pre­neurs qui misent sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable d autres sur l en­tre­pre­neu­riat so­cial et éco­res­pon­sable. J ai éga­le­ment fait la connais­sance de ci­toyens qui sans rê­ver d abo­lir le ca­pi­ta­lisme s in­gé­nient à lan­cer des ini­tia­tives concrètes créa­tives pour ré­duire la consom­ma­tion d éner­gies fos­siles de leur voi­si­nage. La­quelle de ces so­lu­tions ar­ri­ve­ra le mieux à as­su­rer à l es­pèce hu­maine un ave­nir se­rein... si ce n est un ave­nir tout court ?

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