«LE SYS­TÈME AC­TUEL NE FONC­TIONNE PAS»

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L’éco­no­miste Fran­çois De­lorme ne peut cer­tai­ne­ment pas être trai­té de rê­veur. Il a été haut fonc­tion­naire au mi­nis­tère des Fi­nances à Ot­ta­wa pen­dant une ving­taine d’an­nées, a oc­cu­pé le poste d’éco­no­miste en chef à In­dus­trie Ca­na­da et ce­lui d’éco­no­miste prin­ci­pal à l’OCDE à Pa­ris, une or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale qu’il qua­li­fie lui-même de « temple du néo­li­bé­ra­lisme ».

Ce­la ne l’em­pêche pas d’en­sei­gner à ses étu­diants de l’École de ges­tion de l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke des no­tions qui font grin­cer des dents cer­tains de ses col­lègues. Le cours au­quel il m’a in­vi­tée porte pré­ci­sé­ment sur la dé­crois­sance. « Je me dé­fi­nis comme un agent double », me dit-il avant d’en­trer en classe, sous le porche du pa­villon, vê­tu d’un man­teau de jean comme ses étu­diants. « J’ai vu comment le sys­tème fonc­tionne. J’ai vu ses li­mites. Les sup­po­sées ver­tus d’au­to­ré­gu­la­tion du sys­tème éco­no­mique, ça ne marche pas. » La crois­sance éco­no­mique est de­ve­nue un dogme, dit-il. Elle l’em­porte sur tout le reste, peu im­porte les consé­quences.

Est-ce pos­sible de lut­ter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques dans le sys­tème éco­no­mique ac­tuel ? « On pour­rait y ar­ri­ver, théo­ri­que­ment, si les choix étaient ca­rac­té­ri­sés par les bons prix. » Dans une éco­no­mie de mar­ché, ex­pli­quet-il, le lu­bri­fiant qui fait que tout fonc­tionne, ce sont les prix : si c’est cher, on achète moins, si c’est moins cher, on achète plus. « En ce mo­ment, on ne peut pas dire qu’on fait des choix éclai­rés. L’es­sence, par exemple, n’est pas as­sez chère par rap­port aux coûts so­ciaux et aux dom­mages en­vi­ron­ne­men­taux qu’elle en­gendre. Même chose pour la viande rouge et beau­coup d’autres biens. »

Pre­nons la taxe sur le car­bone, cette me­sure qui a pour ob­jec­tif de faire bais­ser les émis­sions de GES en taxant les pro­duits émet­tant du CO2, no­tam­ment l’es­sence. Le fé­dé­ral im­pose une taxe sur le car­bone de 20 dol­lars la tonne en ce mo­ment et ne pré­voit pas la faire grim­per au-de­là de 50 dol­lars la tonne en 2022. Or, c’est une taxe de 210 dol­lars la tonne qu’il de­vrait im­po­ser d’ici 2030 pour res­pec­ter les cibles d’émis­sions de GES qu’il s’est lui-même fixées, a ré­cem­ment es­ti­mé la Com­mis­sion de l’éco­fis­ca­li­té du Ca­na­da, un groupe in­dé­pen­dant d’éco­no­mistes et d’uni­ver­si­taires. Ac­tuel­le­ment, la taxe sur le car­bone se tra­duit entre autres par en­vi­ron 4 cents sup­plé­men­taires le litre d’es­sence à la pompe, alors que les Ca­na­diens de­vraient plu­tôt dé­bour­ser 40 cents de plus le litre.

Autre pro­blème fon­da­men­tal du sys­tème ac­tuel : l’ou­til de me­sure prin­ci­pal de la pros­pé­ri­té, le pro­duit in­té­rieur brut (PIB) par ha­bi­tant, ne tient pas compte lui non plus des dé­gâts en­vi­ron­ne­men­taux en­gen­drés par l’ac­ti­vi­té éco­no­mique. Mis au point par l’éco­no­miste américain no­bé­li­sé Si­mon Kuz­nets dans les an­nées 1930, le PIB me­sure la va­leur mar­chande to­tale des biens et ser­vices pro­duits à l’in­té­rieur d’un État pour une pé­riode don­née. Lors­qu’on le di­vise par le nombre d’ha­bi­tants de cet État, on ob­tient une me­sure de leur ni­veau de vie. Un in­di­ca­teur in­té­res­sant, mais im­par­fait.

« On vit dans un monde où plus, c’est mieux, et on veut un PIB qui croît de plus en plus, note Fran­çois De­lorme. Mais il y a plein de choses que le PIB ne compte pas. Mettre sur pied une usine pé­tro­chi­mique qui émet des par­ti­cules toxiques, c’est bon pour le PIB, mais ce n’est pas bon pour notre san­té ni pour l’en­vi­ron­ne­ment. »

Des éco­no­mistes et des or­ga­ni­sa­tions sé­rieuses telles que l’OCDE et le Pro­gramme des Na­tions unies pour le dé­ve­lop­pe­ment tra­vaillent de­puis long­temps à éla­bo­rer de

meilleurs in­di­ca­teurs de pros­pé­ri­té à long terme, en in­tro­dui­sant dans leurs cal­culs d’autres fac­teurs, comme le ni­veau d’édu­ca­tion et l’es­pé­rance de vie de la po­pu­la­tion.

L’un de ces in­dices, l’in­dice du pa­tri­moine glo­bal, mis au point par l’Ins­ti­tut in­ter­na­tio­nal du dé­ve­lop­pe­ment du­rable — qui prend no­tam­ment en consi­dé­ra­tion la va­leur des com­pé­tences et connais­sances de la po­pu­la­tion ac­tive et l’épui­se­ment des res­sources na­tu­relles —, montre un por­trait fort dif­fé­rent. Alors qu’au Ca­na­da le taux de crois­sance du PIB a été de 1,31 % par an­née en moyenne de 1980 à 2015, l’in­dice de pa­tri­moine glo­bal n’in­dique qu’une crois­sance de 0,23 % par an­née. Moins spec­ta­cu­laire.

Ces nou­veaux in­di­ca­teurs font leur che­min au­près des dé­ci­deurs et des éco­no­mistes, mais peinent à s’im­po­ser dans le dis­cours pu­blic. « Il y a une sorte de sa­cra­li­sa­tion du PIB », dit Fran­çois De­lorme. Dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, un PIB en crois­sance est gage non seule­ment de pros­pé­ri­té, mais aus­si de bien-être et presque de bon­heur. Alors que ce n’est pas ça qu’il me­sure, les éco­no­mistes le savent bien !

La dé­crois­sance pure et simple n’a rien de sé­dui­sant pour les Nord-Amé­ri­cains que nous sommes, mais les étu­diants doivent tout de même en en­tendre par­ler, croit Fran­çois De­lorme. «Ce dont on a be­soin pour la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques, c’est d’une ré­vo­lu­tion, dit le pro­fes­seur. Étant don­né l’im­por­tance du dé­fi, on ne peut pas lais­ser le ca­pi­ta­lisme se sau­ver de lui-même. » Dans la classe de Fran­çois De­lorme, les étu­diants dis­cutent à bâ­tons rom­pus. Ils doivent dé­ter­mi­ner si l’éco­no­mie de mar­ché dis­pose des ou­tils né­ces­saires pour contrer les chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Il est pos­sible d’im­po­ser le meilleur choix en­vi­ron­ne­men­tal à un client ou à un consom­ma­teur, avance un jeune homme. « Ici à l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke, le prix du tran­sport en com­mun est dé­jà in­clus dans nos frais de sco­la­ri­té. Si ça n’avait pas été le cas, je ne suis pas sûr que j’au­rais pris ma carte d’au­to­bus. J’au­rais peut-être op­té pour un per­mis de sta­tion­ne­ment. On ne m’a pas vrai­ment lais­sé le choix, je prends l’au­to­bus et je suis bien content. »

Fran­çois De­lorme af­fiche un large sou­rire. Cet étu­diant a vi­si­ble­ment com­pris la no­tion de « des­pote bien­veillant », qu’il leur a ex­pli­quée un peu plus tôt.

Un gou­ver­ne­ment peut orien­ter les choix en ajus­tant les prix, en taxant les voi­tures à es­sence et en sub­ven­tion­nant les voi­tures élec­triques, par exemple. « Un des­pote bien­veillant te force à al­ler dans une di­rec­tion, mais pour ton bien. » Le bien dont parle l’en­sei­gnant, c’est le bien com­mun. « Dans une éco­no­mie de mar­ché, on va­lo­rise beau­coup l’ini­tia­tive in­di­vi­duelle, l’in­no­va­tion, l’en­tre­pre­neu­riat, la li­ber­té de faire des choix. Mais cette li­ber­té peut nous ame­ner, col­lec­ti­ve­ment, dans la mau­vaise di­rec­tion », dit-il.

Le Bos­ton Consul­ting Group, un ca­bi­net in­ter­na­tio­nal de conseil stra­té­gique dans le do­maine des af­faires, a ré­cem­ment cal­cu­lé que tous les pro­blèmes en­gen­drés par l’in­ac­tion face aux chan­ge­ments cli­ma­tiques pour­raient se sol­der, vers 2100, par un PIB mon­dial par ha­bi­tant 30 % plus bas que s’il n’y avait pas de ré­chauf­fe­ment. Toute une dé­crois­sance !

« Il y a un coût sub­stan­tiel à res­ter les bras croi­sés », af­firme Fran­çois De­lorme. Se­lon la même étude, les plans de lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques n’ont pas d’ef­fet né­ga­tif sur le PIB.

Fran­çois De­lorme n’est pas contre la crois­sance, mais vu l’ur­gence en­vi­ron­ne­men­tale, le sta­tu quo n’est plus une op­tion. À dé­faut de pou­voir mettre en place une vé­ri­table dé­crois­sance, une autre ap­proche est pos­sible et elle est loin d’être uto­pique, dit-il à ses étu­diants. C’est celle de la crois­sance li­mi­tée. C’est ma­thé­ma­tique : moins on consomme, moins on en­gendre de GES. Deux cher­cheurs de l’Uni­ver­si­té de tech­no­lo­gie Chal­mers, en Suède, ont cal­cu­lé que si tous les ha­bi­tants du pays tra­vaillaient quatre jours au lieu de cinq, ce­la di­mi­nue­rait les GES de 16 %, puis­qu’ils au­raient moins de re­ve­nus.

Un émi­nent éco­no­miste de To­ron­to, qui tra­vaille de­puis plus de 40 ans dans le do­maine de l’éco­no­mie en­vi­ron­ne­men­tale, a mis au point une si­mu­la­tion in­for­ma­tique très éla­bo­rée pour dé­mon­trer la via­bi­li­té de la crois­sance li­mi­tée.

Cet homme, c’est Pe­ter Vic­tor.

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