Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DES­JAR­DINS

Ça ne fait pas une heure que le sou­per a dé­bu­té et c’est dé­jà reparti. Les anec­dotes ra­con­tées mille fois re­font sur­face comme lors de chaque oc­ca­sion où je re­trouve les membres de ma ligue du vieux poêle.

Ma fian­cée lève les yeux au ciel. Sa voi­sine et elle se moquent de nous en dres­sant d’avance la liste des su­jets à ve­nir. Telle frasque, dans telle mai­son, cette an­née­là. Telle fête, telle conne­rie. La fois où…

Rien d’édi­fiant, donc. Ces his­toires connues par coeur sont ex­traites du livre de nos in­so­lences com­munes. La plu­part sont le pro­duit de l’in­of­fen­sive bê­tise de la jeu­nesse. Les autres, de ces fois où nous avons, par la suite, re­noué avec cet es­prit d’in­sou­ciance qui nous manque par­fois cruel­le­ment au mo­ment de jouer notre rôle de parent, de payer nos acomptes pro­vi­sion­nels ou de cher­cher un tuyau d’ar­ro­sage à la quin­caille­rie.

Ma blonde ne s’y trompe pas : nous ra­do­tons. Mais c’est parce que ces ré­cits n’en sont pas vrai­ment. Ce sont des re­fuges, à l’abri de nos vies adultes. Ce sont aus­si des codes.

J’y re­pen­sais au sor­tir du très beau Mat­thias et Maxime, de Xavier Do­lan. Dans ses pre­mières scènes où les pro­ta­go­nistes se ren­voient la balle dans une sorte de jeu aux règles par­fai­te­ment en­ten­dues, le réa­li­sa­teur nous ex­clut presque de l’ac­tion, tant celle­ci té­moigne avec ef­fi­ca­ci­té de la ca­pa­ci­té des ami­tiés pro­fondes à for­ger les conni­vences et le vo­ca­bu­laire, à créer un lan­gage dis­tinc­tif qui n’ap­par­tient qu’à la bande.

Nos his­toires aus­si, ai­je pris conscience après le film, sont truf­fées d’ex­pres­sions que nous sommes les seuls à com­prendre et que nous réuti­li­sons à l’en­vi. Nous avons au moins 20 ans de plus que les co­pains de la bande à Do­lan, mais avons pré­ser­vé la fraî­cheur de notre jeu­nesse dans le sel de ces fa­mi­lia­ri­tés.

L’es­sayiste amé­ri­caine Joan Di­dion écrit en ou­ver­ture de son su­perbe White Al­bum que « nous nous ra­con­tons des his­toires pour vivre». Je dé­tourne sa for­mule pour dire que ces ré­cits d’ami­tié re­su­cés, nous nous les ra­con­tons pour vivre en­semble. Et que ce­la pro­cure le même ef­fet que les blagues des vieux couples com­plices et la conni­vence entre cer­tains frères et soeurs. Les ami­tiés qui durent sont des tré­sors d’hu­ma­ni­té. Des îlots d’une in­ti­mi­té par­fois im­pro­bable dans un monde qui éclate.

Les ré­sul­tats d’un son­dage YouGov me­né l’an der­nier aux États­Unis in­diquent que la gé­né­ra­tion qui suit la mienne, celle des mil­lé­na­riaux, est celle qui souffre le plus de so­li­tude : 22 % d’entre eux af­firment n’avoir au­cun ami, contre 16 % chez les X et 9 % chez les boo­mers.

L’ef­fet des réseaux so­ciaux qui nous font croire à des mil­liers de co­pains qui ne sont en réa­li­té que des fan­tômes nu­mé­riques? Dif­fi­cile à dire. L’en­nui, c’est qu’il est de plus en plus ar­du de se faire de nou­veaux amis à me­sure qu’on avance en âge.

Je compte sur les doigts d’une main les bons amis que je me suis fait pas­sé 30 ans. Et les quelques fois où ce­la s’est pro­duit, j’ai res­sen­ti une sorte de coup de foudre : le bon­heur, trop rare, d’en­core trou­ver sur ma route un hu­main avec qui je me sens sim­ple­ment bien, qui par­tage ma fo­lie, mes va­leurs, mes goûts.

J’avais en­ten­du, dans un ba­la­do, le bas­siste des Red Hot Chi­li Pep­pers évo­quer avec ces mots­là la nais­sance de son ami­tié avec le chan­teur du même groupe, An­tho­ny Kie­dis. Je me suis en­suite dé­lec­té de son au­to­bio­gra­phie (in­ti­tu­lée Acid for the Chil­dren, oui, vous avez bien lu), es­sen­tiel­le­ment le ré­cit des ren­contres qui ont for­gé sa vie. Une poé­sie des ami­tiés vé­ri­tables, fon­dées sur ces gens à qui l’on peut dire tout ou rien, sans qu’ils nous en tiennent ri­gueur. Des gens or­di­naires qui sont pour nous ex­cep­tion­nels.

Je par­lais plus haut de re­fuge. Parce que les grandes ami­tiés nous placent à l’abri de la comédie so­ciale. Elles nous per­mettent d’être vrais. Par­fois un peu trop, et il faut alors re­col­ler quelques pots fis­su­rés par notre in­dé­li­ca­tesse. Je m’ap­plique d’ailleurs à le faire quand ce­la se pro­duit, car ces re­la­tions sont ir­rem­pla­çables. Ce sont elles qui consti­tuent le seul vé­ri­table ré­seau so­cial.

Dans le roman L’ami, de Si­grid Nu­nez, la nar­ra­trice écrit à son dé­funt meilleur ami. Un livre qui parle plus du chien de ce­lui­ci, qu’elle a adop­té, que de leur re­la­tion, ai­je pen­sé en le li­sant. Mais, au fi­nal, cette mis­sive adres­sée à une per­sonne morte en dit plus long que tout le reste. Entre les lignes, l’au­teure men­tionne que ces ami­tiés qui nous forgent nous sur­vivent et que, même si on ne le dit ja­mais, par pu­deur, elles sont fortes et pro­fondes comme l’amour.

Les grandes ami­tiés nous placent à l’abri de la comédie so­ciale. Elles nous per­mettent d’être vrais.

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