Prose d’une jeune mère et du goé­land d’ita­lie (1)

(1) Pas­tiche d’un ex­trait du poème « Prose du Trans­si­bé­rien et de la pe­tite Je­hanne de France » de Blaise Cen­drars

La Liberté - Special Noel 2017 - - La Une - Ch­ris­tian Vio­ly

PPEN ce temps‐là j’étais en­core une jeune mère J’avais à peine une tren­taine d’an­nées et je ne me sou­ve­nais dé­jà plus de mon en­fance J’étais loin de com­prendre que ma vie ve­nait de prendre un nou­veau tour­nant J’étais ici, dans la mai­son des mille rê­ve­ries Et je n’avais pas as­sez de ces rê­ve­ries Car ma vie de jeune mère ser­vait un ma­ri en dé­route ou un père ab­sent Que mon coeur, tour à tour, cher­chait un sens à l’en­vers ou à l’en­droit Quand les autres ma­mans s’en­dorment. Et mes yeux de char­bon pei­gnaient des voies tra­cées d’avance. Et j’étais dé­jà une si mau­vaise mère Que je ne sa­vais plus quoi leur dire.

Mon foyer était comme un im­mense châ­teau de cartes Tout dé­frai­chi, Avec la reine de pique qui fait la cour au va­let de coeur Et le roi aux deux cou­leurs…

Un jeune époux me chan­tait le monde stone J’avais peur Et je bu­vais ses pa­roles sans verbes Puis, tout à coup, le goé­land s’en­vo­lait au‐des­sus de la place Et mes mains l’étrei­gnaient aus­si, avec des cris d’en­fants Et ce­ci, c’était la der­nière jour­née du der­nier jour De son tout der­nier voyage Et de l’air qui l’étouf­fait.

Pour­tant, j’étais une si mau­vaise mère. Je ne sa­vais plus quoi leur dire. Leur père par­ti Et tous les jours à leur de­man­der de rem­plir les as­siettes J’au­rais vou­lu être là et man­ger avec eux Et tous les la­vages et toutes les nuits Et tous les ca­fés et toutes les vies Et toutes ces vies bri­sées à cause de lui qui tour­nait en tour­billon au‐des­sus de la place J’au­rais vou­lu les prendre dans mes bras Et j’au­rais vou­lu leur dire que je les ai­mais Et ar­ra­cher toutes les pages de mon pas­sé Et leur lais­ser vivre leur vie d’en­fants sous les arbres qui en­lacent… Je pres­sen­tais le dé­part du plus vieux et ce­lui de la plus jeune… Et le so­leil était aus­si pour elle un ami Qui vien­drait la prendre à son tour.

En ce temps‐là j’étais en­core une jeune mère J’avais à peine une tren­taine d’an­nées et je ne me sou­ve­nais dé­jà plus de mon en­fance J’étais ici, où je vou­lais le bien des seuls ai­més Et je n’avais pas as­sez de tout mon amour et du ciel qui se noyait dans mes yeux

Dans ma tête chan­tait le monde stone, c’était étrange Sa voix son re­gard sa pré­sence rien Et les mots de mon ils ar­ri­vaient par mil­liers. Dans toute sa poé­sie je le voyais me dire tous les maux re­te­nus Per­sonne ne pou­vait plus par­tir car je ne vou­lais pas être seule Et le ils qui s’en al­lait au­rait bien vou­lu res­ter… Une vieille âme me ra­con­tait l’his­toire d’une bonne mère qui s’était sim­ple­ment ou­bliée.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.