La ba­taille d’une mère pour le bi­lin­guisme

La Liberté - Special Noel 2017 - - La Une - Da­ni­ka Sae­lens

Ma mère, Ca­role Martel, est fran­co­phone et mon père, Bob Sae­lens, est an­glo­phone. Mon frère Eric et ma soeur Sté­fa­nie sont tous les deux bi­lingues. En gran­dis­sant, l’en­vi­ron­ne­ment à la mai­son était plu­tôt en fran­çais. Ma mère par­lait seule­ment en fran­çais avec nous, les en­fants, car c’était très im­por­tant pour elle que nous connais­sions non seule­ment notre cul­ture, nos ra­cines, mais que nous puis­sions par­ler en fran­çais.

Ma mère a tou­jours fait un grand ef­fort pour s’as­su­rer que tout soit en fran­çais à la mai­son, tels les livres, les ilms, les cas­settes de mu­sique ain­si que les conver­sa­tions, même si les gens au­tour de nous, qui in­cluent mon père, étaient an­glo­phones. Ma mère était ière d’être fran­co ‐ phone et elle vou­lait trans­mettre cette ier­té à ses en­fants.

Ma­len­ten­dante à 2 ans

À l’âge de 2 ans et de­mi, mes pa­rents ont ap­pris que j’étais ma­len­ten­dante. J’avais une perte d’ouïe sé­vère et je de­vais por­ter des ap­pa­reils au­di­tifs. Mes pa­rents étaient bou­le­ver­sés! Notre rou­tine n’était plus la même. L’au­dio­lo­giste nous avait dit que nous de­vrions seule­ment par­ler en an­glais, car deux langues se­raient trop dif iciles à ap­prendre pour un en­fant mal­en­ten­dant. Ma mère était tel­le­ment dé­çue du fait que je n’al­lais pas ap­prendre à par­ler en fran­çais et que je ne pour­rais pas faire par­tie des conver­sa­tions avec sa grande fa­mille et ma pa­ren­té. À ce point‐là, ma mère a com­men­cé à faire de la re­cherche. Elle a trou­vé de l’in­for­ma­tion sur In­ter­net au su­jet des en­fants mal­en­ten­dants. Elle a aus­si par­lé aux en­sei­gnants et aux gens qui tra­vaillaient avec les en­fants mal­en­ten­dants. Elle a contac­té des spé­cia­listes de la pro­vince du Qué­bec pour voir s’ils avaient eu des cas sem­blables. Après avoir fait toute cette re­cherche, elle a pris la dé­ci­sion que j’al­lais ap­prendre le fran­çais en pre­mier, sui­vi de l’an­glais.

J’étais le pre­mier en­fant mal­en­ten­dant au Ma­ni­to­ba, qui ap­pre­nait deux langues. C’était un très grand dé i pour ma mère, car il y avait un gros man que de ser­vices et de res­sources en fran­çais. Étant fran­co­phone, je ne pou­vais pas pro iter des pro­grammes pré­sco­laires exis­tants de la So­cie­ty for Ma­ni­to­bans with Di­sa­bi­li­ties (SMD) pour les an­glo­phones (soit 48 heures par mois). Ma mère a dû faire bien des dé­marches pour en in avoir quelques ser­vices en fran­çais. La SMD m’a al­loué une or­tho­pho­niste deux heures par mois, mais elle n’avait au­cune res­source en fran­çais. Pour com­pen­ser le manque de ser­vices, ma mère a em­bau­ché une or­tho­pho­niste pri­vée et a pris un congé sans solde pen­dant cinq ans a in d’es­sayer de com­bler ce manque.

Un dé i ad­di­tion­nel était que je n’en­ten­dais pas les sons ai­gus (s, f, k) même en por­tant mes ap­pa­reils, donc il fal­lait trou­ver d’autres moyens pour m’en­sei‐ gner com­ment re­con­naître et re­pro­duire ces sons, qui étaient né­ces­saires pour le dé­ve­loppe‐ ment du lan­gage. Ma mère a en­tre­pris cette énorme tâche avec l’aide de l’or­tho­pho­niste et, à la longue, j’ai ap­pris à écou­ter, à en­tendre et à par­ler, mais ce fut un long pro­ces­sus qui a de­man­dé beau­coup de pa­tience et de pra­tique. Pour un en­fant en­ten­dant, la mise en place de la com­mu­ni­ca­tion orale se fait na­tu­rel­le­ment, par ab­sorp­tion des pa­roles qu’il en­tend pro­non­cer au­tour de lui. Pour un en­fant mal­en­ten­dant, l’ac­qui­si­tion de la com­mu­ni­ca­tion orale ne peut se faire par cette ab­sorp­tion des pa­roles, mais né­ces­site des moyens par­ti­cu­liers, c’est‐à‐dire, un ap­pren­tis­sage plus di­rect pour ap­prendre à com­mu­ni­quer.

Sourde à 6 ans

À l’âge de 6 ans, j’ai fait face à un autre obs­tacle. Je suis tom­bée sur des tuiles de cé­ra­mique au­tour d’un foyer et j’ai per­du toute mon ouïe. J’étais com­plè‐ te­ment sourde. Ma mère était bou­le­ver­sée, mais mal­gré les re­com­man­da­tions des spé­cia ‐ listes à la SMD qui lui conseillaient que j’ap­prenne le lan­gage des signes, ma mère re­fu­sait cette op­tion. Elle vou­lait que j’ap­prenne à par­ler et que je puisse en­tendre et que je fasse par­tie du monde en­ten­dant. Elle a en­tre­pris d’autres re­cherches et a ap­pris que j’étais main­te­nant can­di­date pour un im­plant co­chléaire. Un im­plant co­chléaire agit comme un pont pour faire voya­ger les vi­bra­tions so­nores vers le nerf au­di­tif lorsque cer­taines par­ties de l’oreille ne fonc­tionnent plus. Il est com­po­sé d’une par­tie ex­té­rieure qui capte le son, et une par­tie im­plan­tée sous la peau, qui re­çoit le son et qui le trans­met à des élec­trodes, qui sti­mulent en­suite le nerf au­di­tif. La dé­ci­sion était prise, j’al­lais avoir un im­plant co­chléaire. Nous sommes al­lés à Ot­ta­wa pour la chi­rur­gie et tout s’est bien dé­rou­lé. Main­te­nant, il faut no­ter qu’avec un im­plant co­chléaire, on n’en­tend pas de la même fa­çon, donc il fal­lait que je ré­ap­prenne com­ment en­tendre, car tous les sons étaient dif­fé­rents, et en plus je pou­vais main­te­nant en­tendre les sons ai­gus. Au­pa­ra­vant, mes ap­pa­reils au­di­tifs am­pli iaient seule­ment les sons. Avec l’im­plant, je n’ai au­cun pro­blème à en­tendre même les très pe­tits sons, comme les oi­seaux et les bruis­se­ments de feuilles. Le pro­blème est la clar­té des sons. Je les en­tends, mais je ne peux pas les iden­ti ier et j’ai aus­si de la dif icul­té à lo­ca­li­ser les sons. Quand il y a beau­coup de bruit, les sons se mé­langent tous en­semble et ils de­viennent très dif iciles à dif­fé­ren­cier.

Pé­riode d’adap­ta­tion

Avec l’im­plant co­chléaire, il y a eu une pé­riode de ré­adap­ta­tion. J’ai dû suivre des ses­sions de thé­ra­pie pen­dant de nom­breuses an­nées et tra­vailler avec plu­sieurs spé­cia­listes, tels que : des or­tho­pé­da­gogues, des or­tho­pho­nistes, des thé­ra­peutes, des tu­trices, des aides‐auxi­liaires, des au­dio­lo­gistes, etc. Ma mère ve­nait à cha­cune des ses­sions de thé­ra­pie et à toutes les ren­contres à l’école pour s’as­su­rer que tous les pro­fes­sion­nels com­pre­naient les dif icul­tés aux­quelles un en­fant mal­en­ten­dant fai­sait face. Elle s’as­su­rait que tous étaient bien sur la même page et que tous les ser­vices étaient en place. En plus, elle pas­sait du temps avec moi quo­ti­dien­ne­ment pour tra­vailler les sons, le vo­ca­bu­laire, les de­voirs, etc., et même, quand on jouait des jeux, elle tra­vaillait des concepts, elle avait un but en tête pour cha­cune des ac­ti­vi­tés. C’était long, c’était en­nuyant, mais c’était né­ces­saire.

Nou­vel ap­pren­tis­sage

J’ai fré­quen­té une école ré­gu­lière ( l’école Ch­ris­tine‐ Les­pé­rance et en­suite le Centre sco­laire Léo‐rémillard) et j’ai été in­té­grée avec mes pairs. J’avais un re­tard de lan­gage de deux ans, donc j’avais une aide‐auxi­liaire à temps plein qui tra­vaillait uni­que­ment avec moi pour m’ai­der à com­prendre et à maî­tri­ser les concepts en­sei­gnés. Une fois par se­maine, j’al­lais à des ses­sions de thé­ra­pie pour dé­ve­lop­per mon lan­gage. Ma mère et l’aide‐auxi­liaire étaient aus­si pré­sentes a in de pou­voir tra­vailler les tech­niques ap­prises, par la thé­ra­peute, à l’école et à la mai­son. À ce point‐là, je ne par­lais pas en­core l’an­glais, car c’était im­por­tant d’avoir une bonne base en fran­çais. Lorsque j’ai dé­bu­té la deuxième an­née, ma mère a pris la dé­ci­sion qu’il fal­lait com­men­cer à in­tro­duire l’an­glais. C’était tout à re­com­men­cer, mais cette fois‐ci, en an­glais. Je dé­tes­tais l’an­glais, je ne vou­lais par­ler que le fran­çais. En­core une fois, il fal­lait ap­prendre du nou­veau vo­ca­bu­laire, et il y avait aus­si de nou­veaux sons en an­glais tels que le « th », la pro­non­cia­tion des « r », « g », « ch », « h », etc., le cer­veau ne re­con­nais­sait pas ces sons. Ma mère, avec l’aide de la thé­ra­peute, a pas­sé beau­coup de temps avec moi pour tra­vailler les nou­veaux sons. J’avais aus­si des ses­sions privées, deux fois par se­maine, avec deux tu­trices pour tra­vailler non seule­ment le fran­çais, mais main­te­nant l’an­glais.

Au cou­rant de mes an­nées à l’école et à l’uni­ver­si­té de Saint‐ Bo­ni­face, j’ai dû tra­vailler très fort a in de pou­voir réus­sir. J’ai aus­si eu beau­coup d’aide et d’ap­pui de ma mère, ain­si que de nom­breux pro­fes­sion­nels qui fai­saient par­tie de l’équipe. Dès le dé­but, lors­qu’on m’a diag­nos­ti­qué une perte d’ouïe, mes pa­rents étaient là pour moi, en par­ti­cu­lier ma mère. Elle s’est tou­jours por­tée à ma dé­fense et en­core au­jourd’hui, elle est avo­cate et me montre l’im­por­tance d’être as­ser­tive et d’avoir con iance en moi‐même.

En in, mal­gré tous les obs­tacles, j’ai per­sé­vé­ré et je suis ière de dire que je suis com­plè­te­ment bi­lingue. Pré­sen­te­ment, j’oc­cupe un poste au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, grâce à mon bi­lin­guisme, et je prends conscience des nom­breuses oc­ca­sions qui me sont of­fertes étant don­né que je suis bi­lingue. Je suis très re­con­nais­sante en­vers ma mère pour tous ses ef­forts au cou­rant de ma vie. Main­te­nant, c’est à moi de conti­nuer à per­fec­tion­ner mon fran­çais et plus tard à trans­mettre les mêmes va­leurs à mes en­fants.

Da­ni­ka Sae­lens, sa à droite sur la mère Ca­role pho­to, en­tou­rée pho­to : Gra­cieu­se­té Martel, son frère de son Da­ni­ka Sae­lens Eric et sa père soeur Bob Sae­lens, Sté­fa­nie.

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