L’art de ra­ni­mer des bouts de mé­moires

La Liberté - - CULTUREL - Va­len­tin CUEFF [email protected]

Vous sou­ve­nez-vous du El To­ro? C’était jus­qu’au mi­lieu des an­nées 1970 un di­ner si­tué au coin de la rue Ma­rion et de la route Daw­son. Au­cune image d’archives n’en té­moigne au­jourd’hui. C’est ce lieu, où ont tra­vaillé sa mère, ses oncles et ses tantes, que la ci­néaste Da­nielle Sturk fait le pa­ri de faire re­vivre.

Dans une pe­tite salle des lo­caux du Win­ni­peg Film Group, plon­gée dans la pé­nombre, les ci­néastes Da­nielle Sturk et Rhayne Ver­mette s’af­fairent au­tour d’une im­po­sante ma­chine, ar­ti­cu­lée au­tour d’une ca­mé­ra, dont l’ob­jec­tif est tour­né vers une table de mon­tage. Sur la table, dans un cadre, on dé­couvre un dé­cor com­po­sé d’élé­ments en pa­pier : un res­tau­rant, un homme at­ta­blé, une ser­veuse, une vache, et une en­seigne : El To­ro. Avec cette ma­chine, ap­pe­lée Ox­ber­ry, les deux ar­tistes uti­lisent la tech­nique d’ani­ma­tion en vo­lume (stop-mo­tion) : elles prennent une photo du cadre, puis dé­placent les élé­ments du dé­cor de quelques mil­li­mètres, et ré­pètent le geste, pour créer l’ac­tion.

Un art vi­suel que la réa­li­sa­trice bo­ni­fa­cienne n’avait en­core ja­mais ex­ploi­té. Da­nielle Sturk ne sou­hai­tait pas se li­mi­ter à un seul mé­dia pour re­don­ner vie au res­tau­rant où a tra­vaillé la fa­mille de sa mère dans les an­nées 1960 et 1970. « C’est d’abord une his­toire au­dio que j’ai com­po­sée, après cinq ans d’en­tre­vues avec ma mère et ses sept frères et soeurs, qui parlent de ce di­ner dis­pa­ru, te­nu par mes grands-pa­rents. Un pe­tit édi­fice de rien, en­tou­ré d’abat­toirs, où les ca­mion­neurs ve­naient man­ger. » Avec ces té­moi­gnages pour point de dé­part, la réa­li­sa­trice sou­haite re­créer le lieu en uti­li­sant pas moins de quatre style vi­suels dif­fé­rents : prises de vue réelles, ani­ma­tion en vo­lume, ani­ma­tion 3D et ma­quettes. Pour réussir son pa­ri, elle a convo­qué les ef­forts d’autres ar­tistes (1), par­mi les­quels l’ar­tiste Rhayne Ver­mette pour les sé­quences en stop-mo­tion. « Les autres ar­tistes n’ap­portent pas juste leur ex­per­tise, mais aus­si leur style d’ani­ma­tion. Ils rentrent dans la vi­sion de l’his­toire et la des­servent. On com­pose en­semble. » L’oeuvre fi­nale, qui n’a pas en­core de date de sor­tie, se­ra un do­cu­men­taire d’en­vi­ron 45 mi­nutes à ca­rac­tère bio­gra­phique, dé­cou­pé en neuf cha­pitres. La ci­néaste y mêle les pers­pec­tives de cha­cun des membres de sa fa­mille ma­ter­nelle, sans se fixer sur une seule ver­sion de l’his­toire.

« J’ai en­ten­du pen­dant des an­nées des his­toires ro­man­tiques de cet en­droit. J’ai trou­vé ça tel­le­ment co­lo­ré, je vou­lais l’ani­mer en mé­lan­geant les cou­leurs. Pour moi les dif­fé­rents arts vi­suels qu’on em­ploie sont comme les dif­fé­rents points de vue des en­fants.

« Et puis il y a tout le folk­lore qui s’est dé­ve­lop­pé à tra­vers les an­nées, quand on ra­conte et re­ra­conte ces his­toires. Je suis tom­bée en amour avec ce genre de my­tho­lo­gie fa­mi­liale. » Pour Da­nielle Sturk, il est évident que la voie de l’abs­trac­tion pour évo­quer El To­ro per­met d’en dire plus. Et, d’une cer­taine fa­çon, de créer son propre sou­ve­nir du res­tau­rant.

« J’étais dé­çue qu’il n’y ait pas de pho­tos d’archives. Mais ça nous per­met une li­ber­té d’in­ter­pré­ta­tion. Entre les scènes dra­ma­tiques, la ma­quette, et ce dé­cor, ce n’est pas exac­te­ment le même lieu. Quand mes oncles et tantes se sou­ve­naient, par exemple, d’un poste de ra­dio, pour cer­tains il était bleu, pour d’autres il était rouge. Dans le film, je vais uti­li­ser les deux cou­leurs. »

Vers 1975, ses grands-pa­rents ont mis la clé sous la porte et sont par­tis vivre à Cal­ga­ry. Pour Da­nielle Sturk, la pers­pec­tive de sa mère, aî­née de la fa­mille, sur ce lieu où elle fut ser­veuse, est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante.

« Ma mère avait écrit une courte his­toire là-des­sus. Elle avait ga­gné un prix au Win­ni­peg Free Press. À l’époque elle avait une at­ti­tude as­sez snob en­vers la place. Elle vou­lait al­ler à l’uni­ver­si­té, quit­ter ce lieu et cette classe tra­vailleuse. À la fin, quand ils ont dé­mo­li l’en­droit, elle a réa­li­sé qu’elle avait beau­coup ap­pris de ces gens­là. »

(1) Les il­lus­tra­tions uti­li­sées pour les sé­quences d’ani­ma­tion en vo­lume sont de Dia­na Thor­ney­croft. Les ma­quettes ont été réa­li­sées par Pe­ter Gra­ham. Pour l’ani­ma­tion 3D, Da­nielle Sturk va col­la­bo­rer avec Ste­pha­nein Bou­let.

À par­tir de té­moi­gnages au­dio, Da­nielle Sturk va des­si­ner, dé­cou­per, com­po­ser des images pour don­ner vie à un res­tau­rant fa­mi­lial de Saint-Bo­ni­face qui a fer­mé au mi­lieu des an­nées 1970.

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