Pour­quoi le fran­çais re­fuse de dis­pa­raître

La Liberté - - OPINIONS - Mi­chel LAGACÉ mla­gace@la-li­berte.mb.ca (1) En­tre­vue ac­cor­dée à l’émis­sion Gra­vel le ma­tin de Ra­dio-Ca­na­da, le 1er no­vembre 2018.

«À chaque fois qu’on s’ap­prête à fer­mer le cer­cueil sur le ca­davre de la cul­ture fran­coa­ca­dienne de Loui­siane, le corps se lève et de­mande une autre bière. » (1) Za­cha­ry Ri­chard ré­pon­dait ain­si à ceux qui, de loin, s’ima­ginent que le fran­çais est mort en Loui­siane. Trop sou­vent, des com­men­ta­teurs qué­bé­cois qui ne connaissent pas leur propre pays s’ima­ginent que le fran­çais est sur son lit de mort à l’ex­té­rieur du Qué­bec. Leur rai­son­ne­ment est simple et sim­pliste : puisque le nombre de par­lants fran­çais est faible par rap­port à l’en­semble de la po­pu­la­tion, et compte te­nu des ef­fets de l’as­si­mi­la­tion, ce n’est qu’une ques­tion de temps avant que le fran­çais ne dis­pa­raisse à l’ex­té­rieur de la mère-pa­trie en Amé­rique du Nord, le Qué­bec.

Cette lo­gique pour­rait éga­le­ment s’ap­pli­quer au Qué­bec, puisque jus­te­ment les lo­cu­teurs fran­co­phones de cette pro­vince ne sont qu’une in­fime mi­no­ri­té en Amé­rique du Nord. Et, dans cer­tains mi­lieux, l’as­si­mi­la­tion et l’im­mi­gra­tion sont per­çues comme des me­naces. Vu de l’ex­té­rieur, comme di­rait Cé­line Ga­li­peau, l’ani­ma­trice du Té­lé­jour­nal de Ra­dio-Ca­na­da, on au­rait l’im­pres­sion que le fran­çais de­vient folk­lo­rique au Qué­bec, un com­bat perdu d’avance. D’ailleurs, cer­tains an­xieux s’in­quiètent de­puis long­temps de la dis­pa­ri­tion du fran­çais à Mont­réal.

Mais pour­quoi est-ce que le fran­çais re­fuse de mou­rir 179 ans après que Lord Du­rham a sou­hai­té sa dis­pa­ri­tion? La ré­ponse ne se trouve ma­ni­fes­te­ment pas dans les nombres. En réa­li­té, toutes les ci­vi­li­sa­tions hu­maines que nous connais­sons mènent à une autre conclu­sion : les an­ciens Grecs, Ro­mains et Chi­nois et tant d’autres ci­vi­li­sa­tions vivent en­core au­jourd’hui parce qu’elles nous ont lé­gué des oeuvres qui trans­cendent le temps et l’es­pace.

Si le Qué­bec fait preuve de vi­ta­li­té, c’est qu’il a trou­vé lui aus­si sa place dans notre ima­gi­naire. Il rayonne au-de­là de ses fron­tières par la voix de ses ar­tistes, de ses écri­vains, de ses peintres et de ses mu­si­ciens. De Fé­lix Le­clerc à Cé­line Dion (quoi­qu’on puisse en pen­ser), d’Émile Nel­li­gan à Ma­rie-Claire Blais et Anne Hé­bert, ses ar­tistes ont fait leur marque. De la même ma­nière, Ga­brielle Roy et Da­niel Lavoie ont dé­pas­sé leurs ori­gines ma­ni­to­baines pour re­joindre un pu­blic beau­coup plus grand.

Quand le fran­çais va-t-il dis­pa­raître? Il va dis­pa­raître quand il va ces­ser d’être le vé­hi­cule de créa­tions dont la puis­sance évo­ca­trice ex­prime ce qu’est l’es­prit hu­main. À ce mo­ment-là, la langue ne vi­vra plus, et la ques­tion ne se po­se­ra plus. Entre-temps, ceux et celles qui sont in­ter­pel­lés par tout ce que le fran­çais leur per­met d’in­ven­ter, d’ex­pri­mer, d’éprou­ver et de vivre pour­raient se sou­te­nir ré­ci­pro­que­ment plu­tôt que de pré­dire la mort de l’un ou de l’autre.

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