« L’es­prit cri­tique est es­sen­tiel à l’His­toire »

La Liberté - - JOUR DU SOUVENIR - Pro­pos re­cueillis par Da­niel BAHUAUD dba­huaud@la-li­berte.mb.ca Su­sanne Be­cker.

No­vembre 1918. Une sé­rie de vic­toires al­liées conduit Wil­helm II, le Kai­ser al­le­mand, à ab­di­quer. Le 11 no­vembre, un ar­mis­tice est si­gné. C’est la fin tech­nique de la Pre­mière Guerre mon­diale. Pour les Ca­na­diens, le 11 no­vembre est une oc­ca­sion de com­mé­mo­rer à la fois la vic­toire des Al­liés et tous les sol­dats morts de­puis le choc de 1914-1918. Qu’en est-il pour les Al­le­mands?

Su­sanne Be­cker, his­to­rienne de for­ma­tion et en­sei­gnante à l’École in­ter­na­tio­nale al­le­mande à To­ron­to, offre quelques pistes de ré­flexion. Les his­to­riens ont par­fois dé­crit la dé­faite al­le­mande en 1918 comme une ca­tas­trophe pour ce pays…

Su­sanne Be­cker : En ef­fet. Quand je fré­quen­tais l’école en Al­le­magne du­rant les an­nées 1980 et 1990, on nous dé­cri­vait la Pre­mière Guerre mon­diale comme la « ca­tas­trophe du 20e siècle », puisque la dé­faite a contri­bué à la mon­tée du na­zisme. Et à pro­pul­ser le monde dans l’abîme de la Se­conde Guerre mon­diale.

Cette in­ter­pré­ta­tion contient une grande part de vé­ri­té. Le Trai­té de Ver­sailles avait im­po­sé une paix exi­geante pour l’Al­le­magne. Pour bien des Al­le­mands, le Trai­té re­pré­sen­tait un far­deau. Il y avait le far­deau éco­no­mique des ré­pa­ra­tions exi­gées par les Al­liés vic­to­rieux. Ce far­deau était un élé­ment dé­sta­bi­li­sa­teur sur l’éco­no­mie de la toute jeune Ré­pu­blique de Wei­mar, le tout pre­mier État dé­mo­cra­tique de l’his­toire de l’Al­le­magne. C’est un far­deau que les Na­zis ont pu ex­ploi­ter, en par­lant d’une « paix ignoble » qui avait im­po­sé « des chaînes » au pays.

On peut donc par­ler d’un sen­ti­ment d’hu­mi­lia­tion…

S. B. : C’est vrai. L’éco­no­mie al­le­mande de l’après-guerre était chan­ce­lante. L’hy­per­in­fla­tion qui a sui­vi a créé des condi­tions de vie dif­fi­ciles.

À ce­la s’ajoute le mythe du « coup de poi­gnard dans le dos ». Des généraux du Haut com­man­de­ment ont pro­pa­gé ce mythe, comme quoi l’ar­mée al­le­mande n’avait pas été dé­faite sur le champ de ba­taille, mais avait été poi­gnar­dée dans le dos par des « traitres », no­tam­ment les So­ciaux-Dé­mo­crates pa­ci­fistes du gou­ver­ne­ment de Wei­mar. Ce mythe a gran­de­ment contri­bué au res­sen­ti­ment des Al­le­mands. Et a été gran­de­ment ex­ploi­té par les Na­zis.

C’est dire que les lé­gendes peuvent être aus­si ou en­core plus puis­santes que les faits…

S. B. : En ef­fet. Mais un siècle plus tard, on peut se de­man­der si le Trai­té de Ver­sailles était vrai­ment un si grand far­deau qu’on ne le pen­sait à l’époque. Ou en­core si la ran­coeur po­pu­laire était vé­ri­ta­ble­ment jus­ti­fiée.

Après tout, en 1918, con­trai­re­ment à la fin de la Se­conde Guerre mon­diale, les Al­liés n’ont pas pro­cé­dé à dé­cou­per l’Al­le­magne en ré­gions oc­cu­pées. Ils n’ont pas non plus rayé l’Al­le­magne de la carte de l’Eu­rope. Alors en théo­rie et avec le re­cul, le pays au­rait eu, avec le temps, l’op­por­tu­ni­té de ré­émer­ger et de re­prendre sa pleine place sur l’échi­quier eu­ro­péen.

Et que dites-vous de l’idée clas­sique que l’Al­le­magne était l’unique res­pon­sable du dé­clen­che­ment de la Pre­mière Guerre mon­diale?

S. B. : À l’école, quand on de­man­dait aux élèves de tout sim­ple­ment mé­mo­ri­ser « les faits » de l’His­toire, c’est le point de vue qu’on nous en­sei­gnait. Que c’était l’Al­le­magne qui avait ini­tié la guerre lors­qu’elle a don­né carte blanche à l’Au­triche Hon­grie pour dé­cla­rer la guerre à la Ser­bie, fin juillet 1914. Ce qui a en­traî­né l’in­ter­ven­tion de la Rus­sie. En­suite de la France et de la Grande-Bre­tagne, se­lon leur lo­gique d’al­liances.

On ac­cu­sait l’Al­le­magne d’un im­pé­ria­lisme pro­vo­ca­teur et agres­sif. Le Kai­ser Wil­helm II pas­sait donc pour le fo­men­teur de la guerre. Cette ver­sion de l’Al­le­magne seule res­pon­sable a d’ailleurs été ins­crite au pa­ra­graphe 231 du Trai­té de Ver­sailles.

Vous ne sem­blez pas convain­cue…

S. B. : Sans doute que l’Al­le­magne a eu un rôle im­por­tant à jouer au cours de l’été de 1914. Le Trai­té de Ver­sailles dé­clare même que l’Al­le­magne était plei­ne­ment cou­pable d’avoir com­men­cé la guerre. C’était im­por­tant pour les Al­liés de lé­gi­ti­mer ain­si les ré­pa­ra­tions qu’ils ont exi­gées de l’Al­le­magne.

Mais les autres puis­sances eu­ro­péennes ont aus­si une grande part de res­pon­sa­bi­li­té avec le ré­sul­tat. L’his­to­rien bri­tan­nique Ch­ris­to­pher Clark a com­pa­ré les mo­narques eu­ro­péens à des som­nam­bules qui ont tré­bu­ché aveu­glé­ment dans une guerre qu’ils ne vou­laient pas. Ils n’avaient pas sai­si la réa­li­té de l’hor­reur qu’ils al­laient pro­duire.

Il est par ailleurs im­por­tant d’exa­mi­ner l’His­toire de points de vue mul­tiples, en ex­plo­rant plu­sieurs causes d’un évè­ne­ment. C’est ce que Ch­ris­to­pher Clark et la ca­na­dienne Mar­ga­ret Mac­Mil­lan ont ten­té de faire avec la Pre­mière Guerre mon­diale. Plus on a de pers­pec­tives, plus on se rap­proche de la réa­li­té.

Il faut pou­voir ana­ly­ser, dé­cons­truire, re­mettre en ques­tion. L’es­prit cri­tique est es­sen­tiel à l’His­toire. Et à la démocratie.

À quoi at­tri­buer l’aveu­gle­ment des puis­sances eu­ro­péennes?

S. B. : À la base, à un na­tio­na­lisme à ou­trance. Chaque pays pos­sé­dait le sen­ti­ment d’être su­pé­rieur à ses voi­sins. L’hy­per-na­tio­na­lisme d’un Wil­helm II, qui vou­lait as­su­rer une pré­sence ac­crue de l’Al­le­magne sur l’échi­quier mon­dial, a convain­cu beau­coup d’Al­le­mands. La guerre était vue comme étant un risque cal­cu­lé.

Et quand la guerre s’est poin­tée à l’ho­ri­zon, les autres puis­sances, que ce soit l’Au­triche-Hon­grie, la France ou le Royaume-Uni, ont cru pou­voir pa­rier que le conflit se­rait court.

Sur­tout, per­sonne n’a ac­ti­ve­ment cher­ché à cas­ser l’en­gre­nage, pour pré­ve­nir la guerre. Il au­rait fal­lu une Eu­rope do­tée d’al­liances stables plus équi­li­brées, comme l’avait vou­lue le chan­ce­lier Bis­marck. Mais cette concep­tion était un obs­tacle à l’avè­ne­ment du Grand em­pire ger­ma­nique tant sou­hai­té par Wil­helm II. Et aux prio­ri­tés des autres puis­sances, qui cher­chaient elles aus­si à être do­mi­nantes.

« Il faut se mé­fier du na­tio­na­lisme. » C’est la le­çon à ti­rer?

S. B.: Di­sons que je suis l’ac­tua­li­té eu­ro­péenne et amé­ri­caine avec une cer­taine an­xié­té. On peut mal­heu­reu­se­ment éta­blir des pa­ral­lèles entre la pé­riode de l’avant-guerre et ce qu’on voit dans nos bul­le­tins de nou­velles. Bien que les causes et les cir­cons­tances du na­tio­na­lisme qui émerge sont bien dif­fé­rentes de celles du na­tio­na­lisme au dé­but du 20e siècle.

Par­fois on at­tri­bue à la Paix de West­pha­lie, éta­blie en 1648 après la guerre de Trente Ans, d’avoir per­mis l’émer­gence de l’État­na­tion mo­derne, et donc du na­tio­na­lisme à ou­trance. Il faut re­mettre en ques­tion les ré­ponses fa­ciles. Je re­viens donc à l’im­por­tance de l’es­prit cri­tique. Et à son im­por­tance si nous vou­lons dé­ve­lop­per des in­di­vi­dus do­tés d’un sens de la res­pon­sa­bi­li­té cri­tique. C’est la grande le­çon de 1918 qu’il ne faut ja­mais perdre de vue.

Pho­to : Gra­cieu­se­té Su­sanne Be­cker

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