L’en­fer du stress post-trau­ma­tique

La Liberté - - JOUR DU SOUVENIR - Da­niel BAHUAUD dba­huaud@la-li­berte.mb.ca

En 2001, Jen­ny Mi­gneault a épou­sé Pierre (1), un an­cien ser­gent des Forces ar­mées ca­na­diennes. Mais l’ex-sol­dat était dé­jà at­teint du syn­drome du stress post-trau­ma­tique. Il a fi­ni par som­brer dans un abîme qui a me­né à l’écla­te­ment du couple. Pour faire sens de sa longue et dou­lou­reuse ex­pé­rience, Jen­ny Mi­gneault mi­lite très ac­ti­ve­ment pour les fa­milles des vé­té­rans af­fec­tées par le stress post-trau­ma­tique.

Votre ex-ma­ri a beau­coup souf­fert, et vous aus­si…

Jen­ny Mi­gneault : Des Jen­ny Mi­gneault, il y en a en masse, il y en a trop. 90 % des an­ciens com­bat­tants di­vorcent. J’étais une ci­vile qui était tom­bée en amour avec un ex-mi­li­taire. Pierre était ser­gent tech­ni­cien en mou­ve­ment. Il a pas­sé beau­coup de temps dans les avions Her­cule. Il a été bé­ret bleu de l’ONU en Sy­rie et a pas­sé 17 mois consé­cu­tifs en Haï­ti, après le coup mi­li­taire de 1991. C’est là qu’il a vé­cu l’en­fer qui a se­coué son âme.

Pierre a quit­té les Forces en 1998. Et, en bon ex-mi­li­taire très ma­cho, il n’a pas cher­ché de l’aide. Il a pas­sé des an­nées dans le dé­ni. Son diag­nos­tic, il a été po­sé seule­ment en 2007.

C’est un scé­na­rio ty­pique des an­ciens com­bat­tants?

J. M. : Très ty­pique! Le dé­ni face à la ma­la­die men­tale est ren­for­cé par la cul­ture mi­li­taire. À son dé­part en 1998, Pierre avait été con­si­dé­ré en par­faite san­té par l’ar­mée. Ce qui n’était ma­ni­fes­te­ment pas vrai. Son état dé­gé­né­rait. Dé­pri­mé, Pierre ne réus­sis­sait pas à gar­der un tra­vail. Et chaque fois qu’il quit­tait ou était vi­ré, sa dé­prime aug­men­tait. C’était un cercle vi­cieux. Une spi­rale né­ga­tive.

Don­nez-nous une idée de son com­por­te­ment au quo­ti­dien…

J. M. : D’abord, la vic­time s’isole pro­gres­si­ve­ment. Elle se re­tire du monde. C’est un des mé­ca­nismes d’adap­ta­tion. Moi j’es­sayais de pro­té­ger et d’en­tre­te­nir les quelques re­la­tions d’ami­tié qui lui res­taient. J’in­vi­tais les amis pour es­sayer de lui re­mon­ter le mo­ral. Mais il re­pous­sait ces ten­ta­tives. Il vi­vait dans un car­can de souf­frances qui mi­jo­taient sans cesse.

S’iso­ler, c’est très fa­cile pour un mi­li­taire. Le sol­dat doit faire abs­trac­tion de ses émo­tions, il doit sa­voir évi­ter l’em­pa­thie, quand il est dans des condi­tions de stress éle­vé comme le com­bat. Par dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, il doit se cou­per. At­teint du stress post-trau­ma­tique, cette ten­dance na­tu­relle contri­bue à son iso­le­ment. Et à sa ma­la­die.

Et l’iso­le­ment contri­bue à la souf­france…

J. M. : C’est vrai. La dé­pression de­vient presque constante. Au point où les vic­times n’ar­rivent plus à com­plé­ter les tâches les plus simples. Du moins, pas sans un ef­fort par­fois sur­hu­main. Qu’il faut re­con­naître. Il faut bien prendre conscience de la noir­ceur qui les en­ve­loppe. Elle est réelle. J’ai connu une épouse qui a vou­lu fé­li­ci­ter son ma­ri pour avoir ré­pa­ré quelque chose à la mai­son. Elle lui avait dit : Mer­ci, tu sais comme ce pe­tit pro­blème me stres­sait. Main­te­nant que c’est ré­pa­ré, je se­rai plus heu­reuse.

C’est la pire ré­ponse qu’elle au­rait pu don­ner. Elle ve­nait d’ajou­ter un far­deau sup­plé­men­taire à son ma­ri souf­frant. Parce que dé­sor­mais, il pou­vait avoir honte de ne pas ai­der chaque fois qu’il ne trou­vait pas en lui la force re­quise pour se mettre à la tâche. Il au­rait fal­lu dire : Je suis fière de toi. Je re­con­nais le cou­rage que ça t’a de­man­dé de te le­ver et de faire ce tra­vail.

C’est beau­coup de­man­der des conjointes…

J. M. : Les ai­dants na­tu­rels ont des res­pon­sa­bi­li­tés énormes, parce qu’ils ou elles ont un pou­voir énorme sur la per­sonne souf­frante. On peut être son meilleur al­lié, ou son pire en­ne­mi. Si une dis­tance s’éta­blit dans la re­la­tion du couple, le souf­frant res­sent que même les per­sonnes qu’il aime sont de­ve­nues dis­tantes. Ce qui aug­mente son iso­le­ment. Et le sen­ti­ment d’in­com­pré­hen­sion qu’il vit à l’in­té­rieur. Ce qui nour­rit les pen­sées in­tru­sives, les cau­che­mars, ou pire en­core.

Pire en­core?

J. M. : Oui. Il souf­frait d’hy­per vi­gi­lance. Il s’at­ten­dait au pire. Il dor­mait sou­vent très mal. Il fai­sait des co­lères. De la pa­ra­noïa. Il dor­mait avec une barre à clous ac­cro­chée au lit.

Et après l’ob­ten­tion de son diag­nos­tic, il y a eu des chan­ge­ments?

J. M. : Très peu. Du moins au dé­but. Pierre de­vait prendre tel­le­ment de pi­lules. Ses mé­di­ca­ments l’en­dor­maient, l’as­som­maient. Je l’ai vu trem­bler, cou­cher sur le plan­cher du sous-sol, parce qu’il était sur­mé­di­ca­men­té. Et puis les mé­di­ca­ments tuaient l’es­poir de s’en sor­tir. Ça a du­ré des an­nées. En 2008, le can­na­bis mé­di­cal était fi­na­le­ment dis­po­nible pour les an­ciens com­bat­tants. Pour lui, ce nou­veau trai­te­ment a fait toute la dif­fé­rence.

Mais vous vi­viez tou­jours avec une per­sonne souf­frante…

J. M. : Au pire, c’était comme prendre soin d’un en­fant. Un en­fant hy­per­sen­sible. Je de­vais créer un en­vi­ron­ne­ment qui lui don­nait le goût de faire le pro­chain pas. Ce qui n’était pas tou­jours fa­cile. Ou même pos­sible, parce que je suis hu­maine. Et donc faillible. Une fois, un nou­veau mé­di­ca­ment a eu un ef­fet in­at­ten­du sur notre re­la­tion de couple. Pierre ne pou­vait plus avoir d’érec­tions. J’ai ré­agi en femme, et non en aidante na­tu­relle. Je lui ai lan­cé : Tu ne m’aimes plus? Tu me trouves

grosse? Je l’ai pla­cé dans une po­si­tion où il de­vait me convaincre qu’il m’ai­mait.

Est-ce que vous aviez des res­sources, des sou­tiens pour vous ap­puyer?

J. M. : C’est là le noeud du pro­blème des ai­dants na­tu­rels. Je n’ai re­çu au­cune in­for­ma­tion, au­cune for­ma­tion et au­cun ou­til pour re­con­naître les com­por­te­ments et les états as­so­ciés au stress post­trau­ma­tique. Et puis, je n’ai ja­mais eu de ren­contre avec le psy­chiatre de Pierre. Il l’a consul­té pen­dant six ans. Pour­tant, c’est moi qui sa­vait s’il pre­nait ou pas ses mé­di­ca­ments. Pierre au­rait pu dire n’im­porte quoi à son psy. J’au­rais ap­pré­cié de par­ti­ci­per à la pla­ni­fi­ca­tion des trai­te­ments qu’on lui pro­po­sait.

Et puis je ne re­ce­vais pas d’aide psy­cho­lo­gique. Je crois que ça se­rait bé­né­fique pour tous que les conjointes aient ac­cès, elles aus­si, à des psy­cho­logues. J’au­rais vou­lu de l’aide pour faire face à ma peine, ma frus­tra­tion et mon dé­sir de re­trou­ver l’homme que j’avais épou­sé.

Votre ma­riage a écla­té…

J. M. : Oui. J’étais au bout de ma corde. J’ai ten­té de re­tour­ner à l’école, en tra­vail so­cial. J’ai fait une ses­sion, mais ce n’était pas pos­sible. Pierre ne pou­vait pas fonc­tion­ner. Je crai­gnais qu’il se sui­cide. Le can­na­bis mé­di­cal avait ef­fa­cé cette crainte, mais pour Pierre et moi, il était trop tard. En 2015, on s’est sé­pa­rés.

Main­te­nant vous re­ven­di­quez plus d’ap­puis pour les an­ciens com­bat­tants at­teints du stress post-trau­ma­tique. Et leurs conjointes.

J. M. : J’ai com­men­cé avant même que Pierre et moi di­vor­cions. J’ai ren­con­tré per­son­nel­le­ment près de 200 dé­pu­tés fé­dé­raux. Avant 2006, les vé­té­rans bles­sés re­ce­vaient 650 $ par mois. Puisque Pierre avait re­çu son diag­nos­tic en 2007, il n’a pas pu avoir ac­cès à cet argent.

En mars 2015, les conser­va­teurs ont créé une al­lo­ca­tion pour les ai­dants na­tu­rels, un mon­tant de 7 200 $ par an pour per­mettre aux conjointes de prendre des va­cances. Mais c’était nous je­ter de la poudre aux yeux parce que les ai­dants na­tu­rels de conjoints qui ont le stress post-trau­ma­tique ne peuvent pas quit­ter la mai­son.

En avril 2017, les li­bé­raux ont re­con­nu les ai­dants na­tu­rels en leur as­su­rant 1 000 $ par mois. C’est un pas dans la bonne di­rec­tion. Ça couvre cer­taines dé­penses. Mais on a be­soin de for­ma­tions spé­ciales et des ap­puis pour main­te­nir notre état de san­té émo­tion­nelle.

Pho­to : Da­niel Bahuaud

Jen­ny Mi­gneault et son nou­veau conjoint, Or­lan­do Fan­ti­ni, lui-même un ex-mi­li­taire qui a connu l’épreuve du stress post-trau­ma­tique.

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