Ma­ry des deux mondes

La Liberté - - SOCIÉTÉ - Da­niel BAHUAUD dba­huaud@la-li­berte.mb.ca

De 1945 à 1955, Ma­ry Courchene était élève au pen­sion­nat au­toch­tone de Fort Alexandre, au­jourd’hui Sag­keeng. L’éta­blis­se­ment avait pour mis­sion de lui en­le­ver langue et cul­ture. (1) Mal­gré son ex­pé­rience de jeu­nesse, l’en­sei­gnante à la re­traite sou­haite au­jourd’hui la ré­con­ci­lia­tion entre Au­toch­tones et Blancs. Por­trait d’un che­mi­ne­ment dont l’abou­tis­se­ment est en­core en sus­pens.

C’est en com­men­çant sa 7e an­née au pen­sion­nat que Ma­ry Courchene a vé­cu les pre­mières ex­pé­riences qui lui ont per­mis, des dé­cen­nies plus tard, d’en­vi­sa­ger la ré­con­ci­lia­tion entre les Au­toch­tones, les Blancs et l’Église.

« J’ai fait la ren­contre d’une jeune pos­tu­lante qui a trans­for­mé ma vie. Soeur Er­nestAl­bert était jeune, vi­brante et belle. C’est grâce à cette femme ex­tra­or­di­naire que je suis de­ve­nue en­sei­gnante.

« Soeur Er­nest-Al­bert était ma pre­mière en­sei­gnante di­plô­mée. Elle nous a mon­tré ses di­plômes du B.A et du B. Ed. Elle en était fière, mais sans or­gueil; elle avait une vo­lon­té de nous ai­der et de nous en­sei­gner se­lon la pleine me­sure de ses ca­pa­ci­tés. J’ai tout de suite ré­agi très fa­vo­ra­ble­ment à son en­sei­gne­ment. J’ai tou­jours été bonne élève. Mais j’étais en­core plus mo­ti­vée. Un mois plus tard, après un exa­men écrit, le pen­sion­nat m’a pro­mue à la 8e an­née.

« Soeur Er­nest-Al­bert m’a en­sei­gnée de la 8e à la 10e an­née. C’est elle qui a ren­du to­lé­rables ces trois der­nières an­nées au pen­sion­nat. Elle m’ap­por­tait des livres en ca­chette pour que je puisse lire da­van­tage. Je la consi­dé­rais comme une grande amie. Et, à dire vrai, après son ar­ri­vée, j’ai ra­re­ment in­ter­agi avec les autres re­li­gieuses. Si­non pour le strict mi­ni­mum, quoi! « Un jour, après les heures de classe, je suis pas­sée la voir. Elle pleu­rait. Son père ve­nait de mou­rir. J’ai com­men­cé à me re­ti­rer, mais elle m’a ar­rê­tée : Viens ici. C’était à mon tour de la conso­ler. »

1955. Ma­ry Courchene quitte le pen­sion­nat. Et bien que Ma­ry avait pas­sé dix ans à quelques mi­nutes de marche de sa fa­mille, ses pa­rents ne la re­con­nais­saient plus. « Je ne vou­lais plus par­ler ojibwé à la mai­son. Mon père, (Jo­sue L. Courchene), s’est tour­né vers ma mère (An­na Ch­ris­tine Kent) et lui a dit : Qui est cet en­fant? Je lui bri­sais le coeur. » Mal­gré leur choc, les pa­rents vou­laient que Ma­ry Courchene puisse com­plé­ter son se­con­daire. Mal­gré les re­com­man­da­tions du père Charles Ruest, le di­rec­teur du pen­sion­nat, l’école se­con­daire de Pine Falls l’a re­fu­sée ; elle était au­toch­tone. « Mes pa­rents ont trou­vé le pen­sion­nat des re­li­gieuses à Le­bret, en Sas­kat­che­wan. Je me suis ren­due à la 12e an­née, mais aux va­cances de Noël, je n’en pou­vais plus. Je suis ren­trée chez moi à Sag­keeng. »

Ma­ry Courchene se ma­rie à 17 ans. Son époux, George, tra­vaille à l’usine de pa­pier Abi­ti­bi à Pine Falls, tout comme son père. « J’ai eu mon pre­mier en­fant. Et puis un autre, et un autre. En 1971, j’en avais huit. Entre-temps, le Fé­dé­ral avait don­né à ma fille aî­née la chance d’al­ler à l’uni­ver­si­té. Mon plus jeune frère s’est ren­du, lui aus­si, à l’Uni­ver­si­té de Bran­don. J’étais tel­le­ment ja­louse. Je dé­tes­tais la ré­serve au­toch­tone. Je dé­tes­tais la vie que je me­nais. Fi­na­le­ment, j’ai écrit à l’Uni­ver­si­té de Bran­don. On m’a ac­cep­tée. J’ai pris la mar­maille dans la voi­ture et j’ai quit­té la ré­serve. George m’a sui­vie un peu plus tard.

« En par­tant de Sag­keeng, je vou­lais vo­ler de mes propres ailes et me dé­les­ter de mon ba­gage au­toch­tone. Je me suis pro­mise que j’al­lais vivre comme une Blanche, dans la so­cié­té du temps. En 1973, on a dé­mé­na­gé à Win­ni­peg, où j’ai éle­vé mes en­fants. »

Il n’em­pêche que, de temps à autre, le pas­sé au­toch­tone re­mon­tait à la conscience de Ma­ry Courchene. « À la fa­cul­té d’Édu­ca­tion de l’Uni­ver­si­té de Bran­don, j’ai lu le Rap­port Haw­thorn de 1966. Ce do­cu­ment du Fé­dé­ral fi­gu­rait par­mi les pre­miers à dé­crire les condi­tions so­ciales et éco­no­miques af­freuses su­bies par les Au­toch­tones. Mais l’au­teur sou­te­nait tou­jours qu’il fal­lait en­le­ver les en­fants sau­vages de leurs fa­milles pour les pla­cer dans des pen­sion­nats. Je l’ai lu d’un trait. En pleu­rant et en criant de co­lère.

« Plus tard, mon pe­tit frère Ken s’est mis à la re­cherche de nos tra­di­tions. Il était quand même heu­reux de faire bap­ti­ser ses en­fants. Mais à l’église où il s’est pré­sen­té, on lui a dit qu’il n’était pas pa­rois­sien. Ça l’a dé­goû­té. Il a cla­qué la porte de l’Église. »

C’est à la fin des an­nées 1980 que le pu­blic s’est mis à par­ler d’abus, de coer­ci­tion et de l’im­pact né­ga­tif des pen­sion­nats au­toch­tones. « Je me sou­viens en­core que le chef au­toch­tone Phil Fon­taine par­lait de la né­ces­si­té de par­ler du pas­sé, afin que nous puis­sions re­trou­ver notre di­gni­té. Il avait rai­son, parce qu’on n’en par­lait même pas entre frères et soeurs.

« J’avais été com­plè­te­ment as­si­mi­lée. Quand je me suis mise à vou­loir ex­plo­rer nos tra­di­tions, comme Ken, et à ré­flé­chir sur ce qu’on m’avait fait, j’étais en co­lère. Contre l’État et aus­si l’Église, que je n’ai pas osé quit­ter, comme Ken. Son en­sei­gne­ment était trop im­pré­gné en moi.

« En par­tie à cause des coer­ci­tions des re­li­gieuses au pen­sion­nat. Mais aus­si parce que j’avais été bap­ti­sée avant-même de fré­quen­ter le pen­sion­nat. Mes grands-pa­rents étaient pra­ti­quants. Et mes ar­riè­re­grands-pa­rents Charbonneau, qui étaient des Mé­tis de SaintBo­ni­face, étaient avant tout de fer­vents ca­tho­liques. Cette foi fait par­tie de ma fa­mille.

« Tout comme la spi­ri­tua­li­té au­toch­tone, qui était trans­mise en ca­chette, la nuit, parce qu’elle était illé­gale. Mon père était un

me­de­cine man qui or­ga­ni­sait des cé­ré­mo­nies la nuit. De­puis que je les ai re­dé­cou­vertes, je les ap­pré­cie de plus en plus. Ce sont de belles cé­ré­mo­nies, pleines de ri­tuels qui ex­priment une pro­fonde gra­ti­tude en­vers le Créa­teur de l’Uni­vers, que nous ado­rons. Ri­tuels qui mettent l’ac­cent sur l’amour du pro­chain. À mon sens, ces va­leurs sont aus­si pro­fon­dé­ment chré­tiennes. J’aime l’Église et ses ri­tuels, ses sa­cre­ments. Alors j’ha­bite les deux mondes. Le sweat­lodge et la messe, le sweet­grass et l’en­cens font par­tie de ma vie spi­ri­tuelle.

« Ce qui ne par­donne en rien la ma­nière hor­rible et fon­ciè­re­ment non chré­tienne dont la re­li­gion nous a été im­po­sée au pen­sion­nat. J’ai réus­si à par­don­ner à l’Église pour la part qu’elle a jouée dans le main­tien des pen­sion­nats. Ses en­sei­gne­ments sont beaux. Mais les mé­thodes pour évan­gé­li­ser… aïe! Et dans le cas des in­di­vi­dus qui m’ont bles­sée, j’éprouve en­core de la dif­fi­cul­té à che­mi­ner vers la ré­con­ci­lia­tion.

« Mais j’avance. En 1991, je suis de­ve­nue la pre­mière di­rec­trice de la pre­mière école se­con­daire au­toch­tone de Win­ni­peg, Chil­dren of the Earth. Peu après, soeur Er­nest-Al­bert m’a écrit pour me fé­li­ci­ter. D’autres re­li­gieuses ont fait pa­reil. Je leur ai ren­du vi­site, ce qui n’était pas fa­cile.

« Un jour, j’ai re­çu un ap­pel de soeur Berthe, qui m’a de­man­dé de sié­ger au CA du Centre de re­nou­veau Aul­neau. Elle sa­vait que j’étais une per­sonne qui ai­mait s’en­ga­ger dans la com­mu­nau­té. Une co­lère a sur­gi en moi et je lui ai rac­cro­ché le té­lé­phone au nez. Deux jours plus tard, on m’a rap­pe­lée. J’ai rac­cro­ché à nou­veau. « Quelques jours plus tard, j’ai re­çu une grosse en­ve­loppe par la poste, conte­nant des do­cu­ments sur le Centre. On me de­man­dait d’as­sis­ter à l’as­sem­blée an­nuelle.

As if! Je me suis quand même mise à me de­man­der si les soeurs avaient bel et bien chan­gé. Et moi aus­si. Je me pre­nais pour une bonne ca­tho­lique. Comment vrai­ment le sa­voir sans se tes­ter? »

Le test s’est avé­ré dif­fi­cile. Lorsque Ma­ry Courchene s’est ren­due à la mai­son-mère des Soeurs oblates, au­jourd’hui la Villa Aul­neau, l’en­sei­gnante a été fort éprou­vée.

« L’odeur du couvent m’a rap­pe­lé mon en­fance. Je me suis presque éva­nouie. Le simple fait d’en­tendre du fran­çais ra­me­nait en moi de mau­vais sou­ve­nirs. Sou­dai­ne­ment, j’avais à nou­veau dix ans.

« Mal­gré mon ma­laise, j’ai pu consta­ter que les re­li­gieuses avaient chan­gé, à leur fa­çon. Et moi aus­si. Cette pre­mière ren­contre s’est tra­duite par neuf ans d’en­ga­ge­ment pour le Centre de re­nou­veau Aul­neau. On a beau­coup che­mi­né en­semble. Il faut se par­ler. Il faut sor­tir de nos bles­sures et en fi­nir avec le blâme. Pour y ar­ri­ver, il faut par­ler et ré­flé­chir. Je re­con­nais la cruau­té du sys­tème. Et de cer­tains re­li­gieux et re­li­gieuses. Je re­con­nais aus­si que beau­coup d’entre eux étaient des pions d’un sys­tème qui les dé­pas­sait.

« Je re­con­nais aus­si que l’Église, à l’époque, n’a pas re­con­nu la va­leur de la spi­ri­tua­li­té au­toch­tone. Elle était li­mi­tée par ses concep­tions de l’époque. Ce qui a conduit à une pro­fonde mé­sen­tente. C’est pour­quoi, en­core une fois, il est né­ces­saire de par­ler, de par­ta­ger et d’écouter.

« La ré­con­ci­lia­tion est une chose très per­son­nelle pour moi. J’ai par­ti­ci­pé à la Com­mis­sion sur la vé­ri­té et la ré­con­ci­lia­tion. Je suis aî­née au­toch­tone à la Di­vi­sion sco­laire de Se­ven Oaks. Et c’est pour­quoi j’ai par­ti­ci­pé à la table ronde sur la ré­con­ci­lia­tion et la paix, qui a été te­nue le le 23 oc­tobre à la Ca­thé­drale de SaintBo­ni­face. Les Au­toch­tones et les Blancs ne font que com­men­cer à se par­ler. Mais il faut ce dia­logue, qui va nous li­bé­rer. »

(1) La pre­mière par­tie de l’en­tre­tien avec Ma­ry Courchene est pa­rue dans La Li­ber­té du 31 oc­tobre au 6 no­vembre.

Pho­to : Da­niel Ba­huau

Ma­ry Courchene, lors de la table ronde sur la ré­con­ci­lia­tion et la paix, te­nue le 23 oc­tobre à la Ca­thé­drale de Saint-Bo­ni­face.

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