Légitimité fran­co­phone contre ma­ni­gances po­li­tiques

La Liberté - - OPINIONS - Michel LA­GA­CÉ mla­[email protected]

Jus­qu’à jeu­di der­nier, qui au­rait pen­sé que le Pre­mier mi­nistre de l’On­ta­rio, Doug Ford, pour­rait réunir en in­di­gna­tion toutes les mi­no­ri­tés lin­guis­tiques au pays? Et réus­sir du même coup à faire par­ler les mé­dias au Qué­bec comme s’il exis­tait réel­le­ment des fran­co­phones à l’ex­té­rieur du Qué­bec? Ce tour de force a été dé­clen­ché par un pre­mier énon­cé éco­no­mique dans le­quel le gou­ver­ne­ment Ford an­non­çait la fin du pro­jet de créa­tion d’une université fran­co­phone et l’éli­mi­na­tion du Com­mis­sa­riat aux ser­vices en français. Tant avant qu’après son élec­tion en juin, Doug Ford lui-même pro­met­tait que le pro­jet d’une université fran­co­phone irait de l’avant. La mi­nistre de la For­ma­tion et des Col­lèges et Uni­ver­si­tés, Mer­ri­lee Ful­ler­ton, et la mi­nistre dé­lé­guée aux Af­faires fran­co­phones et Pro­cu­reure gé­né­rale, Ca­ro­line Mul­ro­ney, ont ré­pé­té cette pro­messe sur toutes les tri­bunes. Loin de dé­mis­sion­ner ou de pro­tes­ter contre la dé­ci­sion in­at­ten­due de leur Pre­mier mi­nistre, ces deux mi­nistres, dé­mu­nies de tout prin­cipe sauf ce­lui de se main­te­nir au pou­voir, ont em­boî­té le pas. Elles ont lâ­che­ment blâ­mé les gou­ver­ne­ments li­bé­raux pré­cé­dents pour leur mau­vaise ges­tion fi­nan­cière et, sans gêne, em­prun­té les cli­chés du genre : Il a fal­lu faire des choix dif­fi­ciles… Les pré­oc­cu­pa­tions pro­vo­quées par les dé­ci­sions du gou­ver­ne­ment Ford dé­passent les fron­tières de l’On­ta­rio. Le Nou­veau-Bruns­wick vient d’élire un gou­ver­ne­ment conser­va­teur mi­no­ri­taire qui est ap­puyé par le par­ti de l’Al­liance des gens du Nou­veau-Bruns­wick, qui prône l’af­fai­blis­se­ment du bi­lin­guisme. Au Ma­ni­to­ba, Brian Pal­lis­ter vient d’éli­mi­ner le poste de sous-mi­nistre ad­joint au Bu­reau de l’édu­ca­tion fran­çaise. La dé­ci­sion du gou­ver­ne­ment de Doug Ford évoque celle de son pré­dé­ces­seur Mike Har­ris, qui an­non­çait en 1997 la fer­me­ture de l’hô­pi­tal Mont­fort, le seul hô­pi­tal on­ta­rien of­frant une for­ma­tion uni­ver­si­taire en français. Dans ce cas, la ques­tion du fi­nan­ce­ment n’a pas été re­con­nue comme une rai­son lé­gi­time de fer­me­ture. La dé­ci­sion Ford rap­pelle aus­si Ster­ling Lyon qui, au dé­but des an­nées 1980, s’était fa­rou­che­ment op­po­sé à l’en­châs­se­ment des ser­vices en français au Ma­ni­to­ba. Ster­ling Lyon, Mike Har­ris, Brian Pal­lis­ter et Doug Ford par­tagent d’évi­dence deux ca­rac­té­ris­tiques : ils sont tous des conser­va­teurs uni­lingues et au­to­ri­taires qui souffrent d’une al­ler­gie in­ex­pli­cable à l’ac­cent ai­gu. Doug Ford a mis An­drew Scheer, le chef na­tio­nal du par­ti conser­va­teur, dans une si­tua­tion in­te­nable. Si M. Scheer conti­nue de se li­mi­ter à ex­pri­mer va­gue­ment ses pré­oc­cu­pa­tions par rap­port à la dé­ci­sion on­ta­rienne, les can­di­dats conser­va­teurs au Qué­bec pour­raient payer son manque de cou­rage lors des élec­tions fé­dé­rales de 2019. Dans l’al­ter­na­tive, s’il s’op­pose à la dé­ci­sion de Doug Ford, il risque de mi­ner l’ap­pui po­li­tique dont les conser­va­teurs fé­dé­raux au­ront be­soin en On­ta­rio l’an pro­chain. De l’On­ta­rio au Nou­veau-Bruns­wick au Ma­ni­to­ba, les fran­co­phones sont ap­pe­lés en­core une fois à in­sis­ter sur leur droit d’être ci­toyens à part en­tière au Ca­na­da. Ils de­vront re­con­naître que leur « va­leur ajou­tée » et leurs « ac­quis » ne sont que des lu­bies, et conti­nuer à pro­cla­mer leur légitimité en s’ap­puyant sur leur his­toire et la Cons­ti­tu­tion ca­na­dienne.

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