L’in­té­gra­tion pas­sée au crible

La Terre de chez nous - - ÉCONOMIE - JU­LIE MER­CIER

La contrac­tua­li­sa­tion et l’in­té­gra­tion ver­ti­cale en agri­cul­ture consti­tuent des ten­dances lourdes par­tout et le Qué­bec n’y fait pas ex­cep­tion. Deux cher­cheurs d’ici se sont pen­chés sur ce mode de co­or­di­na­tion dans les pro­duc­tions de porcs et de lé­gumes de trans­for­ma­tion.

An­nie Royer et Da­niel-Mer­cier Gouin, deux membres du Centre in­ter­uni­ver­si­taire de re­cherche en ana­lyse des or­ga­ni­sa­tions (CIRANO), n’ont pas vou­lu quan­ti­fier la co­or­di­na­tion ver­ti­cale au Qué­bec, mais plu­tôt ana­ly­ser plus en pro­fon­deur les rai­sons de cette co­or­di­na­tion de plus en plus étroite et son fonc­tion­ne­ment, a pré­ci­sé à la Terre Mme Royer. Les deux pro­fes­seurs de l’Uni­ver­si­té La­val ont réa­li­sé une vaste re­vue de lit­té­ra­ture, des ren­contres avec des ex­perts et des ac­teurs des sec­teurs vi­sés ain­si qu’une en­quête té­lé­pho­nique au­près de pro­duc­teurs. Le fruit de leurs tra­vaux vient d’être pu­blié.

Au Qué­bec, le phé­no­mène d’in­té­gra­tion a pris de l’am­pleur en pro­duc­tion por­cine au cours des 10 der­nières an­nées. Les deux cher­cheurs ex­pliquent cette ten­dance par quatre prin­ci­paux fac­teurs : les pro­blèmes financiers des pro­duc­teurs à la suite de plu­sieurs an­nées de bas prix et de ma­la­die, les me­sures de res­ser­re­ment à l’as­su­rance sta­bi­li­sa­tion des re­ve­nus agri­coles en 2009, le dif­fi­cile ac­cès au cré­dit de­puis le dé­but des an­nées 2000 de même que le fort prix des cé­réales et de l’ali­men­ta­tion des porcs en 2012 et 2013. La conven­tion de vente des porcs de 2009, qui ré­ins­taure un lien plus étroit entre le sec­teur de pro­duc­tion et ce­lui de l’abat­tage, de même que les nou­velles règles d’ap­pro­vi­sion­ne­ment des abat­toirs qu’elle in­tro­duit pour­raient chan­ger la donne dans l’ave­nir, af­firment les deux scien­ti­fiques. À l’heure ac­tuelle, en­vi­ron 58 % des porcs se­raient pro­duits par des in­té­gra­teurs.

Cer­tains in­té­gra­teurs au­raient une meilleure ré­pu­ta­tion au­près des éle­veurs, in­diquent les cher­cheurs. En contre­par­tie, les for­fai­taires n’au­raient pas la même va­leur aux yeux des in­té­gra­teurs. La bio­sé­cu­ri­té, la per­for­mance de même que la taille et l’état de leurs bâ­ti­ments pèsent dans la ba­lance. Néan­moins, le taux de fi­dé­li­sa­tion entre éle­veurs et in­té­gra­teurs dé­montre une cer­taine sa­tis­fac­tion quant à la re­la­tion contrac­tuelle, ana­lysent les au­teurs.

En ce qui concerne les contrats, chaque in­té­gra­teur y va de sa propre fa­çon de faire. Les dif­fé­rences portent no­tam­ment sur les ser­vices of­ferts, le mode et le ni­veau de ré­mu­né­ra­tion, les pé­na­li­tés, la du­rée de l’en­tente et l’as­su­rance d’une oc­cu­pa­tion mi­ni­male des bâ­ti­ments. Ces dis­pa­ri­tés dans le conte­nu des contrats rendent leur com­pa­rai­son dif­fi­cile. De plus, très peu d’éle­veurs ont avoué avoir de­man­dé une ex­per­tise ex­terne avant d’ap­po­ser leur si­gna­ture en bas du contrat. Des ac­teurs de la fi­lière por­cine, sur­tout des éle­veurs, ont dit s’in­ter­ro­ger sur l’équi­té de cer­tains contrats et le manque gé­né­ral de trans­pa­rence.

Les deux cher­cheurs se sont aus­si pen­chés sur la ques­tion de la concur­rence entre les in­té­gra­teurs. En théo­rie, il y au­rait au Qué­bec une masse cri­tique qui per­met­trait une saine com­pé­ti­tion entre les ré­seaux. En pra­tique, cette concur­rence se se­rait ce­pen­dant es­tom­pée. D’une part, les pro­duc­teurs n’au­raient pas avan­tage à chan­ger pé­rio­di­que­ment de par­te­naires contrac­tuels au risque d’en­ta­cher leur ré­pu­ta­tion. D’autre part, les coûts de trans­port de l’ali­men­ta­tion et des porcs fe­raient en sorte que les in­té­gra­teurs sont « zo­nés », men­tionnent les au­teurs. « […] de­puis la conven­tion de mise en mar­ché de 2009, on ne peut dé­pla­cer les pro­duc­teurs [bâ­ti­ments] avant plu­sieurs an­nées, ce qui fige les parts de mar­ché d’in­té­grés et di­mi­nue la concur­rence entre ces der­niers pour l’ob­ten­tion d’éle­veurs », ajoute le rap­port. En pé­riode d’ex­pan­sion de la pro­duc­tion et de manque de places-porcs, la concur­rence se­rait par contre plus vive.

Constats

La co­or­di­na­tion ver­ti­cale a un im­pact dif­fé­rent se­lon que la pro­duc­tion sous in­té­gra­tion consti­tue une ac­ti­vi­té prin­ci­pale ou se­con­daire, conclut l’étude. « Dans le sec­teur por­cin et les pro­duc­tions ani­males en gé­né­ral, la conver­sion des ac­tifs vers d’autres pro­duc­tions est plus coû­teuse, ce qui rend le pro­duc­teur beau­coup plus dé­pen­dant de sa re­la­tion avec son contrac­tant […] », ex­pliquent An­nie Royer et Da­niel-Mer­cier Gouin.

Pour les cinq pro­chaines an­nées, le ni­veau d’in­té­gra­tion de l’in­dus­trie por­cine qué­bé­coise res­te­ra soit stable ou aug­men­te­ra, pré­disent presque tous les ac­teurs in­ter­ro­gés. Ceux-ci sont éga­le­ment as­sez op­ti­mistes quant à l’ave­nir des éle­veurs in­dé­pen­dants, mais sous cer­taines condi­tions. Les fermes nais­seurs-fi­nis­seurs si­tuées dans une zone de faible den­si­té et d’une taille per­met­tant de vendre des porcs toutes les se­maines pour­raient mieux ti­rer leur épingle du jeu. « L’ave­nir de la pro­duc­tion por­cine in­dé­pen­dante ne pour­ra être ga­ran­ti que si des pro­ces­sus de co­or­di­na­tion ver­ti­cale ef­fi­caces s’y dé­ve­loppent afin de per­mettre de contrô­ler ou à tout le moins de ré­duire la pré­va­lence de risques sa­ni­taires », concluent M. Gouin et Mme Royer.

Au Qué­bec, l’in­té­gra­tion a pris de l’am­pleur en pro­duc­tion por­cine au cours des 10 der­nières an­nées.

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