Une autre ana­lyse far­fe­lue de l’IEDM

La Terre de chez nous - - ÉDITORIAL -

Avant même le dé­but des né­go­cia­tions sur l’Ac­cord de libre-échange nord-amé­ri­cain (ALENA) et sans connaître les vé­ri­tables de­mandes amé­ri­caines, l’Ins­ti­tut éco­no­mique de Mon­tréal (IEDM) a sug­gé­ré ré­cem­ment de lar­guer la ges­tion de l’offre dans les sec­teurs ca­na­diens du lait, des oeufs et de la vo­laille en échange d’un plein ac­cès au mar­ché du bois d’oeuvre amé­ri­cain. Cette pro­po­si­tion sim­pliste dé­montre une mé­con­nais­sance des en­jeux po­li­tiques et com­mer­ciaux qui sont au coeur de cette né­go­cia­tion, tant au Ca­na­da qu’aux États-Unis. Les États amé­ri­cains qui pro­duisent du lait, des oeufs et de la vo­laille ne sont pas ceux qui vivent l’im­pact des im­por­ta­tions de bois d’oeuvre ca­na­dien. Pen­dant la re­né­go­cia­tion de l’ALENA, les sen­si­bi­li­tés spé­ci­fiques de chaque pro­vince ca­na­dienne et de chaque État amé­ri­cain se­ront dé­ter­mi­nantes. Pour l’IEDM, cette re­né­go­cia­tion semble aus­si simple qu’un échange de cartes de ho­ckey dans une cour d’école. Ayant sui­vi de nom­breuses né­go­cia­tions de ce type de­puis 2003, je peux dé­jà vous confir­mer que celle-ci ne se ré­gle­ra pas entre la ges­tion de l’offre et le bois d’oeuvre. L’ana­lyse de l’IEDM compte plu­sieurs failles, au pre­mier chef en ce qui a trait aux éco­no­mies qu’en­traî­ne­rait l’abo­li­tion de la ges­tion de l’offre pour les consom­ma­teurs ca­na­diens. Pour at­teindre les éco­no­mies avan­cées par l’Ins­ti­tut, il fau­drait que les pro­duits lai­tiers, les oeufs et la vo­laille se vendent au Ca­na­da à des prix lé­gè­re­ment in­fé­rieurs à ce qu’ils sont sur le mar­ché amé­ri­cain. Cette simple hy­po­thèse ne tient pas la route. Sur le mar­ché ca­na­dien, même dans des sec­teurs comme l’au­to­mo­bile ou la té­lé­pho­nie, les prix sont su­pé­rieurs en rai­son d’un mar­ché plus pe­tit et de coûts de dis­tri­bu­tion plus éle­vés. L’Ins­ti­tut évite éga­le­ment de s’avan­cer sur le sou­tien gou­ver­ne­men­tal né­ces­saire pour as­su­rer la conti­nui­té de nos en­tre­prises, ad­ve­nant l’abo­li­tion de la ges­tion de l’offre. Comme le men­tion­nait ré­cem­ment le pre­mier mi­nistre du Qué­bec Phi­lippe Couillard, « vous vou­lez dis­cu­ter de la ges­tion de l’offre? Ok, on va faire un deal. Il aime ça, M. Trump, les deals. Le deal qu’on va faire, c’est que vous al­lez ar­rê­ter com­plè­te­ment de sub­ven­tion­ner l’agri­cul­ture amé­ri­caine, puis là on va com­men­cer à ja­ser ». L’IEDM se trompe aus­si quand il pré­tend que les pro­duc­teurs de lait ca­na­diens pour­raient faire croître leur in­dus­trie en ex­por­tant leur pro­duc­tion comme ce­la se fait en Nou­velle-Zé­lande. C’est faire fi des condi­tions cli­ma­tiques du Ca­na­da. Il fai­sait -22 °C chez moi ce ma­tin et les ani­maux ne sor­ti­ront pas de l’étable avant mai pro­chain. Il faut vrai­ment être de mau­vaise foi pour faire abs­trac­tion d’un fac­teur aus­si dé­ter­mi­nant en agri­cul­ture. Se­lon une étude réa­li­sée en 2015 par le Bos­ton Con­sul­ting Group (BCG) pour le compte d’Agro­pur, la fin de la ges­tion de l’offre dans l’in­dus­trie lai­tière am­pu­te­rait de 2 à 3,5 G$ le pro­duit in­té­rieur brut (PIB) du Ca­na­da et en­traî­ne­rait la fer­me­ture de 4 500 à 6 000 fermes lai­tières, alors que 40 % de la trans­for­ma­tion dé­mé­na­ge­rait vers d’autres pays. L’at­ti­tude de l’IEDM s’ap­pa­rente en quelque sorte au cou­rant créa­tion­niste. Les faits sont ac­ces­soires et les ar­gu­ments les plus sen­sés, comme ceux dé­crits plus haut, ne l’ébranle pas. Il a foi en un mo­dèle éco­no­mique qui, on le voit, fa­vo­rise un peu plus chaque jour la concen­tra­tion de la ri­chesse et qui consi­dère le ci­toyen comme un simple consom­ma­teur. Des consi­dé­ra­tions comme les coûts en­gen­drés par la perte de mil­liers de fermes, ré­par­ties sur l’en­semble du ter­ri­toire ca­na­dien, sont se­con­daires. L’IEDM re­fuse même de consi­dé­rer que le cli­mat peut confé­rer un avan­tage à cer­tains pays en ma­tière agri­cole. Il est très dif­fi­cile de dé­battre du su­jet en de telles cir­cons­tances.

MAR­CEL GRO­LEAU Pré­sident gé­né­ral de l’Union des pro­duc­teurs agri­coles

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