Cette sai­son morte… tel­le­ment vi­vante!

La Terre de chez nous - - MA PASSION AGRICOLE - JU­LIE TROTTIER

Chez nous, on di­rait que les sai­sons sont dé­ca­lées. Bien sûr, de­hors, c’est blanc et froid, aus­si froid que puisse l’être le nord du Lac-Saint-Jean en plein coeur de l’hi­ver. Par contre, entre les murs de ma ber­ge­rie, c’est le prin­temps. Oui, oui, le prin­temps. Comme le di­sait si bien Fé­lix Le­clerc dans son hymne au prin­temps : « … dans l’étable crient les nou­veau-nés. » Si la sai­son des nais­sances est sy­no­nyme de cette mer­veilleuse sai­son, eh bien, j’ai la chance d’y être.

Quelle joie pour moi d’ou­vrir la porte le ma­tin et d’en­tendre un bê­le­ment tout pe­tit, tout frêle, tout nou­veau. Parce que oui, avec les an­nées, on en vient à re­con­naître le cri d’un nou­veau-né, dif­fé­rent de ce­lui d’un agneau de deux ou trois jours. L’oreille aguer­rie de la ber­gère en moi est tou­jours à l’af­fût de cette mer­veilleuse mu­sique, chaque ma­tin, de la mi-jan­vier à la mi-juillet.

Cette pé­riode est celle que j’af­fec­tionne le plus, même si, à la fin juillet, je suis bien contente d’avoir un pe­tit ré­pit de bé­bés pour quelques mois.

Ce temps de l’an­née, bien que des plus mo­ti­vants, ap­porte aus­si son lot de pe­tits mal­heurs puis­qu’à tra­vers cette fré­né­tique valse des nais­sances, la mort réus­sit tou­jours à s’em­pa­rer de quelques pe­tites vies. Mal­gré le fait que je fasse tout en mon pou­voir pour la te­nir la plus loin pos­sible, c’est im­man­quable, chaque an­née, quelques-uns s’éteignent sans que mes soins aient por­té fruit.

C’est tou­jours avec le coeur gros que je me dis que le pro­chain, je ne lui laisse- rai pas. Je re­double donc de pru­dence et d’at­ten­tions en­vers les plus faibles.

Heu­reu­se­ment, il s’en trouve tou­jours quelques-uns qui échappent à cette fa­ta­li­té. Ceux que j’ap­pelle af­fec­tueu­se­ment mes pe­tits « grée­ments » réus­sissent tant bien que mal à faire un pied de nez à cette mort si cruelle pour la ber­gère que je suis. Avec une im­mense fier­té, je les vois tran­quille­ment re­mon­ter la pente, prendre du mieux et de­ve­nir de plus en plus vi­gou­reux. Alors là, je me dis que nous avons bien tra­vaillé.

Évi­dem­ment, je sais bien que cet agneau trop pe­tit n’au­rait pas sur­vé­cu sans mon aide, ou ce­lui avec sa pe­tite patte croche, ou même le pe­tit der­nier d’une gang de quatre, dont la ma­man n’a pas de temps à lui consa­crer. Je sais aus­si que ces agneaux res­te­ront un peu plus long­temps avec moi, mais pour moi, il est pri­mor­dial de leur don­ner leur chance.

J’ai dé­ci­dé il y a main­te­nant 14 ans de vivre de cette pro­duc­tion. Pour moi, chaque vie est pré­cieuse et c’est mon de­voir de la pro­té­ger.

Bien sûr, je suis pro­duc­trice d’agneaux et, consé­quem­ment, il doit y avoir une fin pour mes bêtes. Ain­si va la vie pour tous les éle­veurs de ce monde, mais chaque fois, j’ai le sen­ti­ment du de­voir ac­com­pli, d’avoir me­né à bien ce à quoi je suis des­ti­née. Même si j’ai long­temps pleu­ré cer­tains dé­parts, main­te­nant, je suis fière de mon éle­vage, fière de la ma­nière dont mes ani­maux sont trai­tés et soi­gnés, fière d’of­frir un pro­duit de qua­li­té, éle­vé avec amour, pas­sion et soin. Agri­mom.ca, le blogue si­gné par des agri­cul­trices

Quelle joie pour moi d’ou­vrir la porte le ma­tin et d’en­tendre un bê­le­ment tout pe­tit, tout frêle, tout nou­veau.

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