CUSTEAU

Le dé­tour obli­gé en ter­ri­toire pa­les­ti­nien

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La flam­bée de vio­lence à Ga­za ne s’apai­sait pas. Quelques jours avant mon dé­part pour TelA­viv, les chaînes de nou­velles en conti­nu me ren­voyaient des images de Jé­ri­cho et de Beth­léem, en Cis­jor­da­nie, bar­ri­ca­dées. Les rues, même en plein jour, sem­blaient dé­sertes. La si­tua­tion po­li­tique ap­pa­rais­sait ten­due.

Bien en­ten­du, les tou­ristes ne sont pas ad­mis à Ga­za. Au mo­ment des com­bats, même une par­tie du sud d’Is­raël était dé­con­seillée aux tou­ristes. Un tir de mor­tier s’est d’ailleurs frayé un che­min dans la ré­gion du dé­sert de Ne­gev, où je consi­dé­rais de m’aven­tu­rer. En août, une ro­quette s’est échouée près de la ville de Be’er She­va.

Il m’ap­pa­rais­sait tout à fait es­sen­tiel, à tout le moins, de vi­si­ter la Cis­jor­da­nie pour com­prendre la réa­li­té des ter­ri­toires pa­les­ti­niens oc­cu­pés. Il faut tou­te­fois consi­dé­rer le moyen de tra­ver­ser le mur qui sé­pare Is­raël de la Cis­jor­da­nie. Par exemple, cer­taines com­pa­gnies de lo­ca­tion re­fusent que leurs voi­tures tra­versent en Cis­jor­da­nie. Les tours gui­dés et l’au­to­bus de­viennent des op­tions plus fa­ciles.

À par­tir de Tel-Aviv et Jé­ru­sa­lem, plu­sieurs com­pa­gnies pro­posent ef­fec­ti­ve­ment de vi­si­ter Ra­mal­lah, Beth­léem et Jé­ri­cho dans une même jour­née. D’autres sug­gèrent plu­tôt de s’at­tar­der à Hé­bron. Mea

culpa, mon ho­raire ne me per­met­tait qu’une courte jour­née à Beth­léem, ce qui est lar­ge­ment in­suf­fi­sant.

In­suf­fi­sant parce qu’on veut bien s’im­pré­gner de l’at­mo­sphère, dé­am­bu­ler non­cha­lam­ment dans les rues, faire un cro­chet par le mar­ché pu­blic et man­ger au car­ré... Man­ger. Si on veut com­prendre toute la dy­na­mique des re­la­tions ten­dues dans ce coin du monde, peut-être est-il pré­fé­rable d’y pas­ser la nuit, de se trou­ver un guide non seule­ment pour les at­trac­tions prin­ci­pales, mais aus­si pour s’aven­tu­rer dans un camp de ré­fu­giés. Pour­quoi pas?

J’ai pris le trans­port pu­blic près de la porte de Da­mas, aux li­mites de la vieille ville de Jé­ru­sa­lem. L’au­to­bus nous conduit di­rec­te­ment à Beth­léem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu aper­ce­voir un poste de contrôle, per­sonne n’a de­man­dé de voir notre pas­se­port.

Dès lors, des chauf­feurs de taxi pro­posent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait rai­son­nable. S’ils sont fermes et qu’ils n’aban­donnent pas au pre­mier re­fus, ils ne se montrent ja­mais agres­sifs comme cer­tains mar­chands dans les villes tou­ris­tiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une ca­rac­té­ris­tique qui m’a sau­té aux yeux : l’ama­bi­li­té de gens de Beth­léem.

Au car­ré Man­ger, j’ai ache­té des cartes pos­tales en ou­bliant que je ne pour­rais pas les pos­ter, avec leur timbre pa­les­ti­nien, une fois ren­tré à Jé­ru­sa­lem. Pour presque rien, j’y ai man­gé un plat ty­pique, le mu­sa­khan, com­po­sé de pou­let, d’oi­gnons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une bou­tique de sou­ve­nirs à quelques pas de là, le pro­prié­taire m’a of­fert de grim­per un es­ca­lier, dans l’ar­rière-bou­tique, pour ap­pré­cier la vue qu’il a de son toit.

Bien sûr qu’il faut aus­si s’ar­rê­ter à l’église de la Na­ti­vi­té, qu’on soit croyant ou pas. Une étoile re­couvre l’en­droit où Jé­sus se­rait né. On peut dou­ter de la pré­ci­sion avec la­quelle on a iden­ti­fié le lieu et on peut se sur­prendre qu’il se trouve dans une toute pe­tite cha­pelle, mais il s’agit néan­moins d’un lieu d’im­por­tance pour la re­li­gion ca­tho­lique.

Une fois le pè­le­ri­nage ter­mi­né, j’ai pris la di­rec­tion du mur qui marque la fron­tière de la Cis­jor­da­nie, non seule­ment pour y re­pé­rer quelques oeuvres du cé­lèbre Bank­sy, mais pour prendre la me­sure de la di­vi­sion entre ces peuples vi­vant côte à côte. Au pre­mier coup d’oeil, il reste dif­fi­cile de com­prendre cette réa­li­té. Les tou­ristes pho­to­gra­phient les graf­fi­tis et les oeuvres plus lé­chées, mais com­bien ré­flé­chi­ront en­suite à leur si­gni­fi­ca­tion?

On y voit des mes­sages de paix ou des blagues cy­niques qui font rire jaune dans l’es­poir d’éveiller les consciences. « Quand McDo­nald’s se trouve de l’autre cô­té de ta pri­son ex­té­rieure, im­pro­vise, adapte-toi, sur­passe-toi », lit-on sur une des oeuvres. « Faites de l’hou­mous, pas des murs (Make hum­mus, not walls) », est l’un des graf­fi­tis les plus po­pu­laires.

C’est sans comp­ter les mots d’en­fants, pu­bliés sur de grands pan­neaux, comme ce­lui d’Ad­nan, qui rêve d’un camp d’été à l’ex­té­rieur des murs. Il rêve d’être un créa­tif qui sau­ra trans­for­mer le mur. Le trans­for­mer pour qu’il soit sans dan­ger et qu’il ne per­mette plus d’em­pri­son­ner les gens.

J’ai pour­sui­vi ma route vers le camp de ré­fu­giés Ai­da, où je suis ar­ri­vé trop tard pour me trou­ver un guide qui sau­rait m’ex­pli­quer sa réa­li­té. Là, un camp de ré­fu­giés, c’est un quar­tier avec de vraies mai­sons et des écoles... On dit qu’il faut se mé­fier du calme dans ces quar­tiers, parce que les ma­ni­fes­ta­tions ap­pa­raissent très ra­pi­de­ment. Le long du mur, qui en­cercle la po­pu­la­tion d’Ai­da, une voi­ture dé­mon­tée gît sur un tas de dé­chets. Dans les rues, des en­fants font fi de leur si­tua­tion, s’amusent comme le font des en­fants, et en pro­fitent pour ta­qui­ner les tou­ristes. De­puis 1998, un centre cul­tu­rel vise à or­ga­ni­ser la ré­sis­tance non vio­lente à tra­vers la connais­sance et l’art.

La jour­née ti­rant à sa fin, je n’ai pu que re­par­tir avec le trans­port pu­blic en me di­sant qu’il m’au­rait fal­lu bien plus de temps pour tout sai­sir de la réa­li­té pa­les­ti­nienne. Ce se­ra pour une pro­chaine fois.

Sur le che­min du re­tour, l’au­to­bus s’est im­mo­bi­li­sé au point de contrôle. Des mi­li­taires sont sim­ple­ment mon­tés dans le vé­hi­cule pour je­ter un oeil ra­pide à nos pas­se­ports avant de nous lais­ser fi­ler.

— PHO­TO LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

Un mar­chand in­vite les tou­ristes à grim­per sur le toit de son com­merce pour leur of­frir une vue im­pre­nable sur Beth­léem.

— PHO­TO LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

L’oeuvre Make hum­mus not walls est l’une des plus po­pu­laires sur le mur de Beth­léem.

jo­na­than.custeau@la­tri­bune.qc.ca

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