SEULE AUX COM­MANDES

La Tribune - - ARTS - GE­NE­VIÈVE BOU­CHARD

QUÉ­BEC — Sa­lo­mé Le­clerc a sou­vent par­lé d’elle-même à la troi­sième per­sonne au cours de notre en­tre­tien. Pas parce qu’elle se prend pour une autre, ras­su­rez­vous. Mais l’au­teure-com­po­si­tri­cein­ter­prète s’est tel­le­ment at­tri­bué de rôles dans la créa­tion de son nou­vel al­bum — fin seule, elle a écrit, com­po­sé, ar­ran­gé et réa­li­sé ses nou­velles chan­sons, en plus de jouer de la ma­jo­ri­té des ins­tru­ments — qu’il a bien fal­lu qu’elle com­par­ti­mente!

Pour son troi­sième ef­fort, Les choses

ex­té­rieures (en ma­ga­sin de­puis hier), la mu­si­cienne a dé­ci­dé de tes­ter ses li­mites. « Je ne pen­sais ja­mais me rendre aus­si loin dans l’au­to­suf­fi­sance, si on peut dire. Ça m’a pris beau­coup de temps. Ç’a été de loin le plus grand dé­fi de ma car­rière », ajoute-t-elle.

Pour Sa­lo­mé Le­clerc, la mis­sion ini­tiale en était une de réa­li­sa­tion. Après avoir tra­vaillé avec la Fran­çaise Emi­ly Loi­zeau pour son pre­mier al­bum (Sous les arbres, 2011) et co­réa­li­sé le deuxième

(27 fois l’au­rore, 2014) avec son com­plice Phi­lippe Brault, l’heure était ve­nue d’en­trer en stu­dio seule aux com­mandes.

« C’est comme si, de­puis tou­jours, je vou­lais en ar­ri­ver là », ré­sume la prin­ci­pale in­té­res­sée, qui a pous­sé le tra­vail so­lo plus loin en al­lant jus­qu’à jouer elle-même de la plu­part des ins­tru­ments… Chose qui n’était pas pré­vue au dé­but du pro­ces­sus.

« Trois jours avant le stu­dio, les gars étaient cal­lés pour ve­nir [jouer] », confirme Sa­lo­mé Le­clerc à pro­pos des Phi­lippe Brault et Jo­sé Ma­jor, qui l’ac­com­pagnent sur les planches. Et c’est jus­te­ment en son­geant à cette ex­pé­rience qu’elle s’est ra­vi­sée, évo­quant un sou­ci de « pro­té­ger la chan­teuse de la gui­ta­riste » en elle.

« Ça se passe comme ça en show : la gui­ta­riste tripe et elle veut les ac­co­ter. Et elle les ac­cote sou­vent, je pense. Mais elle prend beau­coup de place. En­suite, il y a la chan­teuse qui se ra­joute peut-être plus ti­mi­de­ment par-des­sus tout ça », dé­crit l’ar­tiste au timbre tex­tu­ré, qui os­cille entre une cha­leur un brin rauque et des teintes plus aé­riennes.

« J’avais l’im­pres­sion d’échap­per quelque chose, re­prend-elle. Je suis vrai­ment contente d’avoir écou­té la pe­tite voix en moi, qui était bien in­ti­mi­dée de leur dire ça. C’est quand même un gros move, parce que tu doutes beau­coup, aus­si, dans des mo­ments comme ça. Fi­na­le­ment, c’était la voie à prendre. Je vou­lais lais­ser le plus pos­sible la place à la voix et aux textes. Mais ç’a fait en sorte que j’ai été plus mu­si­cienne que ja­mais, parce que fi­na­le­ment, j’ai joué de tout. »

L’EN­SEMBLE FAIT LA FORCE

La culture du simple — à la­quelle contri­buent les pla­te­formes de dif­fu­sion en conti­nu —, très peu pour Sa­lo­mé Le­clerc. « J’écris vrai­ment un tout, un en­semble, confirme-t-elle. Dès la pre­mière chan­son, je vois le vi­nyle. Ma ma­nière d’écou­ter la mu­sique, c’est aus­si par al­bums. J’y vais très ra­re­ment par play­lists. Je suis en­core nour­rie par ça. C’est l’en­semble qui fait la force de la chose. »

Pour ce troi­sième cha­pitre de sa dis­co­gra­phie, l’au­teure-com­po­si­trice-in­ter­prète avait plus que ja­mais la vo­lon­té de sor­tir du cadre. Il n’y avait donc qu’elle, des ins­tru­ments et toutes les voies ou­vertes. « C’est ver­ti­gi­neux, avance-t-elle. Ma vo­lon­té dans tout ça, c’était de me re­trou­ver en stu­dio avec un pre­neur de son. Je vou­lais une li­ber­té to­tale. Je vou­lais fa­bri­quer mon al­bum de la même ma­nière que je fais mes ma­quettes, chez moi. »

Les consignes lais­sées au pre­neur de son Sé­bas­tien Blais-Mont­pe­tit étaient claires : « Seb, tu en­re­gistres tout! » cite Sa­lo­mé Le­clerc. En ré­sultent toutes sortes de pe­tits sons fantômes qui s’in­vitent ça et là sur Les choses ex­té­rieures. « Pour moi, c’est une ma­nière d’ame­ner le cô­té brut que je vou­lais sur l’al­bum, pré­cise-t-elle. Je vou­lais ce cô­té na­tu­rel. Je ne vou­lais rien dé­na­tu­rer, rien asep­ti­ser. Ça ajoute un cô­té très cha­leu­reux à la chose. »

PE­TITS FILMS

De quoi aus­si of­frir à la créa­trice beau­coup de ma­tière pre­mière pour ce qu’elle dé­crit comme un « bri­co­lage », où cer­tains élé­ments ont été cou­pés d’une pièce pour fi­na­le­ment se re­trou­ver dans une autre, par exemple. De quoi aus­si in­fluen­cer la forme plus libre des chan­sons, qui s’offrent sou­vent des dé­tours mé­lo­diques et des chan­ge­ments d’am­biances.

« C’est comme des pe­tits films. C’est peut-être à cause du col­lage. J’y se­rais pro­ba­ble­ment dif­fi­ci­le­ment ar­ri­vée avec d’autres mu­si­ciens, parce que je me se­rais juste lais­sé em­por­ter par un riff et on au­rait fait une toune avec ça », ob­serve la mu­si­cienne, pour qui le pro­ces­sus de créa­tion s’ap­pa­rente à du « dé­brous­saillage », à une avan­cée « à tâ­tons ».

À mi-par­cours, Sa­lo­mé Le­clerc est d’ailleurs al­lée cher­cher le re­gard ex­té­rieur d’An­toine Cor­ri­veau, dont l’ap­port a fi­na­le­ment été si si­gni­fi­ca­tif qu’elle lui a don­né le titre de di­rec­teur ar­tis­tique. « Je lui par­lais de ma pro­duc­tion, je lui di­sais que la réa­li­sa­trice com­men­çait à dou­ter, qu’elle n’était pas tou­jours convain­cue, re­late-t-elle. Et quand la réa­li­sa­trice n’est pas convain­cue, l’au­teure-com­po­si­trice ne l’est pas plus… Et l’ar­ran­geuse ne sait pas où se gar­ro­cher dans ce temps-là. Il m’a dit : “En­voie-moi les chan­sons, je suis bien willing de les écou­ter et de te don­ner mon avis." C’est par­ti sim­ple­ment de ça. »

— PHO­TO JER­RY PI­GEON

Le troi­sième al­bum de Sa­lo­mé Le­clerc, Les choses ex­té­rieures, est pa­ru hier sur éti­quette Au­dio­gram.

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