AU ROYAUME DES DI­VAS D’HI­VER

La Tribune - - ARTS MAGAZINE - KA­RINE TREM­BLAY ka­rine.trem­[email protected]

Au­pa­ra­vant confi­nées aux grandes villes et aux bars gais, les drag queens osent dé­sor­mais don­ner des spec­tacles en ré­gion et dans des salles des­ti­nées au grand public. Par exemple, l’Hô­tel du parc Or­ford a ac­cueilli la troupe de Mi­chel Do­rion trois fois en 2016. Ma­do Lamotte y est ve­nue en 2017 ain­si qu’au Centre d’art de Rich­mond. Pen­dant ce temps, de­puis deux ans, la drag queen Bar­ba­da (Sé­bas­tien Pot­vin) lit des contes dans des bi­blio­thèques et des gar­de­ries de Mon­tréal, ques­tion de fa­mi­lia­ri­ser les tout-pe­tits à la di­ver­si­té. En­vie d’abattre quelques mythes et pré­ju­gés? Les Grands-Ducs de Wel­ling­ton, bar sher­broo­kois pos­sé­dant sa troupe mai­son de drags, cé­lèbre son pre­mier an­ni­ver­saire au­jourd’hui par la soi­rée Chu­cho­te­ries. Et lun­di, le Gra­na­da ac­cueille Les reines de

Noël, réunis­sant huit de ces ar­tistes flam­boyants qui ne craignent nul­le­ment que l’on re­mette leur vi­ri­li­té en cause. STEVE BER­GE­RON SHER­BROOKE — Jean-Fran­çois Gue­vre­mont rê­vait d’un spec­tacle de drag queens à grand dé­ploie­ment avec beau­coup de monde sur scène, un texte étof­fé, des nu­mé­ros ori­gi­naux, une mise en scène or­ches­trée. Bref, quelque chose de gros.

Le temps des Fêtes était le par­fait pré­texte pour tis­ser une pro­duc­tion qui pou­vait se pro­me­ner de salle en salle. Et, idéa­le­ment, d’an­née en an­née.

« C’est comme un fan­tasme qui se réa­lise. J’ai­me­rais que ça de­vienne un spec­tacle tra­di­tion­nel de dé­cembre, un show qui est pré­sen­té à tra­vers la pro­vince », ex­plique le Mont­réa­lais. Di­rec­teur de la pro­gram­ma­tion et des res­sources hu­maines chez Fier­té Mon­tréal, il fait che­min dans le show­biz de la drag sous le nom de Ri­ta Ba­ga. Pour l’en­tre­vue, il laisse toute la place à son per­son­nage de scène. Sa robe rose pé­tant au dé­col­le­té plon­geant at­tire le re­gard. Sou­liers do­rés aux ver­ti­gi­neux ta­lons com­pen­sés, vi­brante per­ruque pas­tel cou­pée au car­ré, ma­quillage ap­puyé : au­cun dé­tail n’est lais­sé au ha­sard. Ri­ta a du ba­gou et des goûts clin­quants.

Dans son ar­moire, les cos­tumes les plus ex­tra­va­gants cô­toient les per­ruques im­pro­bables et les chaus­sures à paillettes. Et de la paillette, il y en au­ra dans Les Reines de Noël.

« J’ai écrit cette pièce de théâtre qui se passe dans le temps des Fêtes parce que je ca­pote sur Noël. C’est un soir de réveillon, je re­çois du monde chez nous, et c’est vrai­ment ins­pi­ré de ce qui se passe dans ma fa­mille. Les drags jouent pas mal toutes mes ma­tantes. J’ai juste chan­gé leurs noms, mais elles vont se re­con­naître. Le public va sans doute aus­si trou­ver quelques res­sem­blances avec des membres de sa fa­mille. On a beau­coup joué sur les contrastes pour cam­per dif­fé­rents types de per­son­nages. Comme dans tout bon par­ty de fa­mille qué­bé­cois, il va y avoir des mon­tagnes russes d’émo­tions, mais tout ça reste fes­tif », ré­sume Ri­ta.

Sur les planches, ils se­ront plus d’une quin­zaine à en­chaî­ner nu­mé­ros et chan­sons.

« On est huit drags, mais il y a aus­si des dan­seurs, des ac­teurs et un groupe de musique, le Wild­wood Fa­mi­ly. Il y a des bouts chan­tés et du lip­sync, mais ce ne sont pas que des titres de Noël. On a aus­si in­clus des chan­sons qué­taines du ré­per­toire qué­bé­cois. Ça va être fa-bu-lous. »

Et grand public. Le spec­tacle a beau être épi­cé, il reste de bon goût.

« Les en­fants sont les bien­ve­nus. Ça aus­si, c’est as­sez nou­veau : as­so­cier les drags à une pro­duc­tion pour tous. Mais on l’a pen­sée et écrite avec le sou­ci de res­ter dans le po­li­ti­cal­ly cor­rect en soi­gnant le vi­suel, le propos et le ni­veau de lan­gage. C’est une bonne fa­çon d’ini­tier nos jeunes à notre art fas­ci­nant. Nos per­son­nages sont des ca­ri­ca­tures. Tout le monde va y trou­ver son compte. Je pense au film Les In­croyables, par

exemple : il fait rire les en­fants, mais le deuxième de­gré re­joint aus­si les pa­rents. »

SUR­PRE­NANT CHE­MIN

Jean-Fran­çois Gue­vre­mont n’avait ja­mais en­vi­sa­gé de faire des

shows de drag. Au­tour, on lui di­sait qu’il avait l’hu­mour pour, qu’il fe­rait une for­mi­dable « ma­tante Ri­ta ». À l’oc­ca­sion de l’an­ni­ver­saire d’un ami, il a osé. Pour la blague, il a en­fi­lé per­ruque et cos­tume après s’être gri­mé. Avec deux autres co­pains eux aus­si far­dés, il a en­chaî­né les blagues de­vant les amis.

L’ac­cueil a été plus que cha­leu­reux. Le trio a eu du fun. Suf­fi­sam­ment pour avoir en­vie de ré­pé­ter l’ex­pé­rience.

« De fil en ai­guille, on s’est mis à en faire pas mal, mais à l’époque, je ne pre­nais pas ça au sé­rieux. Je ne met­tais pas les mêmes ef­forts sur mon cos­tume. »

Mais ce­la a fi­ni par de­ve­nir sé­rieux. Dans son em­blé­ma­tique ca­ba­ret, Ma­do Lamotte lui a confié les rênes de sa soi­rée du mar­di.

« J’aime que ce soit un art com­plet qui me per­met de com­bi­ner plein de choses, comme le chant, la danse, l’hu­mour, le jeu, le ma­quillage. Je sens qu’il y a un re­gain de po­pu­la­ri­té pour l’uni­vers des drag queens. En quelques an­nées, les per­cep­tions ont beau­coup chan­gé. Il y a da­van­tage d’ou­ver­ture. Et pas qu’à Mon­tréal. » Qu’un spec­tacle comme Les

Reines de Noël se pro­mène dans dif­fé­rents coins du Qué­bec, c’est dé­jà un signe que les temps changent.

« J’adore al­ler à la ren­contre du public à l’ex­té­rieur de la mé­tro­pole, parce qu’il a sou­vent moins l’ha­bi­tude. On est da­van­tage dans la dé­cou­verte, ça rit fort et beau­coup. L’ac­cueil est sou­vent plus qu’en­thou­siaste. »

— PHOTO SPECTRE MÉ­DIA, JES­SI­CA GAR­NEAU

Jean-Fran­çois Gue­vre­mont, alias Ri­ta Ba­ga

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