Slàv... 2.0

La Tribune - - ARTS MAGAZINE - STEVE BER­GE­RON steve.ber­ge­[email protected]­tri­bune.qc.ca

SHER­BROOKE — Véronique Lau­zon a vu l’af­faire Slàv de très près. La jour­na­liste de La Presse + a non seule­ment cou­vert la ma­ni­fes­ta­tion des op­po­sants de­vant le Théâtre du Nou­veau Monde, le 26 juin 2018, mais elle a aus­si recueilli le cri du coeur de Bet­ty Bo­ni­fas­si, alors hos­pi­ta­li­sée en rai­son d’une triple frac­ture à la che­ville — cause des deux pre­mières an­nu­la­tions du spec­tacle, avant que le Festival in­ter­na­tio­nal de jazz de Mon­tréal dé­cide de faire su­bir le même sort au reste des re­pré­sen­ta­tions.

C’est quelques jours plus tard que Véronique Lau­zon a vrai­ment consta­té l’am­pleur de la po­lé­mique, plus pré­ci­sé­ment sur la route de Qué­bec, alors qu’elle se ren­dait cou­vrir la par­ti­ci­pa­tion de Bet­ty Bo­ni­fas­si au spec­tacle en hom­mage à Luc Pla­mon­don sur les plaines d’Abra­ham, le 10 juillet.

« J’écou­tais, sur CBC, une tri­bune au cours de la­quelle des gens de par­tout au Ca­na­da don­naient leur opi­nion sur Slàv. J’ai pris conscience que ce­la avait pris des pro­por­tions gi­gan­tesques et que l’af­faire mé­ri­tait vrai­ment un re­por­tage long, voire un do­cu­men­taire. Bet­ty avait le même sen­ti­ment que moi, elle se de­man­dait com­ment ré­agir à tout ça. En­semble, nous avons pen­sé qu’un do­cu­men­taire qui per­met­trait d’ou­vrir la conver­sa­tion et fe­rait une place à tout le monde, tant les op­po­sants que les ar­tistes, se­rait une bonne idée. »

La jour­na­liste a ain­si re­cru­té Pam­ple­mousse Mé­dia (mai­son de pro­duc­tion co­di­ri­gée par France Beau­doin) de même que le réa­li­sa­teur Ar­naud Bou­quet, le­quel a in­sis­té pour qu’une per­sonne afro-des­cen­dante soit aus­si par­tie pre­nante du pro­jet.

« Pour moi, c’est un su­jet mar­quant. On se sou­vien­dra de cette po­lé­mique dans plu­sieurs an­nées en­core, es­time Ar­naud Bou­quet. Mais on ne pou­vait pas, in­tel­lec­tuel­le­ment et sen­si­ble­ment, faire un do­cu­men­taire comme ce­lui-là sans avoir un ou une par­te­naire afro-des­cen­dante, qui, par sa pos­ture et son ba­gage cul­tu­rel, au­rait une lec­ture et une vi­sion dif­fé­rentes. Aus­si parce que cette af­faire, si elle n’a peut-être pas sus­ci­té l’at­ten­tion de tous les Qué­bé­cois blancs, a très cer­tai­ne­ment in­ter­pel­lé la qua­si-ma­jo­ri­té des Qué­bé­cois afro-des­cen­dants. »

« J’ai l’ha­bi­tude de dire à la blague que ma ré­ac­tion à l’in­vi­ta­tion d’Ar­naud n’a pas été oh yes! mais

oh shit! » confie la co­réa­li­sa­trice Ma­ryse Le­ga­gneur, qui a d’abord craint de rou­vrir une boîte de Pan­dore. « Sur­tout que le re­cul était re­la­ti­ve­ment court. La contro­verse est en­core dé­bat­tue et di­gé­rée au­jourd’hui. C’est l’angle d’ou­ver­ture et de dia­logue du do­cu­men­taire qui m’a fait em­bar­quer. Ar­naud, Véronique et moi n’avons pas été seule­ment des ob­ser­va­teurs : nous avons créé des ren­contres. Et nos in­ter­ve­nants ont eu l’au­dace de s’as­seoir en­semble et de se par­ler. »

PAN­SER LES BLES­SURES

En­tends ma voix, qui se­ra pré­sen­té lun­di et mar­di sur la chaîne ArTV, com­porte donc plu­sieurs en­tre­vues en duos, avec des par­ti­ci­pants aux idées di­ver­gentes, mais qui ac­ceptent d’en dis­cu­ter. Outre Ro­bert Le­page et Bet­ty Bo­ni­fas­si, le do­cu­men­taire re­cueille aus­si les propos de Lor­raine Pin­tal, di­rec­trice du TNM, Jacques-An­dré Du­pont, PDG du FIJM, le chan­teur hip-hop et his­to­rien Webs­ter de même que le mu­si­cien et disque-jo­ckey trans Lu­cas Char­lie Rose. On s’en doute, ils n’ont pas tous ac­cep­té avec la promp­ti­tude d’un scout.

« On s’est ren­du compte qu’à peu près tout le monde avait été bles­sé par cette his­toire. Il y a eu des mots durs et dou­lou­reux l’été der­nier. Il nous a fal­lu les ras­su­rer, dire qu’on ne vou­lait pas ra­vi­ver la po­lé­mique. Cer­tains, comme Webs­ter, en avaient marre de tout ça et trou­vaient qu’on les avait as­sez en­ten­dus. Webs­ter a ac­cep­té dès qu’on lui a pro­po­sé une ren­contre avec Bet­ty. Pour lui, c’était un pas vers la dis­cus­sion », rap­portent Ar­naud Bou­quet et Véronique Lau­zon.

« L’idée n’était pas de les convaincre, mais qu’ils soient convain­cus eux-mêmes de faire par­tie du dia­logue. Il nous a fal­lu

être très à l’écoute, pré­cise Ma­ryse Le­ga­gneur. Cer­tains ont dou­té après avoir dit oui. Heu­reu­se­ment, nous n’avons pas per­du trop de joueurs. »

L’équipe d’En­tends ma voix a même eu ac­cès aux ré­pé­ti­tions de la nou­velle ver­sion de Slàv, in­ter­vie­want les comédiennes et chan­teuses de la dis­tri­bu­tion.

Évi­dem­ment, le do­cu­men­taire ne règle pas toutes les dis­sen­sions. « Cer­tains de­meurent in­flexibles mal­gré le dia­logue. Ro­bert Le­page tient tou­jours à sa li­ber­té d’ex­pres­sion. Mais il y a un vé­ri­table dé­sir de ré­flé­chir en­semble. Jac­quesAn­dré Du­pont a été très in­ter­pel­lé par le do bet­ter! lan­cé par le groupe No­ma­dic Mas­sive », men­tionnent Véronique Lau­zon et Ar­naud Bou­quet.

« Il parle d’un point de bas­cule, pour­suit Ma­ryse Le­ga­gneur. Pour lui, l’air du temps a chan­gé en été 2018. Le seuil de conscience est autre. Le dé­bat va conti­nuer, des gens s’ini­tient à l’ap­pro­pria­tion cultu­relle, au ra­cisme sys­té­mique, à la re­pré­sen­ta­tion des mi­no­ri­tés. Mais on est seule­ment au dé­but de quelque chose, qui va bien au-de­là de Slàv.»

ENTRE VOL ET HOM­MAGE

Jus­te­ment, qu’en est-il de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle, cette ex­pres­sion si sou­vent lan­cée du­rant la contro­verse, cha­cun sem­blant avoir sa dé­fi­ni­tion, dif­fé­rente de celle de l’autre?

« Dans le do­cu­men­taire, op­po­sants et créa­teurs portent cha­cun leur vi­sion de ce que c’est ou de ce que ce n’est pas, rai­son pour la­quelle nous avons fait in­ter­ve­nir des gens, ac­ti­vistes et in­tel­lec­tuels, qui se sont vrai­ment pen­chés sur la ques­tion. Nous avons fait la même chose avec le ra­cisme sys­té­mique et la sous-re­pré­sen­ta­ti­vi­té. Mais on s’en­tend pour dire qu’on est ici dans une équa­tion beau­coup plus com­plexe qu’une simple dé­fi­ni­tion », sou­ligne Ma­ryse Le­ga­gneur.

« On peut dire qu’avec l’ap­pro­pria­tion cultu­relle, l’ai­guille os­cille entre l’hom­mage et le vol », ajoute Ar­naud Bou­quet, qui croit que le coeur du pro­blème de la pre­mière ver­sion de Slàv n’est pas tant l’ap­pro­pria­tion cultu­relle que la re­pré­sen­ta­tion des mi­no­ri­tés.

« Quand la contro­verse a écla­té, je pense que la plu­part des gens comme moi ont été cho­qués qu’on in­ter­dise à Ro­bert Le­page de faire un spec­tacle. Lors­qu’on a su en­suite qu’il y avait des Blancs qui jouaient des es­claves, on s’est dit qu’il au­rait quand même pu faire un pe­tit ef­fort pour une dis­tri­bu­tion plus na­tu­ra­liste. Si des Blancs qué­bé­cois ont eu cette ré­ac­tion, ima­gi­nez ce qu’ont res­sen­ti les com­mu­nau­tés noires qué­bé­coises lors­qu’elles ont ap­pris qu’on ra­con­tait leur his­toire et qu’elles ne s’y voyaient pas. C’est là que ça a cas­sé. »

RÉ­CON­CI­LIA­TION PAR L’ART

En­tends ma voix aborde aus­si quelques pistes et gestes de so­lu­tions. Du moins, rap­porte le trio, il y a un sou­hait de faire mieux.

« Ro­bert Le­page le di­sait lui­même dans sa lettre : il re­ven­dique fer­me­ment son droit de jouer l’autre, mais il re­con­naît l’im­por­tance de faire plus at­ten­tion avec cer­tains su­jets. Il a d’ailleurs in­vi­té une des membres de Slàv Ré­sis­tance à as­sis­ter aux ré­pé­ti­tions », ré­pond Véronique Lau­zon.

Don­ner un es­pace de créa­tion aux com­mu­nau­tés mi­no­ri­taires est éga­le­ment une so­lu­tion évo­quée. « Mais comme le men­tionne Jacques-An­dré Du­pont, le pro­blème n’est pas seule­ment sur les scènes : il est aus­si dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion et les di­rec­tions des com­pa­gnies de créa­tion, ren­ché­rit Ar­naud Bou­quet. Si les mi­no­ri­tés n’y sont pas re­pré­sen­tées non plus, les créa­teurs et créa­trices n’au­ront pas le ré­flexe na­tu­rel d’em­bau­cher des gens des mi­no­ri­tés. »

Quant à la nou­velle ver­sion du spec­tacle, du­quel ils ont dé­jà une idée de la di­rec­tion, les trois maîtres d’oeuvre du do­cu­men­taire pré­fèrent exer­cer leur de­voir de ré­serve pour l’ins­tant. « Mais je re­tiens, men­tionne Ma­ryse Le­ga­gneur, une phrase de Ro­bert Le­page, qui parle, avec cette deuxième mou­ture, d’une ré­con­ci­lia­tion par l’art, au lieu de se dur­cir dans le ré­cit de la contro­verse ou de se po­si­tion­ner pour ou contre. Pour lui, le pro­ces­sus créa­teur, c’est ça : pha­go­cy­ter les cri­tiques pour dé­ployer quelque chose de nou­veau et conti­nuer d’al­ler de l’avant. Et une ré­con­ci­lia­tion, c’est une ren­contre avec l’autre. »

C’est aus­si dans la na­ture de Ro­bert Le­page de se ser­vir des cri­tiques pour re­bon­dir, rap­pelle Véronique Lau­zon. « Ro­bert Le­page les en­tend, il voit les er­reurs et il change des choses. Il a dé­jà ra­con­té que, lorsque sa pièce Les sept

branches de la ri­vière Ota a été pré­sen­tée au Festival d’Édim­bourg, la presse de Londres l’a qua­li­fiée de pire du monde et a dit que Ro­bert Le­page était fi­ni. Deux ans plus tard, le spec­tacle était re­pris à Londres et les cri­tiques le clas­saient par­mi les dix meilleurs du XXe siècle. »

Je re­tiens une phrase de Ro­bert Le­page, qui parle, avec cette deuxième mou­ture, d’une ré­con­ci­lia­tion par l’art, au lieu de se dur­cir dans le ré­cit de la contro­verse ou de se po­si­tion­ner pour ou contre. Pour lui, le pro­ces­sus créa­teur, c’est ça : pha­go­cy­ter les cri­tiques pour dé­ployer quelque chose de nou­veau et conti­nuer d’al­ler de l’avant. Et une ré­con­ci­lia­tion, c’est une ren­contre avec l’autre. — Ma­ryse Le­ga­gneur

Bet­ty Bo­ni­fas­si et Ro­bert Le­page

— PHO­TO FOUR­NIE

En­tends ma voix com­porte plu­sieurs en­tre­vues en duos, avec des par­ti­ci­pants aux idées di­ver­gentes, mais qui ac­ceptent d’en dis­cu­ter comme le font ici Bet­ty Bo­ni­fas­si et Webs­ter.

— PHO­TO LA PRESSE, MAR­TIN CHAM­BER­LAND

Véronique Lau­zon, Ma­ryse Le­ga­gneur, et Ar­naud Bou­quet, maîtres d’oeuvre du do­cu­men­taire En­tends ma voix, dif­fu­sé à ArTV lun­di et mar­di.

— PHO­TO FOUR­NIE

La di­rec­trice du Théâtre du Nou­veau Monde Lor­raine Pin­tal en dis­cus­sion avec le chan­teur Em­ri­cal, alias Ri­car­do La­mourB­laise, un des or­ga­ni­sa­teurs du col­lec­tif Slàv Ré­sis­tance.

— PHO­TO AR­CHIVES LA PRESSE, OLI­VIER JEAN

Ma­ni­fes­ta­tion du 26 juin 2018, de­vant le Théâtre du Nou­veau Monde, pour pro­tes­ter contre le spec­tacle Slàv de Ro­bert Le­page. Le spec­tacle se­ra an­nu­lé après seule­ment quatre re­pré­sen­ta­tions.

— PHO­TO AR­CHIVES LA PRESSE, ALAIN RO­BERGE

Jacques-An­dré Du­pont, pré­sident et di­rec­teur gé­né­ral du Festival in­ter­na­tio­nal de jazz de Mon­tréal.

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