« ROU­LETTE RUSSE »

Syl­vain Du­rand, dont la fille s’est en­le­vé la vie avec des timbres de fen­ta­nyl, consi­dère ce mé­di­ca­ment comme un vé­ri­table dan­ger

La Voix de l'Est - - LA UNE - JEAN-FRAN­ÇOIS GUILLET jean-fran­[email protected]­voix­de­lest.ca

FARNHAM — Syl­vain Du­rand a le vague à l’âme à l’ap­proche de Noël. Une âme meur­trie par de dou­lou­reux sou­ve­nirs qui re­montent à la sur­face. Il y a deux ans, sa fille a com­mis l’ir­ré­pa­rable à cette pé­riode, chez lui, avec ses propres timbres de fen­ta­nyl. Il a dé­ci­dé de dé­voi­ler son his­toire pour éveiller les consciences afin que cesse cette «fo­lie des opioïdes».

Syl­vain Du­rand n’est pas le genre de gaillard à se lais­ser ébran­ler par le pre­mier écueil. Ja­mais il n’au­rait cru de­ve­nir une vic­time col­la­té­rale de la crise du fen­ta­nyl. Une réa­li­té qui l’a hap­pé, à la fois vi­cieuse et sans re­tour. « Quand tu vois ta fille, éten­due par terre dans une marre de sang, ça fait mal. Mais le contre­coup est en­core plus fort quand tu ap­prends qu’elle s’est en­le­vé la vie avec tes patchs de fen­ta­nyl, confie-t-il, fai­sant une longue pause, la gorge nouée par l’émo­tion. Tu as beau vou­loir te dé­cul­pa­bi­li­ser, c’est tough. »

Le ré­si­dant de Farnham a dé­ci­dé de sor­tir de l’ombre après avoir lu le texte En croi­sade contre le fen­ta­nyl, re­la­tant les dé­boires de la Gran­byenne Gi­sèle Po­mer­leau dus à sa prise de fen­ta­nyl comme mé­di­ca­tion. « Je l’ai trou­vée cou­ra­geuse de par­ler pu­bli­que­ment de ce qu’elle vit. C’est le genre de drogue qui peut dé­truire une vie. Et je veux es­sayer, à ma ma­nière, d’en sau­ver quelques-unes si pos­sible. »

DÉS­ILLU­SION

Syl­vain a com­men­cé à prendre du fen­ta­nyl sous forme de timbres à la suite d’un ac­ci­dent de tra­vail, afin d’at­té­nuer sa dou­leur. Cet opioïde était alors mé­con­nu du grand public. « On m’a dit que c’était comme de la mor­phine, en plus fort. Je suis un gars plu­tôt cor­pu­lent et je peux dire que c’est le genre de nar­co­tique qui frappe so­lide. »

La dan­ge­ro­si­té du pro­duit ne fai­sait au­cun doute pour lui. Il a donc pris les moyens pour en li­mi­ter l’ac­cès, no­tam­ment à sa fille, en ran­geant ce puis­sant anal­gé­sique sous clé. « Ju­lie avait 33 ans quand elle s’est sui­ci­dée. Elle était sui­vie de­puis l’ado­les­cence pour des pro­blèmes de bi­po­la­ri­té. Elle consom­mait plu­sieurs drogues illi­cites, alors je vou­lais la pro­té­ger le plus pos­sible. Mais rien ne lais­sait [pré­sa­ger] qu’elle al­lait faire quelque chose comme ça », se re­mé­more-t-il.

C’est par ailleurs la « conscience tran­quille » que Syl­vain a en­ta­mé son voyage dans le Sud. « Je suis par­ti le 5 dé­cembre. Quelques jours avant, ma fille m’avait confié que tout al­lait bien dans sa vie. Elle avait son ap­par­te­ment, dans la même ville que moi. C’était plus fa­cile si elle avait be­soin d’aide. » Or, au même mo­ment, le drame se tra­mait.

La ma­cabre dé­cou­verte, à son re­tour à la mai­son huit jours plus tard, a eu tôt fait de dés­illu­sion­ner le va­can­cier. « Quand j’ai tour­né le coin de la rue et que j’ai vu l’au­to de ma fille de­vant chez nous, à 4 h du ma­tin, je sa­vais qu’il y avait quelque chose qui clo­chait. Elle m’avait vo­lé une clé pour s’en faire un double. Elle sa­vait très bien ce qu’elle ve­nait cher­cher. Mon fen­ta­nyl. Elle a pris au moins deux [timbres] avec toute une bou­teille d’al­cool. Per­sonne ne peut sur­vivre à ça », a-t-il confié, des tré­mo­los dans la voix.

TUEUR SOURNOIS

Syl­vain a pris du fen­ta­nyl du­rant près d’un an et de­mi. Il a dé­ci­dé d’ar­rê­ter d’uti­li­ser cette mé­di­ca­tion après la mort de sa fille. « Le fen­ta­nyl, ça me ren­dait comme un zom­bie. C’est de la co­chon­ne­rie. Il y a d’autres moyens d’en­le­ver la dou­leur. Et c’est une drogue, alors ça te rend dé­pen­dant. Mon se­vrage a été as­sez dif­fi­cile, même si j’étais dé­ter­mi­né à ar­rê­ter. »

Syl­vain met en garde tous ceux qui se­raient ten­tés de consom­mer cet opioïde, qu’il soit ache­té lé­ga­le­ment ou qu’il pro­vienne du marché noir. « Le fen­ta­nyl, c’est une rou­lette russe, image-t-il. Tu ne sais ja­mais quand ça va te tuer. [...] C’est sournois. Jouer avec ta vie ou celle des autres en leur ven­dant cette drogue, c’est tout sauf ba­nal. »

— P⋆OTO C⋆RISTOP⋆E BOIS­SEAU-DION

Syl­vain Du­rand met en garde le public de la dan­ge­ro­si­té du fen­ta­nyl, qui a fau­ché la vie de sa fille. «C’est une rou­lette russe. Tu ne sais ja­mais quand ça va te tuer. [...] C’est sournois.»

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