La faim du monde

La Voix de l'Est - - LA UNE - MA­RIE-ÈVE MARTEL ma­[email protected]­voix­de­lest.ca

Par­fois, le ha­sard fait drô­le­ment les choses.

On a eu droit cette se­maine à la mise à jour éco­no­mique du nou­veau gou­ver­ne­ment Le­gault, qui a ma­jo­ré par­tiel­le­ment l’al­lo­ca­tion fa­mi­liale et mis en place un nou­veau cré­dit d’im­pôt pour les aî­nés. Bonne nou­velle.

Ceux qui se­ront fa­vo­ri­sés par les me­sures ne risquent tou­te­fois pas de voir la cou­leur de cet ar­gent bien long­temps, si on se fie aux conclu­sions du der­nier Rap­port ca­na­dien sur les prix ali­men­taires à la consom­ma­tion 2019, pu­blié — par ha­sard — le même jour et qui pré­dit que le coût du pa­nier d’épi­ce­rie aug­men­te­ra l’an pro­chain d’en­vi­ron 3,5 %.

Ce­la pour­rait re­pré­sen­ter plus ou moins 410 $ du­rant l’an­née pour une fa­mille type de quatre per­sonnes. Pour un aî­né, le cré­dit d’im­pôt de 200 $, sur une an­née, c’est en­vi­ron 55 sous par jour. Pas de quoi rem­pla­cer le Pa­ris pâ­té par du crabe des neiges.

Di­sons qu’on s’éloigne en­core plus du fa­meux 75 $ d’épi­ce­rie par se­maine de M. Couillard...

Mis à part quelques ac­tion­naires de Bom­bar­dier, une ma­jo­ri­té de per­sonnes voit son sa­laire croître à un rythme beau­coup plus lent que le prix des den­rées ali­men­taires. Pour un mé­nage vi­vant avec un seul re­ve­nu, cette hausse an­ti­ci­pée peut avoir un im­pact énorme sur la qua­li­té de vie de ses membres. Ce­la re­pré­sente tout près d’une se­maine de tra­vail au sa­laire mi­ni­mum. C’est aus­si sans comp­ter la crois­sance constante du coût des loyers et des autres pro­duits de consom­ma­tion courante.

Pas éton­nant alors que de plus en plus de mé­nages aient du mal à joindre les deux bouts, et ce, mal­gré le plein-em­ploi.

Cette hausse pré­vue du prix de la nour­ri­ture pour­rait en for­cer cer­tains à faire des choix dou­lou­reux, par né­ces­si­té.

Certes, on peut cou­per dans le gras, mais que faire quand on n’a plus que la peau et les os ? Quand ta cour est dé­jà pleine, mais que ton garde-man­ger est vide ?

Par un drôle de ha­sard, en­core une fois, la pu­bli­ca­tion du rap­port des uni­ver­si­tés Dal­hou­sie et Guelph sur­vient en plein dans la pé­riode de la Gui­gno­lée, pen­dant la­quelle on est sol­li­ci­tés par les or­ga­nismes de bien­fai­sance à don­ner à notre pro­chain. Comme si ce­la était le pré­sage d’un plus grand nombre de clients pour les banques ali­men­taires dans un fu­tur rap­pro­ché, à l’image d’un tsu­na­mi qui em­porte tou­jours plus de per­sonnes dans sa vague, des gens qui au­tre­fois pou­vaient se per­mettre d’être gé­né­reux en­vers les autres, mais qui dé­sor­mais doivent tendre la main pour re­ce­voir.

Pen­sons-y : ce n’est pas la liste d’épi­ce­rie qui s’al­longe, mais la liste de ceux qui n’ont plus les moyens de la faire. Trop à la course pour faire les courses.

La Gui­gno­lée de SOS Dé­pan­nage a per­mis d’amasser 66 tonnes de nour­ri­ture dans la seule jour­née de di­manche. Si cette quan­ti­té pa­raît gi­gan­tesque, elle ne suf­fi­ra pas à nour­rir tous les clients et la cin­quan­taine d’or­ga­nismes que des­sert la banque ali­men­taire pen­dant toute une an­née : des den­rées et des pro­duits d’hy­giène de­vront être ache­tés au fil des mois pour ré­pondre à la de­mande.

PAYER POUR SA CONSCIENCE?

D’ailleurs, si ce n’est pas dé­jà fait, il n’est pas trop tard pour ap­por­ter vos den­rées ou faire un don pour per­mettre aux moins nan­tis de pas­ser un Noël plus abondant.

Puis­qu’on se parle de Noël, qui ar­rive à grands pas, il est triste de voir que la pau­vre­té n’est sou­vent abor­dée, comme phé­no­mène de so­cié­té, qu’à la pé­riode des Fêtes.

Comme si le vide dans les fri­gos et les es­to­macs n’exis­tait pas les onze autres mois de l’an­née, et que la pau­vre­té n’était qu’un pro­blème tem­po­raire et hi­ver­nal dont on pou­vait se sor­tir avec seule­ment un peu de vo­lon­té.

Est-ce que le fait de don­ner nous per­met de pro­fi­ter de notre réveillon sans nous sen­tir cou­pables d’avoir une grosse dinde sur la table et de mul­tiples ca­deaux sous le sa­pin ? Sans nous en rendre compte, en ayant fait notre part une fois par an­née, nous don­nons-nous le droit d’ou­blier que cette réa­li­té frappe des mil­liers de per­sonnes, par­fois même des gens qu’on ne soup­çon­ne­rait pas ?

Et si un jour c’était à votre tour d’avoir be­soin d’aide ?

Pen­dant un mo­ment, alors que j’étais en­fant, ma mère et moi avons vé­cu de l’aide so­ciale. Nous avons eu quelques dé­pan­nages ali­men­taires et je me sou­viens en­core de ces deux ou trois an­nées où ma mère est al­lée cher­cher — la tête haute — un pa­nier de Noël.

Et si au­jourd’hui j’ai une qua­li­té de vie confor­table, forte de mes études et de mon mé­tier, je re­pense ré­gu­liè­re­ment à la gé­né­ro­si­té d’in­con­nus qui m’ont ai­dée sans me connaître et je me fais un point d’hon­neur de le rendre, à ma ma­nière, à d’autres qui se trouvent là où la vie m’a dé­jà me­née.

Je n’ai ja­mais ou­blié. Et je n’ou­blie­rai ja­mais.

— P⋆OTO ARC⋆IVES LA VOIX DE L’EST

Le Rap­port ca­na­dien sur les prix ali­men­taires à la consom­ma­tion 2019 pré­dit que le coût du pa­nier d’épi­ce­rie aug­men­te­ra l’an pro­chain d’en­vi­ron 3,5%, ce qui pour­rait re­pré­sen­ter plus ou moins 410$ du­rant l’an­née pour une fa­mille ty­pique de quatre per­sonnes.

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