MAR­TEL

Ma pro­messe

La Voix de l'Est - - LA UNE - MA­RIE-ÈVE MAR­TEL CHRO­NIQUE ma­rie-eve.mar­[email protected]­voix­de­lest.ca

De toute ma vie, je crois n’avoir fait qu’une seule pro­messe à mon père.

Celle de res­pec­ter sa dé­ci­sion, le mo­ment ve­nu.

Nous en avons dis­cu­té trois ou quatre fois, peut-être plus, au cours des der­nières an­nées.

« Ma fille, m’a-t-il priée, si un jour je de­viens lé­gume, ou si je n’ai plus de qua­li­té de vie, je veux qu’on me dé­branche. Ne les laisse pas s’achar­ner si ça ne vaut pas la peine. »

Ça me fait tou­jours bi­zarre de par­ler de sa mort avec mon père, lui qui vient tout juste de fran­chir le cap de la soixan­taine et qui est pé­tant de san­té. Mon pa­ter­nel fraî­che­ment re­trai­té, qui court et qui pé­dale des di­zaines de ki­lo­mètres chaque se­maine dès que la neige fond et qui dé­couvre dé­sor­mais des beau­tés du monde qui lui étaient jus­qu’alors in­con­nues.

D’un autre cô­té, il vaut mieux avoir cette dis­cus­sion très so­len­nelle pen­dant qu’il est en­core lu­cide, qu’il va bien et qu’au­cune dé­ci­sion ne doit être prise dans l’ur­gence. Il n’a ja­mais ca­ché son pen­chant pour l’aide mé­di­cale à mou­rir, bien avant que ce ne soit of­fi­ciel­le­ment lé­gal et en­ca­dré par des lois.

Bien qu’il en ait peu par­lé, je soup­çonne mon père d’avoir été très af­fec­té par les der­nières an­nées de vie de sa mère, qui a souf­fert d’Alz­hei­mer pen­dant une dou­zaine d’an­nées avant de s’éteindre tout dou­ce­ment, en­tou­rée de ses sept en­fants l’in­vi­tant ten­dre­ment à se lais­ser par­tir, en lui pro­met­tant qu’ils veille­raient les uns sur les autres.

J’étais là, ce jour-là. C’était en 1998. Son der­nier souffle est le sou­ve­nir le plus vif que je garde de ma grand-mère, que je n’ai pas connue lu­cide. En toute hon­nê­te­té, quand j’étais pe­tite, j’avais même un peu peur d’elle, qui était à mes yeux une vieille femme im­mo­bile et muette.

J’au­rais ai­mé la connaître comme mon père l’a connue. Avant qu’elle ne se re­cro­que­ville dans le si­lence et qu’elle ne soit plus que l’ombre d’elle-même.

Je com­prends que mon père ne veuille pas prendre le risque d’en ar­ri­ver là.

Je com­prends aus­si les ré­serves de plu­sieurs per­sonnes à l’idée de ne pas lais­ser la vie suivre son cours jus­qu’à la fin. Mais si tel est le sou­hait sin­cère d’une per­sonne dont la san­té n’est plus, jus­qu’où est-il hu­main de l’obli­ger à pro­lon­ger ses souf­frances ?

J’es­père que le com­bat de Ni­cole Gla­du et de Jean Tru­chon, qui a dé­bu­té au Pa­lais de jus­tice de Mon­tréal cette se­maine, per­met­tra de ré­pondre une fois pour toutes à cette ques­tion.

Vaut mieux avoir cette dis­cus­sion très so­len­nelle pen­dant qu’il est en­core lu­cide, pen­dant qu’il va bien et qu’au­cune dé­ci­sion n’est à prendre dans l’ur­gence

ON NE SAIT JA­MAIS

Je crois ne pas avoir un mot à dire sur la ma­nière dont mon père veut vivre sa vie et com­ment il sou­haite la fi­nir, si on en ar­rive là. Peut-être vi­vra-t-il jus­qu’à 105 ans, lu­cide et en forme, pour s’éteindre pai­si­ble­ment dans son som­meil et que toute cette ques­tion res­te­ra hy­po­thé­tique.

Mais on ne sait ja­mais. C’est pour­quoi je res­pecte son dé­sir de par­tir en­tou­ré de l’amour des siens avant de dé­pé­rir et de souf­frir in­uti­le­ment, comme l’a fait le jour­na­liste Guy Roy plus tôt cette se­maine. Par amour aus­si.

Ma mère est dé­cé­dée su­bi­te­ment quelques mois avant mes 25 ans. Elle en avait 50. Dans quelques se­maines, ça fe­ra sept ans. Je ne sau­rai ja­mais si c’était un acte vo­lon­taire ou si son corps en a sim­ple­ment eu as­sez qu’elle ne prenne pas soin d’elle.

Nous nous sommes sou­vent dis­pu­tées, comme la toute der­nière fois où nous nous sommes par­lé. Mais quand les choses al­laient bien, nous nous di­sions tou­jours que nous nous ai­mions. Quand même, j’au­rais ai­mé le lui dire une fois de plus.

De­puis qu’elle n’est plus là, mon père et moi nous sommes rap­pro­chés, même si nous étions dé­jà très com­plices. On a sai­si l’ur­gence de vivre.

Il par­ti­rait de­main ma­tin, je n’au­rais au­cun re­gret. Tout ce que je sou­hai­te­rais lui dire, il l’a dé­jà en­ten­du. Et je crois que l’in­verse est aus­si vrai.

N’em­pêche. Si un jour, la date et l’heure pré­cise du dé­cès de mon père étaient pré­vues, parce qu’il l’a choi­si, il fau­dra m’y pré­pa­rer. Ça ne se­ra pas né­ces­sai­re­ment plus fa­cile de lui dire adieu au mo­ment fa­ti­dique.

Mais j’ai pro­mis.

Et je lui dois bien ça.

— P⋆OTO ARC⋆IVES LA PRESSE

Si un jour, la date et l’heure pré­cise du dé­cès de mon père étaient pré­vues, parce qu’il l’au­rait choi­si ain­si, il fau­dra m’y pré­pa­rer.

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