Un monde re­li­gieux ou un monde sé­cu­lier ?

La Voix de l'Est - - OPINIONS -

L’His­toire de l’Hu­ma­ni­té nous semble longue et avoir des ori­gines ex­trê­me­ment loin­taines mais dans les faits, l’his­toire de l’Ho­mo sa­piens est ex­trê­me­ment courte. Comme on l’a sou­vent ra­con­té, si le temps d’exis­tence de l’Uni­vers était trans­po­sé sur 24 heures, l’Ho­mo sa­piens se­rait ar­ri­vé à peine quelques mi­nutes avant mi­nuit. Dans les pre­miers siècles de leur exis­tence consciente, les hommes et les femmes ont été ra­pi­de­ment con­fron­tés à l’in­ca­pa­ci­té de com­prendre le monde dans le­quel ils vi­vaient. À leurs nom­breuses ques­tions et de­vant l’im­pos­si­bi­li­té d’y ré­pondre, ils lais­sèrent leur ima­gi­naire in­ven­ter ra­pi­de­ment le monde des su­per­puis­sances cos­miques. Face aux ques­tions concer­nant l’ori­gine de la créa­tion ou la fa­ta­li­té de la mort et bien d’autres ques­tion­ne­ments, ils se ré­fu­gièrent dans des théo­ries phi­lo­so­phiques dont la clé de voûte fut le concept des Dieux, le monde de la my­tho­lo­gie.

Aus­si loin et aus­si éten­dues que sont nos connais­sances des mul­tiples ci­vi­li­sa­tions an­tiques et contem­po­raines, nous re­trou­vons ce même ré­flexe hu­main de­ve­nu for­te­ment ins­crit dans nos gènes : tout faire dé­cou­ler de l’ac­tion des dieux. Ce concept est par­ti­cu­liè­re­ment ap­pli­qué lors­qu’il est ques­tion d’ex­pli­quer l’évo­lu­tion du cos­mos et l’évo­lu­tion de la conscience hu­maine, car, faut-il l’ad­mettre, le cer­veau hu­main a tou­jours eu peine à com­prendre la très com­plexe his­toire de leur évo­lu­tion. Ce qui per­met à Charles Tay­lor d’af­fir­mer que l’Hu­ma­ni­té a vé­cu jus­qu’à l’époque du Siècle des Lu­mières dans un cli­mat d’en­chan­te­ment. De­puis la nuit des temps, le monde re­li­gieux a don­né un sens à la vie et ce sens cor­res­pon­dait à ses at­tentes les plus na­tu­relles. Cet en­chan­te­ment était fon­dé sur la foi dans un être su­pé­rieur qui avait le pou­voir d’in­ter­ve­nir con­crè­te­ment dans le monde et sur l’es­pé­rance dans un au-de­là uto­pi­que­ment heu­reux. Or, au cours des der­niers siècles, les ques­tion­ne­ments phi­lo­so­phiques et l’avan­cée des re­cherches scien­ti­fiques ont je­té le doute sur un très grand nombre d’af­fir­ma­tions gra­tuites et non fon­dées (les dogmes re­li­gieux). Ce fut le dé­but du désen­chan­te­ment.

Le monde oc­ci­den­tal is­su de la ci­vi­li­sa­tion gré­co-ro­maine et de la ci­vi­li­sa­tion ju­déo-chré­tienne a une con­nais­sance par­ti­cu­liè­re­ment grande des phi­lo­so­phies à la fois re­li­gieuses et scien­ti­fiques qui ont don­né du sens à la vie de très nom­breuses gé­né­ra­tions pré­cé­dant l’ère du désen­chan­te­ment. Or, pen­dant que naissent d’autres phi­lo­so­phies et d’autres dé­cou­vertes, la ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale a de la dif­fi­cul­té à se li­bé­rer du joug de la do­mi­na­tion re­li­gieuse qui conserve mal­heu­reu­se­ment un ca­rac­tère sta­tique et même ré­ac­tion­naire face à l’évo­lu­tion de la so­cié­té. Ce com­por­te­ment conduit le monde re­li­gieux à sa dé­con­fi­ture et ce­lui-ci s’ac­com­pagne au­jourd’hui d’une ré­ac­tion ex­trême et presque fa­na­tique : le fon­da­men­ta­lisme. Il n’y a plus de place pour le doute, la re­cherche, le ques­tion­ne­ment. Les textes parce qu’ils ont été écrits de­puis deux ou trois mille ans ont ac­quis un ca­rac­tère sa­cré et de­viennent le fon­de­ment ab­so­lu de la vé­ri­té. L’ar­gu­ment fon­da­men­ta­liste est simple : ces textes sont la ré­vé­la­tion di­vine de la vé­ri­té. Dieu lui-même a com­mu­ni­qué avec les hommes. Tout propos qui ques­tionne ces textes est consi­dé­ré comme un blas­phème et l’In­qui­si­tion condamne im­mé­dia­te­ment les au­teurs au si­lence, à l’ex­clu­sion et à l’en­fer. Ce mépris à peine dis­si­mu­lé pour l’in­tel­li­gence hu­maine conduit les grands cou­rants re­li­gieux dans un vé­ri­table cul-de­sac. Pen­dant ce temps et mal­gré le re­tour ta­pa­geur de la droite re­li­gieuse, par­tout sur la pla­nète, l’Hu­ma­ni­té conti­nue sciem­ment et cou­ra­geu­se­ment sa marche hors de la ca­verne de l’igno­rance et de l’obs­cu­ran­tisme. Rien n’ar­rête le fleuve de l’évo­lu­tion. Les re­culs comme di­sait Pierre Teil­hard de Char­din sont tou­jours ap­pa­rents et su­per­fi­ciels.

An­dré Beau­re­gard Shef­ford

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