UN NOU­VEAU FILM POUR GUY ÉDOIN

MALEK DE GUY ÉDOIN

La Voix de l'Est - - ARTS / WEEK-END - Malek sort en salle le 18 jan­vier.

Avec Ma­ré­cages, Guy Édoin nous ame­nait sur une ferme lai­tière. Avec Ville-Ma­rie, dans une sym­pho­nie cho­rale noc­turne. Avec

Malek, dans le froid de Mon­tréal et dans le so­leil du Li­ban. Sur les traces d’un im­mi­grant.

Adap­té du ro­man Le ca­fard, de Ra­wi Hage, et scé­na­ri­sé par Claude La­londe (10 ½, Ori­ga­mi), le troi­sième long mé­trage de fic­tion du ci­néaste de Saint-Ar­mand ra­conte la so­li­tude qui vrille les en­trailles, qui pèse sur chaque pas. Ceux d’un homme sans ar­gent, sans bou­lot, sans amis. Sans per­sonne.

Seul ré­con­fort, les femmes qui croisent son che­min. Cette femme, sur­tout. Qu’il ren­contre dans une fête. « Une réelle ren­contre », note Guy Édoin. De celles qui fra­cassent tout.

Au bu­reau de la psy­cho­logue que la Cour le force à voir, Malek (Tew­fik Jal­lab) ex­pose sa vi­sion de sa ville d’adop­tion en se de­mande ce qu’il « fout ici ». En se de­man­dant « c’est quoi, ce pays ? ». « Dans la rue, pas un sou­rire. Per­sonne ne se re­garde. Je ne connais pas ça, moi. »

Un rôle brut, in­tense, qui sup­po­sait de mul­tiples scènes de si­len­cieuse confron­ta­tion avec sa psy­cho­logue tel­le­ment pleine de bonnes in­ten­tions, in­car­née par Ka­rine Va­nasse. « Nous avons tour­né pen­dant cinq jours dans une pièce car­rée qui était… pe­tite comme ça, dit Guy Édoin en es­quis­sant un geste de la main. Tout ce qu’il res­tait c’était la ca­mé­ra, les ac­teurs et moi. »

Comme ça, pas de place pour la triche. « C’était sans fi­let. Ka­rine et Tew­fik ne pou­vaient pas “se sau­ver”. Quand ta face est LÀ, chaque mi­cro-ex­pres­sion dit quelque chose. »

Autres choses qui en disent beau­coup : ces sé­quences qui se dé­roulent dans l’ap­part de Malek, où sa thé­ra­peute lui ap­pa­raît, les che­veux re­lâ­chés, l’air re­po­sé. « C’est sa ver­sion fan­tas­mée, croit Tew­fik. La pro­lon­ga­tion de ce qu’il ima­gine, de ce qu’il ai­me­rait qui se passe avec elle. »

« De ce qu’il ai­me­rait qu’elle soit… », ajoute Guy Édoin. Car il la trouve at­ti­rante, at­trayante. « Elle a quelque chose de la femme par­faite. »

Tew­fik Jal­lab et Guy Édoin di­raient-ils que Malek voit en elle ce que le Qué­bec d’au­jourd’hui peut avoir, aux yeux de cer­tains, d’un peu naïf, d’un peu pri­vi­lé­gié ? « A pos­te­rio­ri peut-être, ré­pond le ci­néaste. Sur le coup, non. »

« C’est vrai que cette femme re­pré­sente, entre guille­mets, la ma­nière oc­ci­den­tale de ré­flé­chir, re­marque quant à lui l’ac­teur. Et je crois qu’en la confron­tant, Malek confronte aus­si les pays riches, que ce soit les États-Unis, le Ca­na­da ou la France. De grands dé­fen­seurs de la li­ber­té qui vendent des armes aux pays en guerre. Qui veulent im­po­ser la dé­mo­cra­tie par la force. »

Ici, le ci­néaste l’in­ter­rompt : « Mais ce propos reste quand même se­con­daire. Ce n’est pas un ex­po­sé sur les ri­va­li­tés entre le Moye­nO­rient et l’Oc­ci­dent ! »

Ce que Guy Édoin a ai­mé ex­po­ser avec Malek, c’est le par­cours d’un homme tren­te­naire, comme lui. C’est « son er­rance, sa vul­né­ra­bi­li­té, son rap­port aux femmes. Son rap­port à sa soeur. »

« Je re­trou­vais dans cette his­toire les codes de mon ci­né­ma. Je sa­vais que je pou­vais al­ler là. »

ÉPO­PÉE EN DEUX TEMPS

Malek a été tour­né en 23 jours. Sept de ces der­niers ont été pas­sés à Ca­sa­blan­ca où l’équipe a trans­for­mé les pay­sages ma­ro­cains en li­ba­nais pour les be­soins du film. Un film de fic­tion, pré­cisent à quelques re­prises au cours de l’en­tre­vue Tew­fik Jal­lab et Guy Édoin. Car mal­gré son su­jet, il s’agit là, en­core et tou­jours, de 7e art. « C’est un point de vue ci­né­ma­to­gra­phique. Ce n’est pas un film po­li­tique », in­siste le réa­li­sa­teur.

Pour Tew­fik, si acte po­li­tique il y a ici, il s’agit d’acte po­li­tique ar­tis­tique. Un acte pri­mor­dial consis­tant, se­lon lui, « à dé­fendre et à faire ce genre de ci­né­ma dans une ère où la comédie et les films lé­gers qui font du bien l’em­portent ».

Donc faut-il com­prendre que… Malek ne fait pas de bien ? « Il fait du bien ! s’ex­clame l’ac­teur. Mais nous ne sommes pas dans une comédie avec des blagues à ti­roir toutes les cinq se­condes ! »

« C’est tout de même un film lu­mi­neux, qui per­met au spec­ta­teur de ré­flé­chir sur sa condi­tion, sur son rap­port à l’im­mi­gra­tion », ana­lyse Guy Édoin.

Et par­lant de lu­mière, il se­rait im­pos­sible de pas­ser sous si­lence celle, ca­pi­tale, du di­rec­teur pho­to Michel La Veaux. « À Mon­tréal, l’idée c’était de ra­me­ner la cha­leur dans la chambre à cou­cher, confie Guy Édoin. La ca­mé­ra est plus po­sée, plus fluide. Alors que dans les scènes se dé­rou­lant au Li­ban, nous avons tour­né à l’épaule, avec la lu­mière na­tu­relle, très crue. Et beau­coup de li­ber­té. »

La li­ber­té, c’est d’ailleurs ce que Tew­fik dit avoir le plus ap­pré­cié de ce tour­nage. Ce luxe de tra­vailler les dé­tails et les scènes soi­gneu­se­ment, pré­ci­sé­ment. « Comme si nous fai­sions de la den­telle. »

— P⋆OTO LA PRESSE

L’ac­teur Tew­fik Jal­lab et le réa­li­sa­teur du film Malek, Guy Édoin.

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