L’homme aux 230 000 coupes de che­veux

L'Autre Voix - - ACTUALITÉS - JEAN-PHI­LIPPE DIONNE re­dac­tion_­que­bec@tc.tc

PRO­FES­SION. Après presque six dé­cen­nies, le coif­feur de la ré­gion de la Ca­pi­ta­le­na­tio­nale Jean-pierre Côté, dont la car­rière a dé­bu­té sur le bou­le­vard Sainte-anne, est for­cé de ran­ger ses ci­seaux bien mal­gré lui.

Son his­toire dé­bute en 1959, alors qu’il suit son cours à l’école tech­nique de coif­fure, sur le bou­le­vard Lan­ge­lier. À l’époque, la coif­fure était un do­maine ré­gi par un co­mi­té pa­ri­taire qui exi­geait des car­nets d’ap­pren­tis­sage, des cartes de com­pé­tence et un di­plôme pour pou­voir opé­rer un sa­lon. Tout était contrô­lé : les heures de fer­me­ture, les salaires, la sé­pa­ra­tion des sexes dans l’éta­blis­se­ment. Vers le mi­lieu des an­nées 80, le co­mi­té pa­ri­taire a dis­pa­ru, li­bé­ra­li­sant ain­si le métier.

Di­plôme en main, M. Côté coupe les che­veux de ses pre­miers clients chez Jacques Rou­leau, sur le bou­le­vard Cha­rest, pour en­suite être en­ga­gé à l’hôtel La Bas­togne sur le bou­le­vard Sainte-anne. Il ac­cepte par la suite de ve­nir tra­vailler chez Henri Bé­dard sans sa­voir qu’il s’em­bar­quait dans une grande aven­ture.

« À La Bas­togne, je ga­gnais 35 $ par se­maine et on m’of­frait 56 $ au sa­lon. Mon man­dat était cen­sé ne du­rer qu’une se­maine et je ne suis ja­mais par­ti d’ici. J’ai même ache­té la bâ­tisse en 1967 », ra­conte-t-il. Ce fût la nais­sance du « Sa­lon Jean-pierre » sur la rue Jacques-bé­dard.

LES TEMPS CHANGENT

À 75 ans, Jean-pierre Côté a vu son métier évo­luer au fil des an­nées sous dif­fé­rents as­pects. Il n’avait que 16 ans lors­qu’il a fait sa pre­mière coupe de che­veux. D’abord, les prix à l’époque étaient bien dif­fé­rents de ceux d’au­jourd’hui. Les adultes dé­bour­saient 60 cents pour une coupe et les en­fants 35 cents.

Au ni­veau du prin­ci­pal ou­til de tra­vail, les ci­seaux, une «bonne paire» pou­vait coû­ter 100$ alors qu’au­jourd’hui le prix peut fa­ci­le­ment grim­per jus­qu’à 1000 $-1500 $. Quant à la te­nue ves­ti­men­taire, M. Côté a connu l’époque des sar­raus obli­ga­toire pour ser­vir les clients et l’in­ter­dic­tion de s’as­seoir en tout temps. Les pa­trons exi­geaient les for­mules de po­li­tesse d’ac­cueil « bon­jour » ou « bon­soir » en dé­bar­ras­sant le client de son man­teau. Le coif­feur a été té­moin d’une mode com­plè­te­ment dis­pa­rue.

«Il y avait des cra­choirs ici! Parce que les gens chi­quaient le ta­bac ca­na­dien et fu­maient le gros ci­gare. C’était très désa­gréable. Moi je ne vou­lais pas tou­cher à ça pour les vi­der. Je me sou­viens, un ins­pec­teur de la san­té pu­blique est pas­sé et a vu que les cra­choirs n’étaient pas net­toyés. Il m’avait dit que s’il re­ve­nait et qu’ils n’étaient pas vi­dés, il nous col­le­rait une amende. Donc, j’ai pris la dé­ci­sion de les en­le­ver. Les clients al­laient cra­cher à l’ex­té­rieur et n’étaient pas contents ! »

LES MODES CA­PIL­LAIRES

Cer­tains hommes, peut-être plus co­quets que les autres, de­man­daient des soins particuliers. Comme l’ap­pli­ca­tion de la lo­tion « Great Day » qui tei­gnait les che­veux sans nuance. « On met­tait ça 15 mi­nutes et les che­veux de­ve­naient noirs, noirs, noirs. » Dans les an­nées 1966-1967, les per­ruques pour hommes ont fait leur ap­pa­ri­tion. C’est alors que Jean-pierre est de­ve­nu « pos­ti­chié » après avoir sui­vi un cours. « C’est la femme de son ma­ri chauve qui l’in­ci­tait à por­ter une per­ruque. Je pre­nais un plas­tique pour prendre les me­sures et je les fai­sais fa­bri­quer ailleurs. Elles va­laient entre 900$ et 2000$. C’était épou­van­table! Quand il fai­sait chaud, elle dé­col­lait, et quand l’homme la re­pla­çait, la sé­pa­ra­tion n’était plus à la bonne place ! »

LE 29 DÉ­CEMBRE 2017

C’est la jour­née qui res­te­ra à ja­mais gra­vée dans la mé­moire du coif­feur puis­qu’il a su­bi un ma­laise, dans son sa­lon, qui s’est avé­ré être un in­farc­tus. C’était sa der­nière jour­née de tra­vail. Après avoir pas­sé cinq jours à l’hô­pi­tal et trop épui­sé pour re­prendre son bou­lot, Jean-pierre Côté se voit dans l’obli­ga­tion de prendre sa re­traite. Sans ce fâ­cheux évé­ne­ment, il au­rait conti­nué de faire al­ler ses ci­seaux. Le métier et les gens vont lui man­quer. Dis­cu­ter, par­ta­ger les peines et les joies de ses clients, c’était sa pas­sion. Il peut tou­te­fois comp­ter sur ses sou­ve­nirs pour se re­mé­mo­rer de bons mo­ments, comme d’avoir coif­fé deux joueurs des Nor­diques soit Wil­frid Paie­ment et Dale Hun­ter. Do­ré­na­vant, Jean-pierre Côté va se re­po­ser et tro­quer sa paire de ci­seaux pour sa canne à pêche, loi­sir qu’il af­fec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment. Jean-pierre Côté tient à re­mer­cier tous ses fi­dèles clients et ses em­ployés Ka­rine, Mar­lène, So­nia, Diane, Émi­lie et Sa­ra.

(Pho­to Mé­tro Mé­dia – Jean-phi­lippe Dionne)

Jean-pierre Côté s’est por­té ac­qué­reur de son sa­lon en 1967. So­nia Dra­peau est la pro­prié­taire de l’en­droit de­puis 2012.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.